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Espoirmars2009

Pierre-Louis BLANC : la politique de défense du général de Gaulle

Pierre-Louis Blanc, « La nécessaire indépendance de l'Europe et la politique de défense », Espoir, mars 2008.

La nécessaire indépendance de l’Europe et la politique de défense par Pierre-Louis Blanc[1]

[1] Ambassadeur de France. Conférence du 19 juin 2006.

 

Merci beaucoup, Monsieur le Président ; merci beaucoup de m’avoir invité à venir parler dans cette série de conférences. J’ai accepté, bien que je ne sois pas conférencier par nature. J’ai accepté très volontiers parce que j’aime toujours parler du Général. Je crois même que c’est un devoir. Inutile de vous dire que je pense souvent à lui et je m’interroge sur le point de savoir comment il aurait vu l’époque actuelle. Le Général a vécu deux époques ; celle de la fin des nationalismes et celle du monde bipolaire de 1945 à 1990. Son action, ses décisions ne peuvent s’interpréter que dans le cadre précis de ces deux temps historiques. Or nous vivons, depuis 1990, une période nouvelle et fort différente. Il est donc assez compliqué de transposer à l’époque d’aujourd’hui la politique qu’il a conduite dans les deux précédentes. Cela dit, il nous a laissé un certain nombre de principes : le premier, qu’il ne faut jamais accepter l’humiliation et la domination ; le deuxième, que l’intelligence scientifique et technologique est un facteur fondamental de la vie des nations ; le troisième, et nous en venons au sujet même de mes propos, est l’importance de la défense. D’ailleurs, la dernière phrase de Vers l’armée de métier, est révélatrice. Cet ouvrage, prophétique en son temps, se termine ainsi : « Car l’épée est l’axe du monde, et la grandeur ne se divise pas ».

La première époque que nous avons vécue immédiatement après la guerre, si on la regarde avec suffisamment de recul, peut se résumer dans le fait que nous avons vécu au sortir de la guerre dans la crainte de la menace soviétique. Cette crainte n’était pas illusoire, et tout ce qui a été décidé à ce moment-là, dans le domaine de la défense, tout ce qui a été accepté, l’a été parce que, avec raison, on craignait la menace soviétique. Notre défense s’est rapidement matérialisée par le traité de l’Alliance atlantique, qui, comme vous le savez, est de 1948, lequel s’est concrétisé par la mise en place de l’OTAN. L’OTAN, au début, rassemble douze pays qui, progressivement, s’élèveront à seize, avec l’entrée de la Grèce et de la Turquie en 1952, de l’Allemagne fédérale en 1955, et de l’Espagne en 1972. L’organisation est extrêmement simple : l’OTAN et les commandements de l’OTAN ont la responsabilité des forces aériennes et des forces navales des pays membres. Les Etats gardent la responsabilité de leurs forces de terre. Le poids militaire majeur dans toute cette période est celui de l’armée américaine qui dispose de l’arme atomique puis nucléaire, de troupes au sol en nombre relativement considérable, de bases d’une importance capitale pour la sécurité de l’Occident et de tous les commandements.

Cela dit, cette organisation ne va pas sans contrepartie. Elle impose aux pays membres une grande réserve en matière diplomatique. Ce que le Général bien entendu, n’accepte pas. L’affaire d’Algérie réglée, c’est-à-dire dès avril 1962, il commence à retirer les forces navales françaises des commandements OTAN, et surtout, il met en préparation ce qui deviendra notre arme nucléaire. Si bien qu’en 1967, quand il décide que la France va quitter les forces intégrées de l’OTAN, elle a déjà en perspective des moyens militaires qui lui permettent de remplir les objectifs qu’elle souhaite. Ce départ crée une immense émotion dans le monde occidental, mais finalement, nos alliés s’habituent. Après la mort de De Gaulle ses successeurs, qu’il s’agisse de Georges Pompidou, de Valéry Giscard d’Estaing, de François Mitterrand, de Jacques Chirac, ne remettent pas en question la décision prise par de Gaulle, et gardent vis-à-vis des commandements intégrés et de l’OTAN une position de plus en plus assouplie, mais identique sur le fond.

Ce qui nous conduit jusqu’à la fin des années 80 et au début des années 90. L’équilibre du monde change. Pour plusieurs raisons : l’une est parfaitement claire et parfaitement située dans le temps, puisqu’on peut à la fois citer la chute du mur de Berlin en novembre 1989 et, en bout de course, en décembre 1991, l’éclatement, la disparition de l’Union soviétique. Mais ce n’est qu’une des causes de la montée en puissance des Etats-Unis. Ceux-ci poursuivent depuis longtemps une politique universitaire et une politique de recherche considérable, si bien qu’ils maîtrisent de nouveaux secteurs de l’activité humaine et prennent la tête de ce que l’on peut appeler « la révolution industrielle mondiale » qui consiste, pour les pays industriels, à accepter de perdre des emplois industriels classiques pour se lancer dans des secteurs tout à fait nouveaux et largement rémunérateurs. Donc, du point de vue militaire,  scientifique et technologique, s’ouvre une époque où l’Amérique devient, après l’effondrement de l’URSS, une hyper-puissance, comme on n’en avait probablement plus connu depuis la fin de l’Empire romain.

On aurait pu penser que l’écroulement soviétique, la dislocation du Pacte de Varsovie, l’affaiblissement de la Russie, auraient entraîné, de la part de l’Occident, une réflexion sur le point de savoir si ce qui avait été mis en place au moment de la guerre froide, c’est-à-dire en réalité le Pacte Atlantique et l’OTAN, avait la même importance, et si l’on ne pouvait pas chercher d’autres solutions. D’autant que, les Etats-Unis ne cachent pas, qu’ils sont décidés à assurer le leadership du monde. Je me rappelle avoir entendu, quand j’étais en poste à New York en 1991, le président George Bush proclamer au Congrès que, désormais, (on sortait de la première guerre d’Irak), la mission des Etats-Unis était d’assurer le leadership du monde. Cette affirmation qui correspondait d’ailleurs à une réalité, n’a jamais été beaucoup relevée et moins encore critiquée. Le système que nous avions élaboré pendant la période du monde bipolaire est resté en place. Il n’y a pas eu la moindre volonté de marquer une différence ou d’essayer d’ouvrir une nouvelle voie. Le projet de traité constitutionnel pour l’Union européenne confirme et institutionnalise le statu quo, stipulant : « Le traité de l’Atlantique Nord reste, pour les Etats qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise à l’heure ».

C’est clair et n’a pas besoin d’être très longuement commenté. Depuis 1990, nous avons assisté à un double gonflement. Celui du nombre des membres de l’Union européenne, qui passe de douze à vingt-cinq et celui des membres de l’OTAN qui passent, eux, de seize à vingt-six. S’ajoutent à eux les partenariats pour la paix dont je n’ai pas très bien mesuré la portée, un acte fondateur OTAN / Russie et un acte fondateur OTAN / Ukraine. Quoi qu’il en soit, ces deux chiffres – 25 pour l’Union européenne et 26 pour l’OTAN, s’ils se superposent sans se juxtaposer montrent que les nouveaux adhérents sont à la fois membres de l’Union européenne et de l’OTAN. Donc, il n’y a pas de changement majeur dans les structures de l’Alliance. Le système, tel que nous l’avions pratiqué pendant vingt-cinq ans, continue. Il y a bien sûr, et Gilles Curien en parlera de façon plus précise et plus compétente que moi, une volonté d’organiser ce que les responsables appellent, avec un peu de machiavélisme, l’Europe de la défense, avec la constitution d’unités susceptibles d’intervenir dans un certain nombre de cas et sur un certain nombre de points. Mais il ne faut pas confondre cette Europe de la défense avec la défense de l’Europe.

Les troupes de l’OTAN sont présentes en Bosnie, au Kosovo. Elles combattent en Afghanistan. Après l’attentat du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont décidé de détruire l’organisation des talibans qui dominaient l’Afghanistan. Ils l’on fait dans le cadre du traité de l’Alliance atlantique, en application de l’article 5, qui prévoit que tous les pays de l’Alliance sont susceptibles de répondre à toute attaque contre un de ses membres. D’autres pays, dont le nôtre, ont suivi. S’est crée ainsi une situation complexe. D’un côté une intervention militaire sous commandement américain, à 85 % avec des troupes américaines, pour essayer d’éliminer ce qui reste du régime des talibans. De l’autre, dans le cadre toujours de l’OTAN, l’intervention d’une force dite de sécurité, dont l’objet est de maintenir la sécurité en Afghanistan,  pays qui, comme vous le savez, essaie de s’adapter à la démocratie. Toutefois, progressivement, s’opère un glissement de la mission purement sécuritaire, confiée aux troupes de l’OTAN, où il y a d’ailleurs des contingents français, à une mission de combat contre les islamistes talibans. On peut se poser plusieurs questions. Tout d’abord a-t-on raison, dans le cadre de la lutte anti-terroriste, de s’aventurer dans une affaire de cette nature ? L’Europe a-t-elle intérêt à s’engager dans une région du monde difficile, frontalière de la Chine et à la périphérie de l’ensemble des pays nouvellement créés après la dislocation de l’Union soviétique – le Tadjikistan, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan ? L’Europe se trouve engagée dans une affaire qui se déroule, et qui risque de mal se dérouler dans une partie du monde où elle n’a pas d’intérêts aussi majeurs que ceux des Etats-Unis.

Deuxième question. La lutte directe contre certaines forces islamistes ne nous engage-t-elle pas dans une lutte ouverte contre l’Islam ? Je ne dis pas du tout que l’on ne doit pas le faire, je dis seulement qu’il faut savoir que cela peut s’avérer dangereux.

On en vient à l’affaire irakienne. A ce glissement progressif de l’OTAN vers une aide plus ou moins directe à la politique américaine, il y a eu une exception de taille : c’est l’affaire irakienne en 2003. La solidarité sur laquelle comptaient les Etats-Unis n’a pas joué. Deux pays européens majeurs : la France et l’Allemagne, ont été hostiles à l’intervention américaine. Est apparue une cassure. Phénomène d’autant plus intéressant que dans les opinions publiques, aussi bien dans les pays qui participaient à l’intervention que dans ceux qui n’y participaient pas, le pourcentage d’opposants à l’intervention des Américains en Irak était à peu près le même, de l’ordre de 75 ou 80 %. Ce qui montre que peut exister un décalage entre l’opinion publique et les décisions que prennent ses gouvernements.

C’est la raison pour laquelle – et là, j’aborde la rêverie politique – je me demande souvent, si, à un moment ou à un autre, il ne faudra pas qu’un certain nombre de pays prennent la responsabilité de dire qu’on ne peut pas éternellement continuer dans la voie actuelle et de faire aujourd’hui ce que le Général a fait en 1966 lorsqu’il a décidé de quitter l’OTAN. toujours en rêve et en imagination, je pense que ce que j’appelle le « quadrilatère européen », c’est-à-dire l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne, pourrait envisager l’avenir de cette façon. Une population de 240 millions d’habitants, c’est-à-dire presque autant que les Etats-Unis, la deuxième puissance économique du monde, en attendant que la Chine nous dépasse, un capital intellectuel, scientifique et technologique considérable, font un ensemble qui pourrait parfaitement revendiquer, toujours dans le cadre de l’Alliance Atlantique, son indépendance militaire. A voir les choses simplement, cette entité virtuelle dispose d’une arme nucléaire qui peut jouer du faible au fort, d’une monnaie ; elle a la capacité de mettre en place un bouclier anti-missiles. Elle a les moyens de se vouloir indépendante.

Je dois avouer qu’immédiatement, je douche mon enthousiasme. Pour envisager un tel avenir, il faudrait que la France ait davantage de dynamisme interne, ce qui n’est pas le cas ; que l’Allemagne nous suive et je ne crois pas qu’Angela Merkel, dans ce domaine, ait une oreille aussi attentive qu’aurait pu l’être, peut-être, celles du chancelier Schröder et de Joschka Fischer ; quant aux Italiens et aux Espagnols, je vous laisse le soin de la réponse ! Cela dit, ce que l’on peut et doit faire, c’est d’inlassablement dénoncer le côté pernicieux d’une politique européenne qui vassalise l’Europe, et qui tend aussi, du même coup, à la diminuer au point de vue scientifique, technologique et à lui causer des problèmes économiques majeurs, car nous savons que tout est lié.

Voilà ce qu’un diplomate qui vit loin de tout, à huit cents kilomètres de Paris, dont la seule information est la lecture du journal, le regard de la télévision et le souvenir de De Gaulle, peut vous dire. Je pense en tout cas que c’est un combat qu’il faut mener, et qu’il faut mener courageusement. Je pense souvent à la dernière phrase des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar : « Efforçons-nous de mourir les yeux ouverts. »


Discussion avec Gilles Curien*

* Ambassadeur de France.

Je ne peux guère que souscrire à tout ce qu’a dit notre ami Pierre-Louis Blanc ; je ne peux pas y ajouter grand-chose, si ce n’est quelques précisions ou des souvenirs, qui n’auront pas le souffle de ses propos. Quelques souvenirs qui confirment tout ce qu’il nous a dit quant aux difficultés de l’entreprise pour une politique indépendante de l’Europe ; les difficultés proviennent largement du fait que les Etats-Unis s’en méfient énormément et que la plupart de nos partenaires sont intimidés par l’opinion que les Etats-Unis en ont. A cet égard, je voudrais vous citer une lettre que j’ai découverte récemment, une lettre de Foster Dulles à Hervé Alphand, une lettre qui date de 1956 : Foster Dulles était alors secrétaire d’Etat des Etats-Unis ; Hervé Alphand avait été nommé tout récemment ambassadeur de France à Washington ; Hervé Alphand avait été un partisan de la CED ; les Etats-Unis avaient été furieux que nous ayons abandonné la CED. C’est ce qui explique sans doute qu’il y a eu une correspondance écrite, tout à fait inhabituelle entre le secrétaire d’Etat américain et l’ambassadeur de France à Washington (on ne correspond pas par lettre, on correspond oralement d’ordinaire).

Or la lettre de Foster Dulles contient notamment le passage suivant que je vais vous lire en traduction : « L’unité de l’Europe occidentale ne surgira pas tant que l’Europe occidentale pense qu’elle peut, à tous les coups, compter sur le soutien américain. Lorsque ces pays apprendront qu’ils ne peuvent pas compter sur notre soutien, cela irritera et créera une dose d’anti-américanisme, mais l’anti-américanisme est peut-être la seule atmosphère dans laquelle l’Union européenne puisse substantiellement avancer ». C’est tout de même très curieux ! L’idée d’Europe paraissait à Foster Dulles peu compatible avec l’amitié américaine. Autre souvenir : quand j’étais ambassadeur à l’OTAN, j’ai été chargé d’aller faire une conférence à Rome, à ce qui s’appelait le Collège de l’OTAN ; c’était un auditoire principalement composé d’officiers américains en mission en Italie ; j’avais dit ce que je pensais de la souhaitable indépendance de l’Europe, j’avais été poliment écouté, mais sans adhésion véritable. On m’a fait faire une autre expérience : le Quai d’Orsay, beaucoup plus tard, en 1991, un peu après ma retraite, m’avait envoyé en mission aux Etats-Unis pour faire une série d’interventions sur la souhaitable indépendance de l’Europe en matière de défense ; j’ai fait trente-trois interventions, un peu partout, et notamment à la fin, à l’Académie militaire américaine à West Point ; là aussi, j’ai toujours été écouté très poliment, mais évidemment sans aucune adhésion véritable.

J’avais pourtant essayé d’expliquer que ce serait une façon pour les Etats-Unis de laisser à l’Europe une partie du fardeau, le « burden share », comme on disait ; que c’était conforme à la philosophie des Etats-Unis, puisque la philosophie américaine, c’était le sens de la responsabilité, et qu’il fallait laisser à l’Europe ses responsabilités. Ces arguments philosophiques n’ont pas eu beaucoup de portée. Je n’ai eu, en réalité, lors de cette mission aux Etats-Unis, que deux remarques assez curieuses ; à Los Angeles, j’ai rencontré un expert qui était très écouté et du Pentagone et de la Rand Corporation, et qui m’a dit : « Oui, l’Europe, c’est bien gentil, mais ce ne peut avoir de sens que si l’Europe est capable de créer des missiles anti-missiles, en mesure d’intercepter les missiles balistiques intercontinentaux ».

L’autre remarque, c’était à la Rand Corporation, j’avais fait mon petit discours, comme d’habitude, et le président de la Rand Corporation m’a dit : « Il y a quelque chose qui va vous intéresser, je vais faire venir une de nos collaboratrices, qui est française, et qui est chargée de faire une étude pour le Pentagone sur les capacités que peut avoir Dassault de continuer à fournir des avions militaires à l’étranger ». C’est vous dire l’état d’esprit qui régnait alors, et cet état d’esprit subsiste assez largement. On en a eu encore la preuve il y a quelques années lorsque quelques pays, notamment la France, l’Allemagne, la Belgique et le Luxembourg, s’étaient réunis à Tervuren en Belgique, pour essayer de constituer un Etat-major européen ; cela s’appelait un centre de planification et de conduite des opérations. Cela avait soulevé un tollé aux Etats-Unis : les journaux américains vomissaient sur le ce « sommet des chocolatiers ». Voilà comment on considérait la chose. Voilà l’état d’esprit.

Malgré tout cela, il faut reconnaître, et d’ailleurs Pierre-Louis Blanc en a donné quelques indications, qu’il y a eu des efforts depuis quelques années de la part des Européens, pour essayer de parler d’une politique européenne de défense ou d’une politique européenne de sécurité. C’étaient des essais assez timides, bien entendu, et toujours pleins de précautions, mais il faut tout de même les rappeler ; cela a commencé par le rapport Davignon, en 1970, qui a traité d’une coopération politique européenne ; cela a continué à Maastricht où l’on a créé ce que l’on a appelé la PESC, la Politique européenne de Sécurité commune, et puis à Amsterdam où l’on a créé un haut représentant pour la PESC ; puis il y a eu la réunion de Saint-Malo, entre Jacques Chirac et Tony Blair qui se prononçait pour une souhaitable coopération européenne en matière de défense, mais toujours sous la protection des Etats-Unis ; le texte est le suivant : « Pour que l’Europe fasse entendre sa voix dans les affaires du monde, en conformité avec nos obligations respectives au sein de l’OTAN ». Madeleine Albright y avait mis trois conditions, les trois « D », comme elle disait : pas de découplage, pas de discrimination, pas de duplication ; tout cela était sérieusement encadré.

Il y a eu un sommet européen à Cologne, où l’on a créé ce que l’on a appelé la PESD, c’est-à-dire la Politique européenne de Sécurité et de Défense (pour la première fois on parlait de défense), mais le texte était sans préjudice des actions entreprises par l’OTAN, naturellement. Puis il y a eu en 2002, à Berlin, ce qu’on appelait les arrangements Berlin Plus, qui étaient des arrangements entre l’Union européenne et l’OTAN, où l’on pouvait mettre à la disposition de l’Union européenne certains moyens de l’OTAN, mais à des conditions, bien entendu, assez rigoureuses. Tout cela ne se faisait qu’avec l’assentiment du SACEUR, le commandement suprême des forces alliées en Europe. Puis il y a eu ensuite, à Thessalonique, une réunion où l’on a adopté un document préparé par Javier Solana, qui était en principe chargé de définir la stratégie européenne. Il le fit en trois points : on rejetait toute stratégie d’action préventive, on était d’accord pour mobiliser plutôt des effectifs de police que des effectifs militaires et, seul le Conseil de sécurité pouvait légitimer le recours à la force ; donc tout cela était très limité.

J’ai appris récemment que le Quai d’Orsay avait envoyé à tous ses partenaires, à la Commission et à Javier Solana, une proposition en plusieurs points, qui consistait à renforcer les pouvoirs de Javier Solana en face de la Commission ; jusqu’à présent, je croyais que cela n’avait pas eu de suite et j’ai appris, le 8 juin, que M. Barroso avait, au contraire, réclamé plus de pouvoir à la Commission et moins à M. Javier Solana. Voilà la réponse ! Voilà ce qui a été tenté de manière institutionnelle. Quant aux opérations que Pierre-Louis Blanc a citées tout à l’heure, il y a eu en effet Concordia en Macédoine, mais c’était une relève de l’OTAN, avec des moyens et des capacités de l’OTAN ; il y a eu ce qu’on appelle l’opération Artémis, au Congo Kinshasa, qui était sans moyens de l’OTAN, c’était à la demande de l’ONU ; il y avait 2000 hommes, dont 1700 Français. Puis il y a eu l’opération Altéa en Bosnie-Herzégovine ; c’était aussi une relève de l’OTAN, mais avec recours aux capacités de l’OTAN, donc toujours en dépendance de l’OTAN. Puis il doit y avoir prochainement une action en République démocratique du Congo, pour la surveillance des élections, c’est en cours, et je crois que c’est sans recours à l’OTAN.

A part cela, il y a un certain nombre d’opérations, qui sont plutôt des opérations de police, en Bosnie, en Macédoine, au Congo Kinshasa, et d’autres opérations mais qui ne sont même pas des opérations de défense, ni même de sécurité ; ce sont des opérations d’assistance juridique en Géorgie, en Irak et même en Indonésie. Voilà quelles sont les opérations que l’Europe a tentées timidement. Avec quelle capacité ? On avait d’abord parlé de ce qu’on appelait « l’objectif d’Helsinki », qui prévoyait une force de soixante mille hommes pour l’Union européenne. On ne parle plus maintenant que de quelques brigades d’intervention, brigades de quinze cents hommes. Puis on a créé une agence européenne de défense, qui occupe, je crois, quatre-vingt personnes, mais qui, pour l’instant, se borne à essayer de coordonner les politiques de recherche des différents pays en matière d’armements. La politique visant à créer des armements en commun reste extrêmement difficile entre Européens, tant sont fortes les tentations d’immixtion américaine dans ce domaine.

Devant cette situation, quelles sont les perspectives ? Je ne pourrai pas les évoquer mieux que Pierre-Louis Blanc ; la conjoncture, évidemment, n’est pas facile, parce que, comme il l’a dit, l’élargissement de l’Union européenne ne facilite pas une politique commune, d’autant qu’il est question également d’élargir l’OTAN.

Donald Rumsfeld a envisagé récemment d’y associer la Croatie, la Macédoine, l’Albanie, etc. Lors d’une réunion à Sofia il n’y a pas très longtemps, les Américains ont également proposé que l’OTAN s’occupe des questions asiatiques, en vue d’une réunion qui aura lieu à Riga, aux frontières de la Russie, ce qui est assez préoccupant. Mais en même temps, les Etats-Unis semblent souhaiter plutôt des coalitions ad hoc, ce qui est un peu bizarre ; ils veulent étendre l’OTAN à de nouveaux pays, mais en même temps, ils comptent surtout sur des coalitions ad hoc. Voilà qui ajoute aux incertitudes.

En face de cela, quels sont en fait, les objectifs pour l’Europe ? De quoi l’Europe est-elle menacée ? Contre quoi faut-il se prémunir ? Que faut-il prévoir ? On parle d’une défense contre le terrorisme ; bien entendu, c’est un sujet qui intéresse tout le monde, aussi bien les Etats-Unis que les Européens, mais c’est très difficile de parler d’un terrorisme global. Il y a plusieurs terrorismes, et puis il y a la façon de s’en occuper : le droit d’intervention ou le devoir d’intervention dans les pays suscite beaucoup de réflexions. Ce à quoi on peut évidemment s’employer, c’est d’éviter ou d’empêcher des désordres dans la proximité ou dans l’Europe élargie, ou dans les pays où nous avons des intérêts évidents. Avoir des missions d’apaisement de crises, de gestion de crises : cela, on peut le faire. Mais à part cela, pour les grandes tâches, on ne peut y penser que si l’on se groupe à quelques-uns ; on ne peut pas, avec tous les pays qui font partie maintenant de l’Union européenne, mener des actions importantes.

On ne trouverait pas d’accords suffisants pour cela. Avec quels moyens ? Peut-être avec les brigades d’intervention dont on a parlé, mais j’ai vu récemment que les ministres de la Défense de l’OTAN avaient décidé, le 8 juin, que l’OTAN devait s’apprêter à huit missions possibles : deux missions de soixante mille hommes et six de deux mille hommes. Alors, si tout cela est réservé à l’OTAN, que reste-t-il comme force européenne ? Je ne vois pas très bien ce que l’on pourrait faire. Quant aux efforts pour assurer un armement commun, évidemment il y a fort à faire, notamment en matière de ce que l’on appelle le C2, le Contrôle et la Communication, et puis les transports, peut-être les porte-avions aussi. Je crois que pour les drones, on peut faire quelque chose. Faut-il faire quelque chose pour les missiles anti-missiles ? C’est possible que nous en ayons la capacité ; pour les anti-missiles intercontinentaux, c’est une grosse affaire.

En tout cas, toute entreprise ne dépend pas uniquement des moyens, mais surtout des états d’esprit. Je me réfère à ce que notre président, le professeur Larcan, disait de l’équivoque fondatrice, du risque que nous courons tous de compter seulement sur les capacités matérielles, sans compter suffisamment sur l’état d’esprit et sur la volonté. Bien sûr, en même temps que l’état d’esprit, la dignité, la volonté, il faut tenir compte des réalités, le Général était le premier à le dire : « il n’y a de politique que des réalités ». Mais pour combiner ces deux facteurs, et j’en reviens à la philosophie de Pierre-Louis Blanc, pour combiner les réalités et l’idéal, il ne suffit pas de parler de rupture, il faut des efforts, beaucoup d’efforts. Enfin, si nous espérons, comme c’est souhaitable, entraîner quelques-uns de nos partenaires dans une action vraiment européenne, il importe que nous leur inspirions confiance. Et pour leur inspirer confiance, il faut faire sur nous-mêmes, beaucoup d’efforts. Le Général, avant d’engager sa politique internationale, avait mis de l’ordre dans la politique intérieure.


Débat

Alain Larcan

Je vous suis très reconnaissant, Messieurs les Ambassadeurs, d’avoir mis l’accent, dans cette dernière conférence de synthèse, sur des problèmes que nous n’avions pas abordés jusqu’à présent, c’est-à-dire les problèmes de défense. Il y a une chose, malgré tout, qu’il convient de rappeler : il ne s’agit pas de traiter toute la politique militaire de défense et de son indépendance que le général de Gaulle a développées depuis son retour au pouvoir, mais, malgré tout, se dire que l’Alliance Atlantique et son bras armé qui est l’OTAN auraient dû évoluer, et peut-être même imploser, se dissoudre, se transformer après la chute du mur de Berlin et la dissolution du monde soviétique. Question dont je me suis souvent entretenu avec Pierre Messmer lui-même, dont le diagnostic est formel, et là on peut le dire : si le général de Gaulle avait vécu cela – qu’il avait d’ailleurs envisagé et prévu, ne l’oublions pas – il aurait dit : « Le pacte doit être appliqué, mais à partir du moment où les conditions qui ont nécessité la rédaction, la signature du traité, ne sont plus réunies, il convient de modifier complètement les conditions, ce qui n’empêche ni les alliances, ni les amitiés avec l’ex bloc de l’Ouest comme l’ex bloc de l’Est ».

Par conséquent, le fait d’avoir maintenu, envers et contre tout, l’OTAN, et avec, on peut dire même la réentrée à la fois tardive et piteuse de la France dans le dispositif, est absolument contraire, me semble-t-il, aux idées fondamentales du général de Gaulle ; ça c’est un point qui me paraît difficilement opposable. Quand on voit l’évolution de l’OTAN, d’abord en Europe, l’élargissement auprès de trois pays susceptibles d’amener une petite force militaire, mais surtout d’acheter des équipements non pas européens mais américains : la Pologne, la Tchéquie, la Hongrie. Cela est tout de même tout à fait caractéristique ; on fait des manières avec la Bulgarie, la Roumanie, parce que ces pays n’ont pas les moyens matériels d’acheter des avions ; on a vu le problème avec la Pologne faisant partie de l’Union européenne, et qui achète des appareils américains.

Le second, c’est l’intervention de l’OTAN dans un territoire nettement extra-européen, sous des prétextes variés : terrorisme, islamisme, tout ce que l’on veut, mais avec les dangers considérables que cela entraîne immédiatement et à terme. Bien sûr, on peut dire : que va-t-on faire en Afghanistan ? Malgré tout, la France a été très présente culturellement, intellectuellement, scientifiquement, pendant longtemps auprès du roi d’Afghanistan – nous avions une mission scientifique, j’ai connu des collègues du Val de Grâce qui y étaient et qui avaient des étudiants avec des études en français – mais il faut bien le dire, l’Iran et l’Afghanistan sont des territoires où s’opposaient l’Angleterre et la Russie, de tout temps, et l’Angleterre a été relayée par les Etats-Unis ; je crois que la dernière intervention de l’OTAN, je ne sais pas si, moralement, elle peut-être justifiée, était politiquement dangereuse et elle a favorisé l’éclatement de la Yougoslavie ; c’est quand même l’OTAN, l’Europe, avec l’aviation américaine, qui a pris la décision, en période de paix, de bombarder une capitale européenne, Belgrade ! Il faut dire les choses comme elles sont, c’est une responsabilité majeure dont les conséquences ne sont pas encore bien appréciées. C’est l’atomisation bien sûr de l’Europe, demain le Kosovo, aujourd’hui le Monténégro, etc. Est-ce que la disparition de la fédération yougoslave est quelque chose de favorable ? On peut se poser des questions sur le plan de l’Europe.

Je reviens maintenant, si vous le permettez, aux problèmes qui ont fait l’objet finalement de nombreuses interventions et qui avaient trait aux institutions politiques européennes et, bien entendu, en filigrane, à la pseudo Constitution que l’on ferait mieux d’appeler, bien entendu, « Nouveau traité des institutions européennes ». Sur ce point, je voudrais malgré tout vous lire deux textes ; un texte que Pierre Maillard connaît bien puisqu’il en est l’auteur, mais que nous n’avons pas eu encore l’occasion de rappeler, et dans lequel, à mon avis, tout est dit. Il y a toujours un point sur lequel je ne suis pas entièrement d’accord avec les intervenants les plus importants, y compris Monsieur l’Ambassadeur Blanc, et qui est souvent dit : nous sommes dans une période différente, les problèmes ne sont plus du tout ceux que le général de Gaulle a abordés. Je n’arrive pas à me faire à cette idée, car l’Europe est toujours l’Europe, la géographie, l’histoire, la culture, même l’économie, je ne vois pas très bien ce qui a tellement changé pour que les principes généraux qui guidaient la politique européenne du Général, susceptibles d’adaptation certes en fonction des circonstances, puissent être modifiés. Mais comme il s’agit toujours des institutions politiques de Bruxelles, dites de l’Union européenne, je voudrais rappeler un texte que, dans son livre, Pierre Maillard  cite, qui est le suivant et qui date de la période des entretiens avec Adenauer et de l’amitié très franche avec l’Allemagne, précédant le traité de l’Elysée, à la base évidemment du Plan Fouchet. Nous ne sommes encore qu’avec six pays. « L’Union européenne est basée sur le fait que les petits pays veulent être aussi importants que les grands, il faut dire les choses comme elles sont, et cela continue, c’est la raison pour laquelle Spaak, Luns, et aujourd’hui Santer ou Junker, sont tellement européens ».

Voilà une note peu connue, rédigée de la main même du Général, qu’il présenta, le 30 juillet 1960 à Rambouillet, au chancelier Adenauer, et sur la base de laquelle furent engagés, dans les années suivantes, de multiples pourparlers avec nos partenaires européens de l’époque, en vue de mettre sur pied une première organisation politique de l’Europe, alors seulement occidentale, par une concertation appropriée des six pays alors associés au sein du Marché commun, désormais connue sous le nom du Plan Fouchet : « Premièrement, si l’on croit qu’il est nécessaire que l’Europe devienne une entité réelle exerçant une action propre dans les affaires du monde, il faut vouloir qu’elle soit organisée par elle-même et pour elle-même, dans les domaines et dans l’ordre, politique, économique, culturel et dans celui de la défense ; cela signifie : Europe, un minimum de puissance, d’intervention, de rayonnement, de possibilité d’action, et cela signifie autonomie. Il faut en terminer avec l’état de satellite à l’égard des Etats-Unis, toute superpuissance qu’elle est.  Deuxièmement, pour être efficace, pour s’appuyer sur le sentiment et l’adhésion des peuples, pour ne pas se perdre dans les nuées des théories, l’Europe ne peut actuellement consister qu’en une coopération organisée des Etats ».

C’est le refus de toute structure fédérale, supranationale, c’est là qu’est le cœur du problème : association, amitié, solidarité, coopération organisée et, éventuellement, confédération, avec le respect des pouvoirs des gouvernements des Etats-nations. Adopter cette conception, c’est admettre que les organismes supranationaux, qui ont été constitués entre les Six, aujourd’hui beaucoup plus, et qui tendent inévitablement et abusivement à devenir des super-états irresponsables (on voit bien actuellement le rôle de la Commission : toujours plus de pouvoir et toujours moins de résultats), soient réformés, subordonnés aux gouvernements et employés aux tâches normales de conseil et de la technique. Adopter cette conception, c’est, d’autre part, mettre un terme à l’intégration américaine, en quoi consiste présentement l’Alliance atlantique, et qui est contradictoire avec l’existence d’une Europe ayant, du point de vue international, sa personnalité et sa responsabilité.

L’Alliance atlantique doit être fondée sur de nouvelles bases, c’est à l’Europe de les proposer ; en pratique, afin d’assurer un début de coopération organisée des Etats, les responsables supérieurs doivent se réunir périodiquement et régulièrement, concerter leur action commune dans divers domaines, ces réunions étant précédées et suivies des réunions des ministres pour préparer et mettre en œuvre des décisions ; des commissions communes et permanentes de fonctionnaires et d’experts auront à réunir les éléments des décisions des gouvernements et à en suivre l’exécution. Il est bien entendu que, dans cet esprit, la Commission ou les Commissions, les secrétariats généraux chargés de l’Economie, des Finances, de la Recherche, des Transports, des grands travaux, de l’Education, peuvent agir comme experts et conseillers des gouvernements. Les choses, donc, se sont considérablement compliquées, mais on retombe toujours sur la vision réaliste des choses, c’est la vision du général de Gaulle, face à la vision utopique ou utopiste qui est dérivée des européistes et de l’idéologie européenne.

Et je termine par une citation de Michel Debré que je trouve admirable, car nous retrouvons toujours l’opposition Monnet / Schuman d’un côté et la position du général de Gaulle. Dans Le Courrier de la colère, Michel Debré trempe sa plume dans l’encre de Saint-Simon. Voilà le portrait de Jean Monnet tel que Michel Debré le peint : « personnage étonnant, qui suit son ambition profonde sur des chemins connus de lui seul, admirable « intrigant » au grand sens du terme, qui sait tout à la fois flatter le pouvoir et mépriser ceux qui l’exercent. Habile manœuvrier, éblouissant de ses soi-disant compétences techniques, les politiciens ignorants, comme de ses soi-disant doctrines politiques, les techniciens éberlués ou avides ; inspirateur, instigateur, corrupteur, qui a vécu dans un monde de guerre sans faire la guerre, qui a su tirer fortune de ses échecs privés et gloire de ses échecs publics, Français sans croire à la France, Européen sans connaître l’Europe, homme d’affaires sans affaires, homme politique sans foi comme sans électeurs, fonctionnaire sans goût pour le service de l’Etat, c’est bien l’homme des époques troubles, le conseiller des chefs désorientés, l’intermédiaire entre les faux puissants, l’illusionniste qui aide ceux-ci à croire à leurs talents, et ceux-là à croire aux talents de ceux-ci ». Evidemment, c’est très polémique, mais ses idées continuent à exercer une extraordinaire action dans les milieux européens de Bruxelles et de Strasbourg.

 

Yves Guéna

Puisque ceci est organisé dans le cadre de la Fondation Charles de Gaulle, je me dois d’intervenir pour dire combien j’approuve l’initiative du professeur Larcan, combien j’ai été frappé par la qualité des diverses tables rondes qui se sont déroulées, et combien j’approuve les trois interventions que nous venons d’entendre. En effet, le général de Gaulle a pris la décision (cher Pierre-Louis Blanc, moi je dis en 1966, ce n’est pas 1967, ça ne change rien d’ailleurs, mais en 1966), de se retirer de l’OTAN tout en restant dans le traité de l’Atlantique-Nord. Il a pris cette décision à un moment où le danger soviétique était aussi fort que jamais, mais il a pu la prendre (ce n’était pas un coup de tête), parce qu’il avait mené jusque-là une politique d’armement atomique de la France, et que nous disposions de l’arme de dissuasion. C’était un geste considérable. Que les pauvres Européens qui, depuis longtemps, avaient une attitude de vassaux vis-à-vis des Etats-Unis, n’aient pas bronché à ce moment-là, à la rigueur, je les excuserais, mais lorsque l’Union soviétique a implosé, lorsque le régime soviétique a disparu, lorsque la menace soviétique s’est terminée, à ce moment-là, il n’y avait plus aucune raison de maintenir l’OTAN. D’ailleurs, certains, ici, se rappellent peut-être qu’au Cercle Périclès qui existait alors, nous avions fait un colloque sur ce sujet et que nous avions ainsi conclu : « Pourquoi est-ce que l’OTAN demeure, pourquoi est-ce que le Pacte Atlantique demeure, puisqu’il n’y a plus aucune raison pour cela ? » Et en effet, il n’y avait aucune raison, sauf que c’était un instrument de puissance des Etats-Unis. Et malgré la disparition du danger soviétique, la mentalité de vassalité de nos voisins européens s’est maintenue. Alors, dans la situation actuelle, je souhaite qu’un nouvel élan soit donné à la politique d’indépendance de la France afin que, derrière celle-ci, se regroupent des Etats européens, ceux qui le voudront bien, pour que cela devienne une politique d’indépendance de l’Europe que nous sommes capables de mener.

 

Marc de Montpellier

Je parlerai plutôt en juriste, docteur en droit, ayant enseigné le droit international public. La question qui m’amène est celle de la Russie. Quand on parle de l’indépendance de l’Europe, ne faut-il pas ouvrir d’abord le chapitre de la Russie ? L’Europe, je pense qu’elle va de l’Atlantique à l’Oural, et je me rappelle d’une chose qui est bien antérieure au général de Gaulle, c’est Napoléon qui disait dans le Mémorial : « Il n’y a qu’un allié possible à la France, c’est la Russie ». Et en voyant aujourd’hui la politique de la Russie, tant au Moyen-Orient, en Iran ou en Palestine, ou dans d’autres domaines, n’est-ce pas la politique de la France qui est faite aujourd’hui à Moscou ?

 

Alain Larcan

Je me permets de vous renvoyer à un colloque auquel nous avons largement participé, qui a été organisé par Maurice Vaïsse, sur justement le général de Gaulle et la Russie, où personnellement j’ai fait une intervention sur l’Atlantique à l’Oural ; on retrouve l’expression treize fois, et même dix-sept, dans l’ensemble de l’œuvre du Général : « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural ». C’est, pour lui, une vérité première, et quand vous dites la phrase de Napoléon, n’oublions pas aussi que la grande pensée de Bismarck était : « Surtout, évitez le rapprochement, l’alliance franco-russe ; s’il y a une alliance franco-russe, disait Bismarck, nous aurons beaucoup de mal ». Il y a là, donc, une donnée essentielle de l’histoire, et je trouve anormal que l’OTAN, l’Europe actuelle sous l’influence américaine, continue le combat anti-russe, avant que la Russie ne se rapproche davantage de la Chine, et demain de l’Iran, par des espèces de petites piques (ce ne sont pas des piques d’épingle, c’est quand même beaucoup plus), tant dans les pays baltes qu’en Géorgie, en Arménie, et bien entendu dans les pays d’Asie centrale. Il est quand même extravagant qu’aujourd’hui, l’armée américaine aille faire des manœuvres en Asie centrale ; c’est probablement plus un facteur de guerre potentielle que de paix.

 

Jacques Jessel

Si vous permettez, je voudrais ajouter une petite remarque à ce qu’a dit Yves Guéna. En 1966, le général de Gaulle a décidé le retrait de l’organisation militaire, mais le maintien dans l’Alliance ; il ne considérait pas du tout que cette Alliance était un instrument de subordination aux Etats-Unis ; il trouvait que c’était un sens entre alliés égaux, et personnellement, j’ai été pendant cinq ans représentant adjoint au Conseil de l’Atlantique Nord, de 1977 à 1982, et je peux dire que nous avions souvent des sujets de divergence avec nos amis américains, mais à l’inverse, de temps en temps, nous nous entendions parfaitement bien ; ils reconnaissaient que les Français étaient des alliés difficiles, mais sur lesquels on pouvait compter parce que, quand ils avaient décidé de faire quelque chose, ils le faisaient, alors que d’autres, qui étaient non seulement dans l’Alliance, mais dans l’OTAN, pensaient quelquefois, ou bien à s’esbigner ou à mettre des bâtons dans les roues. Peu de temps après mon arrivée, il y a eu cette opération au Congo Kinshasa, l’opération de Kolwezi, qui s’est faite avec une coopération tout à fait remarquable entre nous-mêmes, les Belges et les Américains.

Peu de temps après, il y avait une réunion ministérielle de l’OTAN, et un certain nombre d’Alliés, beaucoup plus fidèles que nous, sont intervenus en disant : « Mais on aurait dû décider de tout cela au Conseil Atlantique ». J’ai alors posé la question : « Mais pourquoi ? Vous vouliez participer ? ». [Réponse] « Ah bien non, on aurait pu l’empêcher ». C’est une remarque que je voulais faire ; maintenant, quant à une construction européenne de défense, j’ai l’impression qu’il n’y a pas beaucoup de nos alliés européens qui semblent décidés à participer à une telle entreprise, et donc, je crois qu’elle reste dans le domaine des hypothèses, pour ne pas dire des utopies. En revanche, sur l’affaire de l’Afghanistan, il me semble qu’il y a tout de même quelque chose qui a justifié peut-être notre participation, c’est qu’elle était quand même inspirée par cette idée de la lutte contre le terrorisme islamiste, et je crois qu’entre les talibans et Al-Qaïda, il y a des liaisons très réelles, et c’est tout de même quelque chose qui s’est traduit par le 11 septembre aux Etats-Unis, mais aussi par des attaques en Espagne et en Angleterre, et je me demande s’il n’y aurait pas là quelque chose qui mériterait des efforts de coopération, parce que c’est un danger qui reste absolument réel pour le présent et pour l’avenir proche.

 

Alain Larcan

Je me permets de dire qu’à plusieurs reprises ici, nous avons rappelé le rôle du Général dans les affaires de Berlin et de Cuba où, en effet, il a été, de beaucoup, le plus ferme de tous les alliés américains, probablement en pensant d’ailleurs qu’il y avait un certain bluff dans l’attitude russe et que, vraisemblablement, les Russes n’attaqueraient pas ; ceci étant, il a été le plus ferme des alliés atlantiques.

 

Raymond Krakovitch

Vous avez indiqué une certaine réticence sur l’intervention qu’il y a eu en Afghanistan après le 11 septembre, mais je crois que vous n’avez pas parlé de l’intervention américaine à laquelle la France a participé contre l’Irak, au sujet du Koweït en 1990-1991. Est-ce que l’on peut savoir quelle opinion vous avez à ce sujet et, en extrapolant beaucoup, ce que vous pouvez penser que le général de Gaulle aurait fait dans ces circonstances ?

 

Pierre-Louis Blanc

La première guerre de l’Irak en 1991 est une affaire extrêmement claire. L’Irak a envahi le Koweït. Une décision du Conseil de sécurité a autorisé les amis de l’Irak à libérer le Koweït. C’est une opération militaire parfaitement légale et légitime. La deuxième affaire de l’Irak en 2002-2003 est tout à fait différente. C’est effectivement une décision anglo-américaine qui n’a pas pu obtenir l’accord du Conseil de sécurité et qui a été à l’origine de la guerre. Les deux situations sont tout à fait différentes.

 

Raymond Krakovitch

Tout à fait, mais il y a peut-être moins de différences entre l’intervention de 1991 et l’intervention en Afghanistan en 2001-2002…

 

Pierre-Louis Blanc

L’opération de l’Afghanistan, en terme d’Alliance Atlantique, est parfaitement légitime parce qu’a joué pour la première fois, l’article 5, qui stipule que tout pays qui a été agressé peut demander l’aide de tous les membres. Il y a donc là aussi une base juridique. Dans l’affaire afghane, l’intéressant est de voir le glissement d’une opération militaire américaine, vers l’utilisation de plus en plus importante des forces des membres de l’OTAN. La deuxième question relève de la  realpolitik (elle n’est pas du tout théorique, pas du tout morale).  Elle est de savoir si on a raison d’aller s’aventurer dans un pays où les Soviétiques ont mordu la poussière. C’est aussi simple que cela.

Richard Labévière (rédacteur en chef de la revue de l’Institut de Hautes Etudes de Défense nationale)

J’ai deux questions, Monsieur l’Ambassadeur. La première prolonge les réflexions qui ont été faites par rapport à la Russie : le sommet de Riga de novembre prochain va, non seulement, envisager l’élargissement de l’OTAN à la Géorgie et l’Ukraine, mais envisager des partenariats en direction du Japon, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, de la Corée du Sud, et ambitionne de faire de l’OTAN une organisation globale susceptible d’exporter les valeurs de la démocratie, pour reprendre les propos de Madame Condolezza Rice. Donc, ce sommet à Riga au cœur de la Russie risque d’antagoniser passablement les relations déjà difficiles entre l’Union européenne et la Russie, sur un certain nombre de sujets, comme la poche de Kaliningrad, sur la politique de voisinage telle qu’elle a été exposée à Thessalonique. Qu’est-ce que la France peut faire aujourd’hui, justement pour peut-être davantage travailler en direction de cette Europe continentale, en direction de nos amis russes ? et doit-on retravailler avec les pays du triangle de Weimar ? Doit-on miser sur l’OTAN et passer une ou deux générations pour que la Pologne revienne à d’autres sentiments ? Comment peut-on désamorcer la mémoire de ces pays vis-à-vis de l’ex-Union soviétique ? Tout cela est le premier point.

Et deuxièmement, pour contrebalancer cet élargissement de l’Europe à l’est, que peut faire la France en direction du partenariat Euro-Méditerranée, dont nous avons fêté les dix ans et qui est passablement inerte, sinon ensablé si j’ose dire ?

 

Pierre-Louis Blanc

Mon sentiment personnel, c’est que nous manquons, les pays européens en général et l’OTAN bien entendu, de prudence vis-à-vis de la Russie. Il ne faut pas oublier que la Russie, à l’heure actuelle, a des territoires qui sont inclus dans l’Union européenne : Kaliningrad, qui était la patrie de Kant, est resté un territoire soviétique entouré par l’Union européenne. D’un autre côté, pour ce qui concerne l’Ukraine, il ne faut pas oublier que 35 ou 40 % d’Ukrainiens sont Russes ou russophones, que la grande base navale de Crimée, encore utilisée par Moscou est la seule ouverture de la Russie vers la Mer Noire et la Méditerranée.  A mes yeux, l’Europe et les Etats-Unis jouent un peu avec le feu pour ce qui concerne la Russie. C’est aussi la raison pour laquelle, l’affaire afghane est compliquée. Il s’agit d’une zone qui est extraordinairement fragile, entre la Russie au nord et, au sud, le Pakistan, l’Inde. De surcroît, c’est une région islamique. Bref ! Il y a là toute une série de brûlots avec lesquels, je crois, on n’agit pas avec suffisamment de prudence. Cela dit, la politique vis-à-vis de la Russie est très complexe. Quand vous regardez la politique allemande, elle paraît parfois relativement agressive vis-à-vis de la Russie dans le cadre de l’Union européenne ; d’un côté, Berlin est en train de monter un système de ravitaillement de gaz naturel qui alimentera l’industrie allemande à hauteur de 35 % de sa capacité. Nous vivons dans un monde un peu étrange qui laisse l’observateur extérieur surpris, un peu étonné.

En tout cas, mon sentiment profond, c’est que nous ne sommes pas assez prudents dans notre approche vis-à-vis de la Russie. Il ne faut pas oublier que la politique de Poutine est extrêmement simple ; c’est une politique de renforcement de la Russie, une politique nationale. Il la poursuivra aussi longtemps qu’il pourra, et probablement ses successeurs la poursuivront. Donc là, je crois que d’une façon générale, les pays européens, n’ont pas suffisamment de prudence dans l’approche de tout ce qui concerne la Russie, qu’il s’agisse de l’évolution de l’Ukraine, de l’évolution de la Biélorussie, de l’évolution de la situation en Afghanistan et de tout ce qui se passe le long de la bordure himalayenne.

Alain Larcan

Je retrouve une citation du général de Gaulle, pour revenir toujours à notre pièce centrale, si j’ose dire :  « La Russie, la plus grande nation d’Europe » ; voilà ce que dit le général de Gaulle qui considère que la Russie appartient à l’Europe et, très probablement, non pas seulement jusqu’à l’Oural, mais jusqu’à Vladivostok, c’est-à-dire une espèce de continent eurasien ne comportant pas, bien entendu, le sub-continent indien, le sub-continent chinois, mais cela fait un ensemble ; dans l’esprit du général de Gaulle, c’est un ensemble. Et quand vous parlez des imprudences, probablement avez-vous remarqué…, je sais bien que la Biélorussie a un régime certainement critiquable, différent en tout cas du régime actuel de Russie, mais est-il concevable et normal que l’ambassadeur de France ait manifesté avec l’opposition, dans les rues de Minsk ?

 

Richard Labévière

Et sur le partenariat euro-méditerranéen ?

 

Pierre-Louis Blanc

Et bien là, curieusement, ce ne sont pas des axes qui sont considérés comme majeurs par la politique européenne ; c’est regrettable, mais c’est ainsi. Et il est bien certain que, sur la partie Est de la Méditerranée, les pays européens, en général, ont des visions de l’évolution de la situation, qui sont tout à fait différentes de la vision israélienne et, d’une certaine façon bien entendu, de la vision américaine ; mais pour bien des raisons, dans ce secteur-là, les pays européens ne pèsent guère et parlent peu.

 

Pierre Maillard

J’aurais plusieurs réflexions à vous livrer sur divers plans. On vient de parler de la Russie, et je serais, peut-être, sur ce point, un peu moins prudent que ne l’est Pierre-Louis Blanc. Vous l’avez dit tout à l’heure, le Général a toujours répété qu’il considérait la Russie comme un partenaire important pour la France et de même que pour l’équilibre de l’Europe – ce l’était aussi d’ailleurs un peu par rapport à l’Allemagne, elle-même. Evidemment, il a parlé à ce propos de l’Oural, mais je crois qu’au fond de sa pensée, le reste des territoires aussi au-delà de l’oural représentait un peu des territoires coloniaux qu’un jour ou l’autre, peut-être, la Russie serait appelée à perdre, comme nous avions perdu nous-mêmes notre Empire. en tout cas, et bien qu’il n’ait pas poussé au bout le raisonnement, je ne crois pas qu’on puisse dire qu’il ait été aussi prudent sur ce point que Pierre-Louis Blanc semble l’indiquer.

 

Pierre-Louis Blanc

Je ne voudrais pas qu’il y ait de confusion ; j’ai dit qu’il faut être prudent dans les opérations qui peuvent précisément apparaître aux Russes, comme des agressions.

Pierre Maillard

Alors pardonnez-moi, de n’avoir pas compris exactement votre pensée, et tant mieux puisque la vôtre rejoint la mienne. Nous sommes en ce moment en présence d’une politique générale américaine qui représente, pour ne pas dire plus, une sorte de nouvelle forme d’encerclement, pacifique, mais réelle, plaçant un certain nombre de pays dont nous-mêmes, devant d’autres souhaits et intérêts profonds. Je crois que cela est clair ; d’ailleurs, le grand débat que l’on a eu un jour, vous l’avez rappelé, Monsieur le Président, avait sur ce point abouti à des conclusions tout à fait identiques. Je voulais aussi dire que je suis très frappé du caractère inadmissible de l’extension de l’OTAN. Non seulement, en effet, on a là une organisation qui, normalement, aurait dû disparaître après la chute du mur de Berlin, comme l’a très bien dit Pierre-Louis Blanc, ce dont on n’a pas tenu le moindre compte, surtout dans nos pays voisins, mais aussi en France. Mais on assiste à une extension invraisemblable, extension double sur le plan des buts et de ce que comporte l’OTAN quant à ses attributions. L’OTAN devient presque une organisation en quelque sorte, idéologique, avec une mission de rééducation des peuples, d’introduction de la démocratie et pourquoi pas d’autres valeurs plus suspectes ? Une espèce de nouvelle ONU en quelque sorte ; c’est curieux, peu concevable, inadmissible en tout cas, contraire à tout ce qu’était initialement l’OTAN, et naturellement complètement opposé à toutes les vues du Général.

Deuxièmement, Pierre-Louis Blanc parlait de l’Alliance Atlantique ; il me semble clair que l’Alliance avait elle-même, dans le contexte de l’époque, une vocation strictement limitée à la défense de l’Europe ou plutôt du monde atlantique et non pas du monde dans son ensemble, et d’ailleurs c’était même pour cela qu’il y a eu un certain mémorandum en 1958, parce que le Général se posait des questions sur les compétences de l’Alliance, alors que les Américains, tous seuls, allaient se promener au Liban ou en Jordanie pour faire un certain nombre d’opérations à leur convenance. L’Alliance elle-même en tout cas était bien conçue,  à l’époque, contre la menace soviétique limitée principalement à l’Europe, et non pas du tout destinée à devenir une organisation à vocation universelle. Je crois que là, il y a une question sérieuse. On peut contester l’OTAN, et le Général le faisait déjà à l’époque, avec de bonnes raisons, mais il faudrait maintenant poser aussi la question de l’Alliance, en évoquant la notion que vous avez très bien mise en avant de nos intérêts ; quels sont les intérêts, non seulement de la France, mais même de l’Europe dans certaines régions du monde ? Est-ce que vraiment, sous prétexte qu’il y a du terrorisme, dont d’ailleurs il faudrait analyser les composants de façon sérieuse, (il ne peut en effet tout de même pas s’analyser de la même manière que ce qu’était la menace soviétique avec ses chars d’assaut, ses avions, etc.) qu’une alliance militaire est la seule bonne solution ? Tout cela soulève vraiment de sérieux problèmes, que personne n’a l’air de se poser, y compris les Allemands et Mme Merkel.

Un dernier point et c’est le troisième, c’est que je suis vraiment un petit peu étonné, s’agissant de l’indépendance qui était en effet la référence fondamentale du Général, et s’agissant en particulier de la défense européenne dont nous parlait Gilles Curien, je m’étonne, disais-je, qu’il y ait une espèce de mise entre parenthèses, quoique non avouée, de la force de frappe. Comment peut-on imaginer la moindre défense européenne, quels qu’en soient les problèmes, alors que la force de frappe, par définition, ne peut être que nationale, qu’elle constitue le gage de notre indépendance, et même de notre politique générale. Là aussi et par rapport à l’OTAN, il y a un problème qui devrait nous inciter à des réflexions nouvelles.

 

Alain Larcan

Ce que je voudrais, c’est que l’on fasse un jour une étude historique comparée entre la Sainte Alliance, gendarme des peuples, et l’OTAN, car il y a vraiment beaucoup d’analogies, si ce n’est qu’il y a maintenant une superpuissance qui n’existait pas. Quant au problème de la force de frappe à l’égard du terrorisme, elle est peut-être dissuasive à l’égard d’agressions terroristes dont l’origine étatique peut être établie immédiatement ; mais beaucoup appartiennent à la nébuleuse transnationale.

 

Patrick Bonte

Je voudrais seulement dire deux mots d’actualisation, en regard de ce qui vient d’être dit, parce que ce qui vient d’être dit, c’est que tout va mal, et je le crois en effet, et pourtant, il y a peut-être deux éléments qui méritent d’être soulignés.

Le premier, c’est lors du Conseil européen, vendredi et samedi dernier, la notion de capacité d’absorption a été évoquée par la France, vous le savez. A travers cette notion, il m’apparaît que la France était, vous le savez également, est très seule ; mais en même temps, elle a été entendue et s’il ne s’agit pas d’une condition pour les élargissements successifs, c’est cependant un critère d’appréciation et, bien évidemment, c’est un critère incontournable, même si ce n’est pas une condition stricte. J’observe que, sur cette question, la France est seule, car en même temps, les autres pays, et bien sûr l’Angleterre en premier, et derrière l’Angleterre, on voit bien de qui il s’agit également, un certain nombre d’états, et je dirais presque tous : la Belgique avec M. Verhofstadt, l’Allemagne pour d’autres raisons qui tiennent à sa politique de Mitteleuropa, éternelle politique qui se poursuit aujourd’hui, on voit bien que tous ces états voudraient que l’Europe, ce soit toujours beaucoup plus d’Europe, beaucoup plus grande, beaucoup plus vaste, etc. Je dirais donc que la France, à cet égard, maintient une volonté d’avoir et de faire prévaloir une idée de l’Europe telle que vous l’avez définie tout à l’heure, c’est-à-dire d’une Europe puissance, d’une Europe politique, d’une Europe qui ait une volonté qui soit la sienne ; c’est la première observation et je dirais que, même si, aujourd’hui, tout le monde a oublié – excusez-moi, beaucoup de gens, en tout cas, ne se réfèrent plus au général de Gaulle – il y a là, la persistance et la permanence d’une pensée et d’une ambition ; c’est un premier point.

Le deuxième point, c’est parce que nous travaillons effectivement avec Monsieur l’Ambassadeur Maillard au Sénat, sur la question du Plan B ; j’y reviens parce que vous avez dit, Professeur, tout à l’heure que, en citant très bien Monsieur Maillard qui lui-même, citait le général de Gaulle, que l’Europe devait être une organisation de concertation et d’action commune. A cet égard, je dirais, il me semble qu’il va de soi que le Plan B ne peut être que confédéral. Alors, grande ambition que le Général lui-même n’a pas pu réaliser de son vivant ; il n’a pas pu le faire, nous le savons, pour une raison de conjoncture ; nous nous souvenons que Macmillan est venu pleurer à l’Elysée pour dire : « Vous reconstituez le blocus continental ». Devant la menace que constituait l’ALE qui aurait permis de diluer la CEE, le Général a voulu maintenir ce qui existait, c’est-à-dire le traité de Rome qui venait d’être signé deux ans plus tôt, pour dire : « On n’a que ça, on va rester là-dedans. Mais on n’a pas levé évidemment l’équivoque fondamentale du traité de Rome. Or, aujourd’hui, il me semble, et je le dis avec beaucoup d’humilité naturellement, que nous aurions la possibilité, avec l’appui de tous ces pays qui sont là-bas, ces pays de l’Est, la Pologne, la Tchécoslovaquie, mais aussi quelques autres pays, les Danois aussi à l’évidence ; vous le savez, c’est en effet M. Bond qui dirige ce courant le plus proche de notre sensibilité au Parlement européen ; c’est-à-dire d’un traité de type confédéral. Je pense que nous avons, aujourd’hui, la possibilité de faire prévaloir cette grande ambition que le Général n’a pu accomplir à son époque.

 

Alain Larcan

Oui, encore faut-il avoir le courage de le faire, et l’autorité voulue, mais ceci étant, la confusion est totale, parce que la confusion est d’ordre économique ; à partir du moment où le Marché commun s’est étendu, et a supprimé toute préférence communautaire, à partir de ce moment-là, c’est le contresens total. Alors, contradiction entre les objectifs économiques, financiers, la zone euro, ceux qui appartiennent à l’euro, ceux qui n’appartiennent pas à l’euro, et finalement, les peuples qui ont repoussé la « Constitution », c’est qu’ils ont considéré que les avantages étaient moindres que les inconvénients, et que les dispositions actuelles étaient contraignantes, sans bénéfice particulier et que, surtout, elles avaient un caractère irréversible, et qu’on ne pourrait plus rien modifier finalement… Ceci étant, les sondages montrent que, s’il y avait à nouveau référendum, le résultat serait le même, et il semble bien que, dans toute une série de pays, à commencer par la Pologne qui, pourtant, a certains avantages, le résultat serait négatif. Donc, il faut penser autre chose, et ça ne peut être qu’une structure du type concertation, projet et évolution vers une structure confédérale souple. Dernière question ?

 

M. Saïdi

En vous écoutant, je me dis finalement – et je rejoins un peu ce qu’a dit le Professeur – , que depuis ces dernières années, il n’y a pas eu vraiment de réels grands changements dans l’Europe, à preuve les commandements intégrés de l’OTAN, que ce soit à Naples, à Norfolk, en Angleterre, ne sont aucunement partagés avec les Européens ; je crois que finalement, à regarder l’hégémonie politique et militaire des autres, n’est-il pas temps de regarder sa propre force, de la construire et aller de l’avant ; j’en prends pour preuve l’Europe de la défense ; on vient de faire Galileo qui est une véritable prouesse technologique, on re-signe aujourd’hui d’une manière financière avec certains pays européens, on a fait la Constitution et, dans la Constitution, il y a un élément qui est quand même assez révélateur, c’est que l’on donne une certaine envie d’une politique commune, mais de là, on dit : « Eh bien écoutez, si certains pays veulent partager la politique de l’OTAN, on le fait… » ; avoir deux chaises et cinq pattes, ce n’est pas très normal ! Quand on prend le budget européen, qui est de cent dix milliards d’euros et que seulement cinquante-deux millions sont réservés à la défense, alors, à quand cette défense européenne ? Je crois que la réponse possible, à l’hégémonie politique de l’OTAN ou d’une autre, c’est de construire cette Europe de la défense telle que la voulait le général de Gaulle.

 

Alain Larcan

Je vais demander à Monsieur l’Ambassadeur Curien que l’on n’entend pas, de bien vouloir conclure sur cette discussion assez large sur toute une série de problèmes.

 

Gilles Curien

En réalité, je n’ai pas grand-chose à ajouter à tout ce qui vient d’être dit. Pour ce qui est des rapports avec la Russie, je souscris tout à fait à ce qu’a dit Pierre-Louis Blanc. Je crois que c’est assez imprudent d’aller la chatouiller comme cela, à ses frontières ; tenir une réunion à                    Riga en automne, pour étendre l’OTAN, à toutes sortes de tâches ou de régions, je trouve cela assez inutile. J’ai d’ailleurs demandé au Quai d’Orsay ce que l’on pensait de ces propositions américaines pour l’ordre du jour de Riga, on m’a dit : « Pour l’instant, ce sont des propositions américaines, mais ils vont tâter le terrain, on va voir ce que l’on va en faire ». Mais encore une fois, tout cela n’est pas assuré.

Eric Pourcel

J’ai suivi depuis le début à peu près toutes les conférences, sauf celle sur la politique agricole commune ; ce que je voulais dire, c’est d’abord remercier les différents orateurs qui sont venus parce que c’était très intéressant. Ma première remarque est de dire, et là je reviens aux propos du Président Guéna, effectivement, ce qui manque d’abord pour avoir une politique européenne de défense, c’est d’avoir un pays leader, qui se pré-positionne en leadership avec une volonté d’indépendance et de politique de défense, qui soient incontestables et incontestées ; or, je ne suis pas sûr que la France ait cette ambition aujourd’hui. Ce que je veux dire, c’est que sur vingt-cinq ou vingt-sept états, je suis intimement convaincu qu’on ne trouvera jamais d’accords et que l’on n’aura jamais de politique européenne de défense ; on est trop nombreux pour être unis ; ça, c’est le premier point : il nous faut un pays qui ait le leadership ; ce leadership, je pense que la France doit le devenir naturellement ou le redevenir, puisqu’elle l’était ; les Britanniques ne le seront jamais parce qu’ils ont le leadership, comme l’a rappelé Churchill, ils sont avec les Américains d’abord, et ils seront ensuite avec les autres. Donc, si la France, puisque nous sommes la deuxième puissance nucléaire, a ce leadership, il faut qu’elle mette en œuvre une politique de défense qui la pré-positionne pour se rendre indépendante des Etats-Unis d’une manière  certaine ; elle a su le faire par quelques actes diplomatiques, je pense ici à un fameux discours d’un ministre des Affaires étrangères qui, à un moment donné, a donné une dimension à la France, juste un discours sur lequel, peut-être, on aurait pu rebondir ; on n’a peut-être pas su le faire à ce moment-là, rebondir sur ce discours pour développer une politique européenne de défense, et j’allais dire paradoxalement, notre diplomatie qui vise à ralentir les Américains dans leur volonté conflictuelle, est une erreur ; il faut laisser les Américains aller au conflit : plus ils iront au conflit, plus les Européens se détacheront des Américains, et là je reviens à ce que disait Foster Dulles, il y a vraiment une logique : « Les Européens s’identifieront, par opposition à la politique américaine. » On a donc tort de laisser ou d’empêcher les Américains aller au conflit avec d’autres états, je crois que c’est une erreur stratégique.

Nous n’avons pas de stratégie en Europe, non seulement du point de vue économique ; effectivement, nous sommes dilués dans un ensemble qui est l’OMC (l’Organisation mondiale du Commerce), nous n’avons pas de politique financière puisque, effectivement, les flux sont internationaux, c’est une évidence ; nous n’avons pas de maîtrise en France de la monnaie, ce qui nous enlève encore un outil supplémentaire, et j’allais dire, dernier problème, nous n’avons pas de patriotisme économique, nous n’avons pas su aller jusqu’au bout et constituer des groupes industriels de la défense, y compris dans le domaine de l’énergie : c’est une erreur de privatiser, et je le dis tel que je le crois, EDF et GDF ; c’était un grand groupe européen qu’il fallait faire. Cela paraît évident et, effectivement, avec les Russes, nous avions une alliance stratégique à nouer ; cela me paraissait évident, mais on ne sait pas le faire ; on n’a pas de patriotisme économique, on n’a pas de pensée stratégique et on a encore moins de tactique.

Le général de Gaulle, par sa formation, avait tout cela en tête, et ma question est très simple : puisque je ne vois pas, je vois mal, je ne vois pas bien qui est l’homme que vous recherchez, et surtout les circonstances qui feront que cet homme émergera ; est-ce que vous avez une idée ? Est-ce que vous avez un nom à proposer ? Ou une femme ? C’est cela ma question.

 

Pierre-Louis Blanc

Pour ma part, je ne vois pas de nom. Vous savez, le général de Gaulle a dit plusieurs fois, et il a même écrit que la France n’avait pas les élites qu’elle mérite ; eh bien, aujourd’hui, c’est vrai ; on ne peut que le constater. Restent, bien entendu, des individualités brillantes, mais on ne les écoute pas.

 

Alain Larcan

Pour en terminer sur le problème géopolitique, le point a été abordé une fois ici par le député Jacques Myard qui a dit : le problème européen est important, le général de Gaulle s’est exprimé, beaucoup se sont exprimés, les points de vue sont contradictoires, finalement il y a une opposition, on le sait, entre le point de vue fédéral, supranational et le point de vue des nations, des Etats ; nous connaissons très bien cette opposition mais le général de Gaulle voyait certainement, à l’échelon du monde une géopolitique, dépassant le strict espace européen. Je l’ai entendu en 1969, à l’IHEDN lors de sa dernière inspection, définir la défense nationale comme globale, totale, ubiquitaire ; n’oublions pas qu’il est à l’origine de ce qui est attribué au général Ailleret, de la doctrine tous azimuts, quelle que soit l’importance de la force militaire. Tous azimuts, cela signifie que les situations peuvent comporter des adversaires, des cibles dispersées sur le monde, qui peuvent évidemment concerner les intérêts fondamentaux de la France, et éventuellement de ses alliés ; je crois que cela est un point important.

Le deuxième point qui m’avait frappé, je ne sais pas si ce n’est pas un peu schématique, je crois que c’est un article d’Alain-Gérard Slama dans Le Figaro ; je vous le donne pour ce qu’il vaut et il a, me semble-t-il, un côté pédagogique. Il dit : il y a deux ou trois façons d’aborder le problème européen ; ou l’on part, comme d’ailleurs le pape Benoît XVI, et probablement le Général, de bases historiques, géographiques et culturelles, et puis l’on s’en va depuis ces bases qui sont d’ailleurs politiques, vers la réalité des Etats, vers l’économique et le social. L’autre conception, conception Monnet : on part de l’économique et on bâtit éventuellement, si on le peut, du social et du culturel et, enfin écrit-il, la formule d’inspiration marxiste où à l’inverse, on part du social pour passer à l’économique, pour passer au culturel. Je vous le donne pour trois canevas en quelque sorte, trois voies : cela m’a paru, malgré tout, une martingale pour comprendre finalement les différentes modalités d’entrée dans cette réalité européenne, complexe, dont il faut quand même, me semble-t-il d’abord, avant de parler d’élargissement, définir les limites et les origines : ne pas renier les origines historiques, y compris les origines chrétiennes de l’Europe, la  christianitas, et partir de bases historiques, et non pas avoir uniquement une vision vague à caractère prospectif et, je le répète, à caractère utopique, cette utopie existe depuis très longtemps sans résultat d’ailleurs ; on la retrouve chez toute une série d’auteurs du XVIe siècle à nos jours. Il faut certes considérer cette idée européenne, mais dans l’état actuel des choses, il y a des peuples européens et il n’y a pas encore un peuple européen et il n’y en aura probablement jamais.

Dans ces conditions, il faut partir des réalités, et je crois que cela était vraiment la base de la réflexion du général de Gaulle qui, par ailleurs, se disait européen. Je termine par cela : j’ai lu récemment, non pas les souvenirs de Pinay, mais dans l’excellent livre de Michel Winock sur 1958, il rappelle ce que Pinay dit dans ses souvenirs, c’est-à-dire un entretien qu’il a eu tout de suite avant le retour du Général au pouvoir – le Général a reçu quelques hommes politiques dont Pflimlin et Pinay – et dans la conversation, Pinay nous rapporte qu’il lui dit : « Je suis, a priori, hostile à votre conception européenne », et le Général le coupe et lui dit : « Je suis aussi européen que vous, mais ce n’est pas la même Europe ». C’est très caractéristique, parce que ça résume une espèce de répartie de conversation : « Je suis français et européen, européen et français, mais j’ai une conception de l’Europe qui n’est pas la conception supranationale, fédérale » ; on revient toujours à cela.