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Pierre MAILLARD : « La vision européenne du général de Gaulle »

Pierre Maillard, La vision européenne du général de Gaulle, par Pierre Maillard, Espoir, décembre 2008.

 “La vision européenne du général de Gaulle” par Pierre Maillard *

* Ambassadeur de France. Conférence du 30 janvier 2006.

 

Inaugurant le présent cycle de conférences, je suis convié à vous donner un tableau préliminaire de la vision européenne du général de Gaulle, c’est-à-dire à la fois de sa genèse et de ses caractéristiques générales, avant que ses modalités soient examinées plus en détail par ceux qui me suivront. Conformément à la règle qui a été fixée, j’éviterai toute comparaison avec le contexte actuel et le cours pris, depuis son départ du pouvoir et sa disparition, par la construction européenne. La pensée, les desseins du  Général, seront donc ma seule référence, authentifiée je pense, tant par ses propos écrits que par le témoignage de ceux, qui comme moi, ont eu le privilège d’œuvrer à ses côtés.

L’intérêt de cette première exploration est d’autant plus grand que, de tous temps, les convictions européennes de De Gaulle ont été mises en doute, y compris dans les milieux qui se réclamaient de lui, comme si  la référence nationale, qui domina évidemment toujours sa pensée, devait forcément exclure une vision élargie des intérêts de la France et comme si, dès lors qu’on ne suivait pas la ligne tracée par Jean Monnet, on devenait nécessairement anti-européen. Pour les mêmes raisons, il ne fut pas rare qu’on lui appliqua – ce fut encore le cas de beaucoup lorsqu’il accéda de nouveau au pouvoir –   la réputation a priori malveillante d’un nationalisme étranger à tout compromis, voire « attardé ».

Il est vrai enfin que certains propos, de lui-même le plus souvent mal compris, suscitèrent de temps à autres de telles interprétations : ainsi sa fameuse réaction lors de la campagne électorale de 1965, en présence du journaliste Michel Droit, qui fit presque scandale, surtout dans certains milieux : « Il ne suffit pas de crier l’Europe, l’Europe, en sautant sur sa chaise comme un cabri pour que l’Europe se fasse. Cela n’aboutit à rien et ne signifie rien ».

Naturellement on ne saurait prétendre ni qu’il ait cultivé de longue date le rêve européen, ni a fortiori que l’Europe ait jamais représenté pour lui – ce qu’elle est depuis lors devenue pour beaucoup d’autres – une idéologie. D’autant qu’il n’en fut jamais vraiment question après la Première guerre, fut-ce dans la forme indirecte que représentait la SDN, sauf lors du plan un temps élaboré par Aristide Briand, que de Gaulle ne portait d’ailleurs guère dans son cœur, plan qui n’eut au demeurant qu’une vie extra-brève et qui est aujourd’hui bien oublié. La menace allemande, si profondément vécue par lui et d’ailleurs encore plus ressentie du fait de sa fonction militaire, la prédominance partout en Europe à cette époque de l’exigence nationale, le culte exclusif enfin qu’il portait à la France, ne le prédisposaient nullement à envisager une réelle association européenne ; d’autant que ceux qui parlaient le plus à ce moment d’Europe étaient certains auteurs ou polémistes allemands, Oswald Spengler, par exemple, plus tard Möller von den Bruck, ou Rosenberg avec tous les prolongements qui en résultèrent pendant la guerre dans la propagande pangermaniste allemande.

Et pourtant les choses devaient changer avant même la fin de la Deuxième guerre mondiale. Non seulement voit-elle éclore chez lui (souterrainement) des idées de réconciliation franco-allemande, attestées par certains propos révélateurs. Mais elle donne déjà lieu à des projets européens précis. Ainsi, selon le témoignage de René Massigli, lors d’une réunion tenue à Alger en octobre 1943, au cours de laquelle fut envisagée dans l’après-guerre la création d’une sorte de « fédération » occidentale groupant la France, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Belgique, et incluant si possible le Royaume-Uni, voire l’ensemble industriel rhéno-westphalien, éventualité qui fit même l’objet d’une circulaire à tous ceux de nos postes diplomatiques alors ralliés au Comité de libération nationale. Parler à ce propos d’une « construction européenne » proprement dite serait, il est vrai, excessif, alors qu’il s’agissait plutôt d’un concert de puissances associées et cela dans un cadre géographique limité. Mais le projet témoignait cependant d’une évolution du Général vers une nouvelle vision géostratégique dans cette partie du continent européen. Il avait confirmé d’ailleurs déjà son propos dans un discours tenu à l’Albert Hall le 11 novembre 1942 où il dit :

« La France souhaite tout faire pour qu’en Europe, tous ceux dont les intérêts, le souci de leur défense et les besoins de leur développement sont conjugués avec les siens se lient à elle comme elle à eux, d’une manière pratique et durable » ; anticipation qui faisait d’ailleurs écho à la fameuse proposition mise en avant en avril de la même année par Winston Churchill, touchant la création d’un Conseil de l’Europe, sorte de SDN reconstituée à l’échelle du continent, où chaque nation garderait son originalité, tout en disposant d’une force de police collective pour faire obstacle aux éventuelles ambitions des puissances voisines. Enfin, comment ne pas évoquer le discours prononcé le 18 mars 1943 à l’Assemblée consultative d’Alger. Écoutons-le encore, car il est hautement instructif pour sa pensée, et les suites de celle-ci : « Pour que le vieux continent renouvelé puisse trouver un équilibre correspondant aux ambitions de notre époque, il nous semble que certains groupements devront s’y réaliser sans que doive être, bien entendu, entamée la souveraineté de chacun. Pour ce qui concerne la France, nous pensons qu’une sorte de groupement occidental réalisé avec nous, principalement sur une base économique aussi large que possible, et dont la Manche, le Rhin et la Méditerranée seraient comme les artères, en relation étroite avec l’Orient et les États arabes du Proche-Orient qui cherchent légitimement à unir leurs intérêts, pourrait offrir de grands avantages ».

Il y a là déjà une sorte d’anticipation du traité de Rome, voire de la politique méditerranéenne de la France dans un cadre européen telle  qu’elle sera  préconisée par le Général après la fin de la guerre d’Algérie !

Les débats interalliés sur le sort de l’Allemagne, puis le départ du Général du gouvernement devaient certes repousser au second plan toutes ces anticipations. Elles devaient cependant ressurgir et se préciser par le fait de nouveaux événements. Le premier fut évidemment  la rupture entre les Alliés de la guerre, suivie de la menace soviétique. Celle-ci plaçait, en effet, l’ensemble des pays d’Europe occidentale dans une posture défensive, justifiant donc entre eux une solidarité nouvelle, qui, au surplus, n’excluait plus l’Allemagne. Le général de Gaulle, pour lequel la préoccupation de défense était essentielle, ne pouvait manquer d’y voir une justification nouvelle de ses propos antérieurs. L’analyse des positions adoptées pendant ces années par le RPF, avec naturellement l’accord au moins global de De Gaulle est à cet égard tout à fait révélatrice. Certes il n’entend pas faire de l’idée européenne le support d’une croisade, fut-elle contre le communisme (il ne le voudra jamais). Il n’en souligne pas moins dans ses discours l’importance d’une Europe qu’il appelle déjà « médiatrice » ayant pour mission de contenir toute prétention à l’hégémonie d’où qu’elle vienne et d’établir entre les nations rivales – sous entendu les États-Unis et l’URSS d’alors – l’élément d’équilibre sans lequel, souligne-t-il,  il ne pourra jamais y avoir de liberté assurée (discours de Compiègne du 18 mars 1948) ; il y a là un premier écho du principe d’indépendance auquel il ajoute même cet autre propos hautement significatif :

« Aux graves dangers extérieurs qui planent sur l’Europe, et sur nous, du fait des ambitions soviétiques et de rien d’autre, nous avons une solution qui s’appelle ‘Fédération européenne’  aussi bien dans l’ordre économique que dans celui de la défense ».

Le mot de « fédération » a été à l’époque noté. Le Général ne lui donnait cependant certainement pas le sens qui lui était déjà attribué par les thuriféraires de Jean Monnet, signifiant seulement pour lui alors une ferme volonté d’association européenne, dans une perspective, au surplus, de défense collective.

L’aspect économique du problème européen ne lui était pas moins présent. La France n’était pas seulement largement ruinée, l’Allemagne et les autres pays l’étaient également. Une reconstruction globale dans un rapport solidaire s’imposait donc à eux, par un rassemblement de leurs moyens. Il avait lui-même commencé à le concevoir dans les dispositions qu’il avait préconisées pour la Ruhr, reprises quelque peu par la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), quoi que sous une forme supranationale qu’il rejetait a priori. La même préoccupation justifiait pour lui son accord donné au Plan Marshall, bien qu’il n’ait pas totalement apprécié son arrière plan « atlantique » et quelque peu redouté déjà la subordination économique qui pouvait en résulter pour la France et d’autres pays d’Europe.

Il faut enfin, pour comprendre ses pensées d’alors, évoquer les conséquences que comportait la dislocation progressive des empires coloniaux. Certes, compte tenu de tout ce qui avait été l’Empire colonial de la France et de son rôle pour la France libre, cette dislocation lui était profondément douloureuse et l’Europe ne constituait certainement pas à ses yeux, un substitut. Encore moins ne pouvait-il envisager qu’elle devienne un carcan susceptible d’enfermer la France. En revanche, l’Europe pouvait et devait, si ses structures étaient adéquates, comporter un accroissement des moyens propres de la France et lui permettre ainsi de continuer à jouer le rôle mondial qui avait toujours été sa vocation. Il y avait là un début de reconnaissance indirecte par le Général de la vertu des grands ensembles continentaux.

N’oublions pas enfin sa profonde appréciation sous jacente à tous ses écrits et dont je crois le professeur Alain Larcan va nous parler après moi, de tout ce qu’avait, dans les siècles passés, apporté au monde la civilisation européenne sur le plan de la pensée, de l’art, de la science, une somme de créations puisant leur source à la fois dans l’héritage judéo-chrétien et gréco-romain des nations d’Europe.

De tout ce que je viens de dire, il résulte qu’une construction européenne était bien pour lui de longue date un objectif souhaitable, quoi que, contrairement aux idées développées alors par les divers mouvements européens, elle n’ait représentée pour lui nullement une idéologie, encore moins une mise en cause des nations composantes. Ses dispositions se trouvent d’ailleurs largement mises en lumière par le rapprochement avant son retour au pouvoir de deux prises de positions importantes. La première est son refus formel, sans nuances et même véhément, de la Communauté européenne de défense (CED), et par contraste, peu d’années plus tard, son acceptation, d’abord tacite, puis expresse du traité de Rome. Ces deux réactions font ressortir ses postulats fondamentaux, à savoir d’abord l’exigence du maintien de la souveraineté nationale, particulièrement impératif à ses yeux dans le domaine essentiel qu’était pour lui la défense ; mais en même temps la volonté  raisonnée, mais non moins ferme d’une étroite coopération sur le plan économique des échanges, de la reconstruction et du développement, entre les pays constituant alors ce qui restait d’Europe libre, ce que pouvaient précisément à ses yeux permettre les dispositions du traité de Rome, pourvu qu’il ne soit pas dévoyé dans un sens supranational. D’où son adhésion à ce traité et sa volonté d’en mettre en œuvre toutes les dispositions. Elle ne devait jamais changer pendant toute la période où il fut au pouvoir.

N’oublions pas non plus, l’appui formel donné par lui au même moment, à un certain nombre de grandes entreprises lancées hors du cercle strictement national et aussi hors de toutes les structures internationales en chantiers, notamment la création patronnée par Pierre Auger d’un grand laboratoire européen de recherches sur les hautes particules, qui devait plus tard donner naissance au CERN, puis, après la création du CNES, à celle de l’ESRO, d’où devait sortir une capacité éminente européenne dans le lancement des fusées et des satellites. L’Europe c’était pour lui aussi ces grandes entreprises communes, celles-là même dont on reparle aujourd’hui avec une ferveur de néophytes.

Ces données sur l’histoire m’amènent à esquisser maintenant les postulats essentiels de sa vision de l’Europe, sans que pour autant j’entre dans les détails puisque ceux-ci feront l’objet des conférences qui vont suivre.

Bien entendu l’Europe n’a jamais signifié pour lui – qui en douterait – l’oubli des intérêts de la France et de son rôle, au moment surtout où il en assumait de nouveau la direction. Philippe de Saint Robert vous en parlera plus longuement. Il n’est pas douteux qu’il en résultait une certaine tentation de leadership de la France, sans que celui-ci ait d’ailleurs été ouvertement avoué. Je note toutefois que ce leadership s’accompagnait chez lui d’une non moins indiscutable modestie qui le faisait dire fréquemment (je l’ai entendu !) que la France « n’était plus au temps de Louis XIV ou de Napoléon ».

Chacun connaît la seconde caractéristique et elle est essentielle. Il ne pouvait être question pour le Général que l’Europe s’érigeât jamais en un super État comportant donc pour chacun, et la France en particulier, des abandons de souveraineté décisifs (politique étrangère, défense, monnaie). Ce maintien de la souveraineté étatique fut toujours pour lui, à l’opposé des thèses de Jean Monnet,  un postulat fondamental et je ne l’ai même jamais entendu parler de la possibilité de l’aménager par des éléments de subsidiarité, tels que préconisés aujourd’hui par les tenants du fédéralisme. La nation restait sa base de références exclusive.

Troisième caractéristique, corollaire d’ailleurs de la seconde. Le concept d’intégration ne devait pas être, sauf le cas échéant dans le domaine économique (la politique agricole commune en fut l’exemple privilégié) la base de cette construction. Pourquoi ? D’abord évidemment parce qu’il était la négation fondamentale de la liberté et de la souveraineté de chacun, mais aussi parce qu’il contredisait une autre préoccupation du Général, à savoir le culte de la diversité.

Le Général a toujours été un apôtre de la diversité. L’intégration était selon lui un viol non seulement s’agissant des institutions, mais des règles fondamentales et traditionnelles de la vie des peuples, bref elle portait nécessairement atteinte à leur existence même. Il l’a dit un jour : « On n’intègre pas les peuples comme on fait de la purée de marrons ». Au principe d’intégration il fallait donc substituer d’une façon générale celui de coopération, mais résultant naturellement d’accords précis et organisés, et sans qu’il soit exclu qu’il conduise dans certains cas à une louable harmonisation.

Quatrième caractéristique, la priorité du politique. Certes il n’a jamais sous estimé l’importance de l’économie. Il savait bien qu’elle était inhérente à la puissance de toute nation et à son rôle international, et c’est également pour en permettre le développement concerté qu’il avait souscrit globalement au Marché commun. Mais l’Europe ne devait pas être simplement un grand marché – ce qu’elle est devenue !  Aux yeux du Général, l’Europe devait en même temps se proposer une mission spécifiquement politique. Qu’est-ce que cela voulait dire ? D’abord évidemment assurer la sauvegarde d’un certain nombre de valeurs ou de règles sociales essentielles, la démocratie d’abord (et le Général pensait à cet égard au grand péril des aréopages technocratiques éloignés du peuple dont naturellement la Commission de Bruxelles était le symbole), mais aussi celles concernant les rapports des hommes entre eux, leur liberté, leurs droits sociaux, bref l’humanisme dont il avait déjà développé le programme en pleine guerre dans son grand et important discours d’Oxford de 1942. La politique c’était aussi pour l’Europe l’ambition d’une authentique capacité d’action collective susceptible donc de lui permettre de se positionner dans le monde entre les deux blocs qui alors s’affrontaient, avec ses visées et ses intérêts propres, et de peser de façon significative dans les grands débats et les grands problèmes du monde (le sous-développement, la misère, voire la survie de la planète). L’idée d’indépendance était pour de Gaulle le corollaire de cette vision et elle était pour lui essentielle. Je l’ai entendue dix fois dans sa bouche lors des entretiens dont il me dictait le « compte rendu ». Et en témoigne également son fameux propos relaté par Alain Peyrefitte le 13 janvier 1963 :

« Notre politique, Peyrefitte, c’est de réaliser l’union de l’Europe. Mais quelle Europe ? Il faut qu’elle soit véritablement européenne. Si elle n’est pas l’Europe des peuples, si elle est confiée à quelques organismes technocratiques plus ou moins intégrés, elle sera une histoire pour professionnels et sans avenir. L’Europe doit être in-dé-pen-dante. Il s’agit de faire l’Europe sans rompre avec les Américains, mais indépendamment d’eux ».

Naturellement l’idée d’indépendance n’était pas moins nécessaire sur le plan économique. D’où sa ferme volonté de faire prévaloir en Europe, le principe de la préférence communautaire – aujourd’hui rangée au magasin des accessoires ! – et de lui donner, par un tarif extérieur commun équilibré, la possibilité de sauvegarder son potentiel économique et de production fondamentale, ce qui l’amenait bien sûr à rejeter formellement la théorie, alors déjà cultivée par les Anglo-saxons, et aujourd’hui à la mode, d’un libre échange généralisé faisant de l’Europe une « passoire ». Et dans le même souci, il n’aurait jamais admis que des secteurs primordiaux de l’économie française, a fortiori ceux ayant une valeur stratégique, passent sous le contrôle ou soient absorbés par de plus puissants ou plus voraces groupes étrangers.

Toujours dans le même esprit, il fallait enfin que l’Europe se donne sa propre défense. Bien sûr, le Général n’a jamais sous estimé la nécessité des alliances, l’Alliance atlantique en particulier. Mais pas question de l’OTAN, que certains ont toujours voulu associer étroitement à la construction européenne et où il voyait la renaissance de la CED, c’est-à-dire une organisation intégrée en réalité sous commandement américain, donc avant tout vouée aux conceptions et aux intérêts  des États-Unis. Dans une note à moi communiquée, destinée au ministre des Affaires étrangères du 17 juillet 1961, il l’écrit sans ambages. J’en extrais ces phrases : « Il ne peut y avoir d’unité de l’Europe que si l’Europe constitue une entité politique distincte des autres, une personnalité. Mais il ne peut y avoir de personnalité politique de l’Europe si l’Europe n’a pas sa personnalité au point de vue de sa défense qui a toujours été la base de la politique. » Ajoutant encore dans la même note : « Il y a l’OTAN, mais qu’est-ce que l’OTAN ? C’est la somme des Américains, de l’Europe, et de quelques accessoires. Mais ce n’est pas la défense de l’Europe par l’Europe. C’est la défense de l’Europe par les Américains ».

Cinquième caractéristique, le rôle privilégié de la République fédérale d’Allemagne. C’était pour le Général un élément capital sur lequel je n’insisterai pas, car les divers aspects en seront développés dans notre prochaine conférence. Il reste qu’une étroite entente franco-allemande fut toujours considéré par lui comme le socle (c’est son mot) de toute la construction européenne, sa condition, son pivot et cela nonobstant les différences sensibles de points de vues qui subsistaient entre les deux peuples (et dont il avait parfaitement conscience). J’ai toujours constaté en outre que dans le cadre des liens qu’il entendait nouer avec d’autres pays européens, la relation franco-allemande revêtait pour lui une spécificité particulière, n’impliquant naturellement pas une fusion des deux peuples, mais une relation plus étroite encore qu’une alliance. Le traité de l’Élysée en fut d’ailleurs l’expression.

Sixième caractéristique, l’extension de l’Europe. Il a toujours imaginé et souhaité cette extension dès lors que cesserait la domination soviétique sur les nations d’Europe de l’Est ou des Balkans. La preuve en est que dès 1958 et même auparavant, il évoquait « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural ».  Certes, de cette extension, il n’a jamais précisé les modalités particulières mais il est clair qu’elles devaient certainement dans son esprit s’appliquer selon le principe de diversité dont j’ai parlé tout à l’heure, c’est à dire de façon progressive et en tenant compte de toutes les spécificités nationales. Parmi tous ces pays, il est également clair qu’il donna toujours quand son régime aurait changé, une place, non pas privilégiée, mais importante à la Russie, parce qu’il la considérait comme ayant, depuis Pierre le Grand, authentiquement fait partie de l’Europe et qu’il la jugeait au surplus nécessaire à son équilibre global. Il y a là chez de Gaulle, une anticipation du fameux axe Paris-Berlin-Moscou, dont on reparle parfois aujourd’hui. Enfin,  contrairement à tous les griefs, il est non moins clair qu’il n’a jamais pensé écarter durablement la Grande-Bretagne de la construction européenne, ne cessant seulement de souligner qu’elle devait accepter intégralement les « règles du Club », c’est-à-dire toutes les règles du Marché commun, et en outre que son entrée ne devait pas avoir pour conséquence de transformer l’Europe en une pure et simple zone de libre échange.

Évoquant l’extension de l’Europe, on ne doit pas non plus oublier que, si attaché qu’il ait été à sa cohérence ethnique et de civilisation, et donc au concept de frontières, il souhaitait aussi qu’elle se donnât une sorte de prolongement vers les pays de l’axe méditerranéens, berceau de la pensée et de la civilisation de l’Europe, et cela qu’il s’agisse du Maghreb ou du Proche-Orient, sans pour autant que dans ce cas encore moins que dans d’autres, il se soit agi d’une intégration, mais plutôt d’une sorte de partenariat dont ls postulats auraient été naturellement à définir.

Pour conclure l’exposé de ces caractéristiques, et faire ressortir en même temps la cohérence de la vision d’ensemble du Général, j’ai à cœur de citer un beau texte prononcé par lui le 11 juin 1965 à Bonn :

 « Nous autres Européens, nous sommes des bâtisseurs de cathédrales. Nous avons pris beaucoup de temps pour cela. Mais finalement nous sommes arrivés au but ; Cologne en est l’exemple privilégié… Et maintenant, nous nous attaquons à la construction de l’Europe. Oh ! quelle cathédrale. Nous avons d’ailleurs toute raison de croire que nous aurons besoin de moins de temps – il s’agissait alors de siècles – et que nous aurons aussi à déployer moins d’efforts. Eh bien, cette cathédrale que nous bâtissons a un fondement, et ce fondement est la réconciliation de la France et de l’Allemagne. Elle a, ou elle aura, des piliers, et ces piliers sont constitués par la Communauté européenne. Et quand cela sera fait il faudra commencer les voûtes et placer le toit, c’est-à-dire entreprendre la construction politique. Et quand nous aurons réalisé cela, alors nous ne l’aurons pas fait pour nous seuls. Nous la tiendrons ouverte aux autres dans le cas où ils voudront s’associer aux Six pour utiliser ce lieu de rassemblement. Et qui sait, peut-être aurons-nous, quand nous aurons terminé, trouvé goût à édifier de tels monuments et pourrons-nous alors entreprendre une cathédrale encore plus grande et plus belle, je veux dire l’unité de toute l’Europe ».

Je n’étonnerais sans doute personne en rappelant que les positions du Général, celles que je viens de rappeler, ont rencontré l’opposition parfois sournoise, mais généralisée de ses partenaires, tous voués aux thèses de Jean Monnet, sans parler de celle non moins vigoureuse des États-Unis, qui certes pouvaient, en période de Guerre froide, s’accommoder du rapprochement des peuples en Europe, mais nullement avec une vocation d’autonomie.

On ne peut nier non plus, qu’à la suite des échecs rencontrés, celui du Plan Fouchet, puis le préambule ajouté au traité de l’Élysée qui réduisait sérieusement la portée de celui-ci, le Général ait peu à peu perdu confiance dans la possibilité de voir se créer, dans un proche avenir, l’Europe qu’il avait dans l’esprit, et qu’il ait de nouveau de ce fait, dans les dernières années de sa présence au pouvoir, cultivé une attitude de relatif repli, accompagnée d’une vision redevenue quelque peu « solitaire » du destin national. En témoignent divers propos exprimés notamment à son porte-parole à cette époque, ainsi que ses multiples initiatives politiques concernant soit les États-Unis, soit la Russie, et naturellement les problèmes du Proche-Orient ou de l’Extrême-Orient. On ne peut à ce propos oublier la belle formule exprimée dans ses Mémoires d’espoir :

« Désormais les choses resteront en suspens, avant qu’on sache si l’offre faite à la France d’instituer la coopération de l’ancien monde déchiré aura été, pour l’Histoire, quelque Armada sombrée à l’éternel mensonge ou bien pour l’avenir, un bel espoir élevé sur les flots[1] ».

De cette évolution, il n’est pas étonnant que certains aient tiré l’argument qu’il avait alors délibérément changé son fusil d’épaule. Je ne le crois nullement. Il reste en effet, même pendant cette période, sa volonté têtue de poursuivre l’accomplissement du Marché commun et d’en tirer toutes les potentialités, à la fois pour la France et l’Europe. Même la crise de la chaise vide en 1965, que certains ont encore voulu interpréter comme une mise en cause voulue de la construction européenne, ne signifia rien d’autre que la volonté inébranlable du Général d’écarter toute dérive du Marché commun vers des formules supranationales, et de sauvegarder ainsi pour la France dans le cadre de la construction européenne, une marge décisive de liberté, attestée par le compromis de Luxembourg qui ferme la parenthèse. Subsiste également, quoique avec quelques bémols, et malgré la sérieuse déception engendrée par le préambule du traité de l’Élysée, son attachement à une coopération franco-allemande spécifique. Reste encore sa grande entreprise de contestation de la primauté du dollar, engagée et poursuivie elle aussi en concertation étroite avec ses partenaires des Six, en vue de faire face ensemble au risque grave d’inflation mondiale provoquée par l’inconvertibilité du dollar et donner ainsi à l’économie européenne dans sa totalité un ballon d’oxygène décisif. En témoigne enfin la confidence faite à Adenauer à Rambouillet, en mars 1966, alors que celui-ci n’était plus depuis trois ans au pouvoir (il allait disparaître l’année suivante), et dont par conséquent la sincérité ne peut être mise en doute :

« La France existe, elle grandit. Mais la France n’a pas les moyens d’exercer la conduite de l’Europe. L’Europe, c’est l’affaire combinée des Français et des Allemands ensembles. C’est le bon sens. Seuls nous n’avons pas les moyens de la conduire, vous non plus ; mais ensemble nous pouvons le faire. Nous devons marcher la main dans la main »

et il ajoute :

« L’Europe libre ne pourra s’organiser qu’après un accord profond de nos deux pays. Vous et moi avons essayé de le réaliser, mais il faut toujours revenir à ce point de départ ou alors se résigner à ce que l’Europe ne se fasse pas ».

Ma conclusion sera la réponse à la question posée : de Gaulle fut-il un Européen. Je répondrai sans hésiter : non seulement il le fut, mais il fut en réalité plus européen que la plupart de ses partenaires d’alors, et qu’aujourd’hui encore ceux qui critiquent sa vision. Il le fut parce que ceux-ci, en fait, étaient des adeptes moins de l’Europe considérée comme une communauté spécifique que d’une communauté euro-atlantique, avec toutes les conséquences que comportait à ses yeux et que comporte cette différence tant sur le plan économique que politique.  Prophétisant au surplus, selon son habitude, l’avenir et l’extension de l’Europe, il lui a semblé que l’Europe n’avait d’avenir que dans la prise en compte du fait national et donc du rôle maintenu des États, selon lui donnée historique fondamentale et au surplus essentielle, d’une part pour la sauvegarde de la civilisation et d’autre part pour toute possibilité d’action concrète. Le concept d’une union confédérale qu’il a parfois esquissée sans en développer en détails les aspects constitutionnels ou juridiques, semblait bien à cet égard, répondre à sa vision de l’Europe future, une Europe toujours jugée très souhaitable. La fermeté exceptionnelle de sa pensée sur ce grand sujet n’est donc nullement, comme certains ont tendance à le prétendre, la manifestation d’un nationalisme désuet et de la préférence secrète pour un destin solitaire de la France, elle témoigne au contraire d’un sens profond des réalités historiques en même temps que des aspirations véritables des peuples d’Europe. Et elle est le fidèle reflet de sa belle définition de la politique exprimée en 1953 dans une conférence de presse à l’hôtel Continental :

« La politique quand elle est un art et un service, non point une exploitation, c’est une action pour un idéal à travers des réalités ».

 

[1] ME, p. 210