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Les enseignements de 1958 par Nicolas BAVEREZ

Nicolas Baverez," Les enseignements de 1958", Espoir n° 176

Le général de Gaulle aimait à dire que « la France ne fait des réformes qu’à l’occasion des révolutions ». La révolution légale de 1958 ne fut pas limitée aux institutions.

Depuis la Révolution, il existe une exception française qui tient au profil très heurté du pays, alternant phases d’essor et de déclin. Son origine profonde réside dans la radicalité de l’expérience révolutionnaire, dans sa volonté de refonder la liberté moderne sur la politique pure en l’émancipant de tout lien avec la tradition ou la religion. Cette trajectoire volatile se vérifie dans le comportement de l’économie française au XXème siècle.

En 2000 comme en 1900, la France est la quatrième puissance mondiale. Mais cette stabilité apparente est le fruit d’une succession de ruptures. La France a connu de brillantes périodes d’expansion durant la Belle Epoque, au cours des années 1920 et surtout des Trente Glorieuses. A l’inverse, elle a brutalement décroché des grands pays développés dans les années 1930 et s’est installée depuis la fin des années 1970 dans un long déclin qui s’accélère depuis l’entrée en crise du capitalisme mondialisé en 2007.

Le destin de la France du XXème siècle est indissociable des deux guerres mondiales qui ont marqué le suicide de l’Europe. La grande guerre a porté un coup terrible à la population française, dévasté le tiers du territoire et ruiné la puissance financière de la France : 1918 fut une fausse victoire actée par la fausse paix du traité de Versailles et l’illusion que « l’Allemagne paiera ».

La tentative de reconstruire le monde d’avant-guerre se révéla tout aussi vaine en France qu’au Royaume-Uni, dont l’économie fut laminée par l’absurde volonté de Churchill de rétablir l’étalon de change or en 1925. La seconde guerre mondiale fut dominée par la débâcle de mai-juin 1940 puis les drames de l’Occupation. La reconstruction ne fut pas placée sous le signe de la restauration mais de la modernisation, en réaction contre le déclin des années 1930 puis l’humiliation de 1940.

Elle intervint en deux temps : une refondation du modèle économique et social à partir de 1945 autour de la régulation keynésienne avec pour premier objectif le plein emploi, la mise en place de la protection sociale, les nationalisations et le pilotage par l’Etat à travers le Plan ; une refondation de la République en 1958, indissociable de la sortie du temps des colonies et de la fin des guerres d’indépendance.

Le général de Gaulle aimait à dire que

« la France ne fait des réformes qu’à l’occasion des révolutions ».

La révolution légale de 1958 ne fut pas limitée aux institutions. Elle déboucha sur une redéfinition de la diplomatie et de la stratégie françaises autour du concept d’indépendance nationale, symbolisé par la dissuasion nucléaire, mais aussi sur un tournant de la politique économique. C’est en partie à juste titre que les années 1960 demeurent aujourd’hui perçues comme un Age d’Or, au même titre que la Belle Epoque pour les Français de l’entre-deux-guerres. La décennie 1960 reste en effet celle de la croissance la plus rapide de l’histoire économique de la France et du plein emploi sur fond de baby boom.

Le radicalisme du général de Gaulle ne fut pas moindre en matière économique qu’en matière politique, transformant profondément la structure de la population active et des emplois, le modèle de croissance et de répartition, le rapport entre l’Etat et l’entreprise, la place des exportations dans la croissance, l’ouverture indissociable du marché commun. Les réformes de 1958 confirment la supériorité des thérapies de choc dans l’adaptation des modèles économiques et sociaux. Dans un contexte très différent dominé par la mondialisation, le grand marché européen et le passage à l’euro, seule une thérapie de choc peut aujourd’hui enrayer trois décennies de déclin et opérer le redressement de la France.

1958 : une réforme économique aussi radicale que la réforme constitutionnelle

La priorité du général de Gaulle en 1958 consistait, à travers la Constitution de la Vème République, à restaurer le pouvoir de l’Etat afin d’assurer en toutes circonstances la survie de la nation et la capacité à gérer les chocs et affronter les crises. Ce pouvoir de l’Etat s’incarne dans le président de la République, autorité suprême qui transcende les partis et constitue le garant de l’indépendance nationale. Il se traduit logiquement par un changement de classe dirigeante avec l’éviction des notables des IIIème et IVème République au bénéfice de la noblesse d’Etat formée par l’ENA.

Dans le même temps, le général de Gaulle fait appel, pour le conseiller dans le domaine économique, à des personnalités indépendantes, iconoclastes et dissidentes, à l’image de Jacques Rueff pour les mesures de libéralisation ou d’Alexandre Kojève pour la diplomatie économique et la réforme du système monétaire international.

La brutalité de la rupture institutionnelle avec les Républiques parlementaires a souvent conduit à occulter la thérapie de choc appliquée à l’économique en la réduisant à la dévaluation et au rétablissement de la confiance. Comme l’a montré Raymond Aron dès 1959 dans l’article de Preuves intitulé « La Vème République choisit la rigueur monétaire », la réforme économique ne le cède en rien à la réforme institutionnelle dans ses ambitions et sa radicalité.

La sous-estimation de la rupture que représente 1958 dans la politique économique française doit également au bilan positif de la IVème République dans ce domaine, qui tranche avec sa déconfiture politique, diplomatique et militaire.

Conservatrice dans ses institutions, la IVème République se révéla modernisatrice dans la conduite de la reconstruction. Dès 1945 s’affirma la volonté de rompre avec les fléaux des années 1930 : la décroissance, le chômage de masse, le malthusianisme, le protectionnisme. La France retrouva dès 1948 son niveau de production de 1938 ; le taux d’investissement atteignit 20 % du PIB et les gains de productivité 5,5 % par an.

Dans le même temps, l’exode rural permit de spectaculaires progrès technologiques dans l’agriculture ; l’urbanisation favorisa l’émergence d’une nouvelle classe moyenne ; la création de la Sécurité sociale solvabilisa une demande apte à absorber la production de masse ; l’appareil de production fut reconstruit sur des bases modernes intégrant les technologies américaines transposées grâce aux missions de productivité ; l’industrie et la construction bénéficièrent d’une énergie abondante et bon marché.

Les succès de la reconstruction n’allèrent pas sans des limites et des déséquilibres qui s’aggravèrent avec le temps. L’augmentation de la production de 40 % entre 1950 et 1958 est spectaculaire ; mais elle reste très loin des performances de l’Allemagne et de l’Italie dont le produit national double, et plus encore de celles du Japon. L’inflation s’installe de manière permanente, obligeant à des dévaluations en chaîne de 1945 à 1957 (dévaluation masquée de 20 %). Enfin un double déficit mine et bride le développement.

Déficit public avec le poids des guerres coloniales, notamment celui de la guerre d’Algérie (700 à 800 milliards par an) dont l’intégralité du financement est supporté par la France alors que les Etats-Unis avaient largement contribué aux charges du conflit indochinois. Déficit de la balance des paiements courants qui, dans le système de change fixe mis en place à Bretton Woods en 1944, implique un endettement extérieur croissant auprès des Etats-Unis et de l’Allemagne.

Le redressement économique réalisé par la IVème République est donc indéniable mais moindre que celui des vaincus de 1945 ; il reste à la merci de l’inflation, du double déficit et de la dette extérieure qui limite la souveraineté de la nation.

Le général de Gaulle va engager une thérapie de choc qui entend traiter les problèmes structurels de l’économie française. Et ce afin de bénéficier pleinement du marché commun qui sert de pivot à sa politique économique. Déjouant les attentes et écartant les atermoiements du patronat et des syndicats, le général de Gaulle reprend à son compte le traité de Rome. Non seulement il accepte le marché commun mais il en accélère la mise en application : étalée à l’origine sur 12 à 15 ans la suppression des droits de douane fut réalisée pour moitié en juillet 1962 et achevée dès juillet 1968.

La stratégie d’ouverture aux échanges et à la concurrence internationale fut accompagnée de quatre décisions novatrices. Une dévaluation à froid de 17,55% en décembre 1958 qui crée le franc lourd, associant la stabilité monétaire et la recherche d’un gain de compétitivité prix qui jouera à plein durant la décennie 1960. Le choix de l’austérité contre la relance avec des hausses d’impôts et la forte diminution des dépenses d’intervention qui préserve l’investissement et la recherche publics (les crédits de recherche augmentent de 2,5 % à 6,2 % du budget de l’Etat entre 1958 et 1967).

Une politique de l’offre, définie par le plan Rueff de 18 novembre 1958, qui fixe une ligne stratégique même si ses recommandations furent loin d’être toutes appliquées, notamment en matière de libéralisation des professions réglementées.

La priorité est donnée à l’investissement qui est porté à 23,5 % du PIB en même temps que la part publique diminue de 35 à 28,5 %. Le partage de la valeur ajoutée évolue en faveur des profits et des salaires : entre 1962 et 1972, la part des impôts dans la valeur ajoutée est diminuée de moitié (13 à 7 %) tandis que celle des salaires progresse de 61 à 64 % et celle de l’EBE de 26 à 29 %. L’épargne est encouragée fiscalement.

Une politique de concentration des entreprises via la multiplication des fusions accompagne le pari de la concurrence européenne. Enfin, une vaste campagne est lancée pour rétablir l’attractivité financière de la France et favoriser les investissements à long terme, avec le double objectif de rééquilibre la balance des paiements et de contribuer au financement de l’investissement et de la recherche.

Les résultats de cette thérapie de choc furent remarquables. La croissance s’éleva à 5,8 % durant la décennie, sans diminuer en dessous de 5 % lors des plans de rigueur et de stabilisation de 1958 et 1963. Les performances françaises dépassent alors celles des autres pays développés où l’activité progresse en moyenne de 3,2 % au Royaume-Uni, 3,9 % aux Etats-Unis, 4,4 % en Allemagne. Le plein emploi résista au retour des rapatriés d’Algérie avec un taux de chômage fluctuant entre 2 et 3 % de la population active.

Enfin l’inflation fut contenue à 4,3 % par an. La stabilité monétaire et financière permit à la France de rembourser sa dette extérieure dès 1962 et de s’émanciper de la tutelle du FMI, avant d’engager, une fois achevée la guerre d’Algérie, un bras de fer avec les Etats-Unis en convertissant en or ses balances excédentaire en dollars.

Surtout, s’installa un cercle vertueux de la croissance où se confortent les gains de productivité, le progrès du pouvoir d’achat et la hausse de la rentabilité du capital.

L’expérience de 1958 confirme ainsi que ce sont les réformes qui créent la croissance. L’accélération du développement va de pair avec de profondes mutations du modèle économique et social français. La population active, entre 1962 et 1972, voit la diminution par deux de sa part agricole qui passe de 21 à 12 %, tandis que les effectifs de l’industrie se stabilisent autour de 39 % et que l’ascension des services accompagne l’émergence de la nouvelle classe moyenne qui progresse de 39,5 à 49 % des actifs.

Cette nouvelle classe moyenne, urbaine et éduquée, joua un rôle clé dans la stabilisation de la nouvelle République avant d’être au cœur des évènements de mai 1968, protestant contre l’autoritarisme politique et un partage de la valeur ajoutée très favorable aux entreprises.

L’autre mutation fondamentale concerne la croissance, tirée par l’investissement et par les exportations qui augmentent de 7,7 % par an. Parallèlement, les exportations se réorientent massivement vers l’Europe au détriment de l’ancien empire colonial : entre 1952 et 1970, elles bondissent de 16 à 50 % vers les partenaires de l’Europe des Six et reculent de 42 à 10 % vers la zone franc.

Sur fond d’un profond bouleversement de ses structures économiques et sociales, la France des années 1960 connut une période exceptionnelle de quadruple excédent du budget, de la balance commerciale, de la balance courante et des flux de capitaux à long terme. Le général de Gaulle s’accorda en ce domaine avec les principes de Pierre Mendès France qui rappelait que

« Les comptes en désordre sont la marque des nations qui s’abandonnent ».

A ses yeux, la croissance économique n’est pas une fin en soi mais une condition de l’exercice effectif de la puissance. Et les comptes en équilibre sont la condition de la souveraineté. Le miracle économique français des années 1960 se situe ainsi au point de croisement de la rigueur mendésienne, de la volonté d’indépendance et de l’obsession pour la modernité gaulliennes.

De Gaulle est un  classique

En économie, le général de Gaulle est un classique du fait de sa détestation du désordre et de sa conviction qu’une économie forte est indispensable à la souveraineté de la nation. Il est partisan non seulement du régime de change fixe mais du retour à l’étalon-or.

Il est convaincu que la stabilité monétaire et financière sert la puissance des nations et la stabilité des démocraties. Il respecte l’équilibre budgétaire qu’il pense nécessaire pour un développement durable. Il croit avec Schumpeter que l’investissement et l’innovation sont au cœur de la croissance. Il fait le choix du libre-échange de Ricardo contre le protectionnisme de Méline.

Il déteste le malthusianisme, le corporatisme et le protectionnisme qu’il juge responsables du déclin de la France dans les années 1930. Pour toutes ces raisons, la politique économique de la Vème République fut paradoxalement plus libérale que celle de la IVème République. La réforme de l’Etat alla de pair avec la dynamisation du marché, la restructuration du capitalisme national et l’ouverture européenne. Ceci n’exclut ni l’autonomie, ni le primat du politique, qui se traduit notamment par les grands programmes publics d’investissement et de recherche.

Trois leçons majeures émergent de la politique de redressement économique de la France en 1958. Tout d’abord, les thérapies de choc possèdent une efficacité très supérieure aux réformes graduelles ou séquencées qui sont rapide- ment mises en échec par les corporatismes.

Ensuite les différentes mesures doivent s’inscrire non seulement dans une stratégie macro-économique de long terme sur laquelle se règlent les anticipations des acteurs économiques et sociaux, mais aussi dans une vision politique – en 1958 la reconquête par la France de son indépendance et de sa souveraineté -.

Enfin, la modernisation ne passe pas par l’importation de modèles étrangers mais par l’invention d’une voie nationale originale prenant en compte les atouts du système de production, les structures sociales, la singularité des institutions et de l’histoire des peuples.

Même si les bases du redressement avaient été jetées par la IVème République, l’expérience de 1958 repose sur une thérapie de choc qui a profondément transformé le modèle économique et social français.

Le levier fut l’ouverture économique et l’entrée dans le marché commun. La croissance n’est plus tirée en priorité par la reconstruction intérieure mais par les exportations. Contrairement à l’inconséquence qui présida au passage à l’euro, le général de Gaulle tira toutes les conséquences de la nouvelle donne que créait l’Europe des Six, résumée dans la formule :

« Le marché commun, nous y entrerons, oui, mais debout ! ».

D’où une action simultanée sur tous les leviers de la politique économique : la monnaie, le budget, l’épargne et l’investissement, la stratégie industrielle et l’innovation, l’ouverture internationale et la concurrence. Seule fut reportée après la fin de la guerre d’Algérie, pour d’évidentes raisons diplomatiques, la réforme financière et le projet de refonte du système monétaire international qui heurtait frontalement les intérêts des Etats-Unis en poursuivant la remise en question du privilège du dollar.

La supériorité des thérapies de choc pour adapter une économie à un change- ment de configuration ou à une grande crise du capitalisme fut confirmée par les expériences conduites par Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux Etats-Unis à la fin des années 1970, par les transitions post-communistes qui donnèrent l’avantage aux réformes radicales de la Pologne sur les petits pas de la Hongrie – aujourd’hui ravagée par le populisme et le renouveau de l’antisémitisme -, par la conversion de leur modèle économique réalisées par le Canada ou la Suède dans les années 1990, enfin par l’Agenda 2010 mis en œuvre par Gerhard Schröder en Allemagne qui a restauré la compétitivité de son industrie et de ses exportations.

La politique économique mise en place en 1958 se distingue par sa cohérence et par sa continuité, qui lui a permis de peser durablement sur les anticipations et les comportements économiques.

Sa constance fut le corollaire de la stabilité politique. Elle s’organise autour d’un triptyque : priorité à la production et à la compétitivité ; ouverture européenne ; rétablissement des équilibres. Après le règlement du conflit algérien se dessine une correspondance étroite entre le redéploiement stratégique entre l’est et l’ouest, le nord et le sud et le repositionnement économique.

Trois cercles se superposent : le cœur réside dans le marché commun et l’Europe des Six ; puis le GATT et l’OTAN qui fondent l’alliance des démocraties occidentales face à la poussée soviétique ; puis le monde en développement qui cherche à s’émanciper de la logique des blocs avec une orientation marquée vers le monde arabe et vers l’Afrique.

La France gaullienne a donc fortement infléchi le modèle de la reconstruction mis en place en 1945. Le rétablissement de l’autorité de l’Etat est allé de pair avec une accélération du développement, le basculement de la croissance vers l’exportation, la réorientation dans un sens plus qualitatif et plus favorable au marché, à l’entreprise et aux profits.

Une voie française de modernisation a été définie et largement partagée par les Français. Elle liait intimement le recouvrement de la souveraineté, le repositionnement du pays dans la guerre froide et l’Europe divisée entre les blocs idéologiques, le redressement économique et le progrès social.

Ce nouveau modèle français ne fut pas sans limites et sans contradictions. La croissance intensive repose largement sur le rattrapage de la frontière de productivité explorée par les Etats-Unis et sur une dépendance de plus en plus forte envers le pétrole à bas coût.

Le marché du travail absorbe le retour des rapatriés mais connaît une montée du chômage technologique à partir de 1965 du fait de l’inadaptation et de l’insuffisance des qualifications. Sous la restauration de l’équilibre budgétaire pointe une dérive des dépenses publiques qui progressent jusqu’à 39 % du PIB en 1970 en raison des charges croissantes de la protection sociale.

La forte amélioration du pouvoir d’achat n’empêche pas les inégalités de se creuser, la hausse annuelle du SMIG étant limitée à 6 % par an contre 32 % pour le salaire moyen. L’inflation continue ainsi à jouer le rôle de variable d’ajustement des conflits de répartition de la valeur ajoutée.

Ces tensions contribueront au déclenchement du mouvement de mai 1968 avant d’apparaître au grand jour avec les chocs pétroliers et la stagflation des années 1970. La France est le seul des grands pays développés à n’avoir pas réellement surmonté cette crise puisque l’équilibre budgétaire et le plein emploi n’ont jamais été rétablis depuis.

La politique économique de 1958 a produit la plus belle décennie de croissance de la France à partir d’un choix très singulier dans notre histoire : choix d’une thérapie de choc ; choix d’une stratégie de l’offre et du rétablissement rapide des équilibres macro-économiques ; choix de la continuité et de l’articulation cohérente avec les objectifs diplomatiques et stratégiques.

De 1958 à 2013 : la thérapie de choc au service du redressement de la France

Le monde, l’Europe et la France de 2013 n’offrent que de très rares points de comparaison avec ceux de 1958. La guerre froide et ses blocs ont disparu pour laisser place à un monde multipolaire, sans superpuissance pour le réassurer comme le firent le Royaume-Uni au XIXème siècle ou les Etats-Unis au XXème siècle. La mondialisation du capitalisme entraîne son basculement vers l’est et le sud.

L’Occident perd le monopole qu’il exerçait sur l’histoire du monde depuis le XVIème siècle. Le cœur de la planète s’éloigne de l’Atlantique pour gagner le Pacifique, avec pour conséquence le retrait des Etats-Unis d’Europe et du Moyen Orient.

L’Europe a retrouvé sa souveraineté et son unité ; elle a créé au sein de l’Union le grand marché et la monnaie unique. Mais loin de renaître après la fin des grandes guerres et des totalitarismes qui la dévastèrent au XXème siècle, elle cumule les crises.

Crise démographique avec la perspective de perdre 50 mil- lions d’habitants à l’horizon de 2050. Crise économique avec l’effondrement de la croissance potentielle et la faiblesse des gains de productivité ainsi que l’écartèlement du continent entre une Europe du nord compétitive et une Europe du sud ravagée par le double déficit des finances publiques et des paiements courants.

Crise sociale avec un chômage de masse qui touche 12,2% de la population active et jusqu’à 26 et 27 % en Espagne et en Grèce. Crise monétaire et financière avec l’épée de Damoclès que font peser sur la survie de l’euro le surendettement des Etats et la fragilité des banques.

Crise institutionnelle avec la paralysie des institutions de l’Union. Crise politique et morale avec la montée des populismes dont le premier moteur est désormais la détestation de la construction communautaire et la contestation de la monnaie unique.

La France de 2013 est plus riche que celle de 1958 mais dans une situation économique et sociale très dégradée. Au lieu d’une décennie et demie de reconstruction et de modernisation, elle aligne plus de trois décennies d’un déclin qui, de relatif, est en passe de devenir absolu.

La croissance a perdu 1 point par décennie pour devenir nulle, revenant de 4,2 % en 1970 à une perspective de croissance zéro pour la décennie 2010. La population croît désormais plus vite que l’activité, puisque la France a gagné 1,5 million d’habitant depuis 2008 quand le PIB en volume diminuait de 1 %, ce qui est indissociable de la paupérisation des Français.

La compétitivité s’est effondrée, la France reculant à la 28ème place mondiale. La production industrielle en a été la première victime qui a chuté de 16 % depuis 2008. Les parts de marché dans la zone euro ont diminué de 18 % en 1990 à 16 % en 2000 puis 12 % aujourd’hui, générant un déficit commercial de 70 milliards d’euros.

Les entreprises se trouvent pris- es en tenailles entre la compétitivité qualité de l’Europe du nord et la compétitivité prix restaurée des pays d’Europe du sud qui se sont réformés. La crois- sance, en même temps qu’elle s’étiolait, n’a plus été tirée que par la consommation, alimentée par des transferts sociaux (33 % du PIB) financés à crédit.

La dette publique a ainsi explosé de 20 % du PIB en 1980 à 95 % du PIB prévu à fin 2014. Les finances publiques sont sorties de tout contrôle avec des dépenses qui atteignent 57 % du PIB et des recettes qui culminent à 53 % du PIB, jusqu’à provoquer un début de jacquerie fiscale après la hausse de quelque 75 milliards d’euros des impôts depuis 2010.

Les institutions de la Vème République conjuguent désormais le caractère autocratique et l’impuissance à réaliser les réformes indispensables au redressement du pays.

Le cumul d’une crise interminable, du rétrécissement des marges de manœuvre, de l’absence de stratégie cohérente de redressement enfin, provoque une poussée sans précédent de l’extrême droite.Et ce d’autant que la débâcle économique et sociale se traduit par un impressionnant déclassement international de la France, marginalisée dans le monde par le surgissement des géants émergents et, en Europe, par le leadership d’une Allemagne réunifiée qui connaît un second miracle économique.

La France de 2013 n’est plus le co-leader de l’Union et de la zone euro avec l’Allemagne mais un risque systémique majeur pour ses partenaires. Elle se trouve menacée d’être reléguée au rang de nation périphérique, avec la perspective de sortir des dix premières puissances du monde au cours de la décennie 2020.

L’ultime différence avec 1958 tient à la disparition des marges de manœuvre nationales. La mondialisation met en concurrence non seulement les entre- prises mais les systèmes de décision publics et de protection sociale.

Sa grande crise a conduit les Etats développés à s’endetter à hauteur de 40 % de leur richesse nationale pour éviter une grande déflation du type de celle des années 1930, limitant drastiquement le recours à la politique budgétaire. Dans le même temps, la politique monétaire a été transférée à la BCE avec l’adoption de l’euro. Compte tenu de la domination des principes de stabilité chers à l’Allemagne qui réassure seule la monnaie unique, cela entraîne la disparition de l’inflation et de la dévaluation qui avaient été depuis 1945 les deux leviers pour régler les conflits de répartition de la valeur ajoutée et ajuster les différentiels de compétitivité.

La correction des déséquilibres passe désormais par des ajustements réels. Ils sont particulièrement difficiles à réaliser dans un contexte de croissance faible et de chômage de masse, de déstabilisation des classes moyennes, de délégitimation du politique et de poussée des populismes.

De même qu’il est vain de chercher à transposer des modèles étrangers, il serait suicidaire de chercher à dupliquer l’expérience de 1958 pour moderniser l’économie française en 2013. En matière de redressement, il n’existe pas de catéchisme ni de recettes. Mais on peut s’inspirer d’un état d’esprit et d’une méthode.

Le général de Gaulle, volontiers critique envers les experts économiques, était imprégné du mouvement de l’histoire, obsédé par la modernité, convaincu que la réforme des démocraties, comme la guerre à l’âge industriel, était une « mécanique de choc et de vitesse ».

Pour redresser la France, il faut, en 2013 comme en 1958, être l’homme de son temps, ce qui implique d’inscrire d’emblée son action dans la mondialisation et la grande Europe. Il faut ensuite être l’homme du réel et non du rêve, ce qui exige de rompre avec le déni et de faire la vérité sur la crise existentielle de la France.

Il faut enfin être l’homme de l’action, ce qui demande de mettre en accord la pensée, les mots et les décisions.

En 1958, le défi central résidait dans le rétablissement de la stabilité des institutions et dans la stratégie de sortie de la guerre d’Algérie. En 2013, la priorité va à la transformation du modèle économique et social. La France doit rompre avec la décroissance à crédit adossée à la dette publique, avec l’étatisme et le corporatisme – qui a résisté à la Commission Attali comme à la Commission Rueff -, avec la société fermée et bloquée qui ne laisse à la jeunesse que le choix entre l’exil, le chômage ou la délinquance.

C’est dans la conduite de cette transformation du modèle français que l’expérience de 1958 peut être une source d’inspiration à travers ses trois enseignements.

– Premier enseignement : au lieu de chercher à importer des modèles extérieurs, il faut imaginer une voie française dans la mondialisation. Et ce à partir de ses atouts : une démographie dynamique, un impressionnant capital humain qu’il faut maintenir sur le territoire national, une épargne abondante à réorienter vers l’entreprise, des infrastructures excellentes et un système énergétique performant, des pôles d’excellence publics et privés, un réseau diplomatique mondial et des compétences stratégiques rares – menacées toute- fois par les coupes budgétaires -, un patrimoine, une culture, des paysages et un climat, un mode de vie et une civilisation exceptionnels.

– Deuxième enseignement, le redressement ne peut passer que par une thérapie de choc. Seules les réformes génèrent la croissance. Mais les réformes progressives, à l’image la longue litanie de celles qui touchent les retraites, ali- mentent l’incertitude et la défiance. Les réformes non assumées politiquement et mises au débit de Bruxelles sont rejetées et ne servent qu’à ruiner l’idée européenne sans moderniser le pays. Il faut donc engager une thérapie de choc, qui s’ordonne autour de cinq pactes. Pacte productif avec la hausse du taux de marge des entreprises d’un point par an et le basculement vers une croissance tirée par l’investissement, l’innovation et l’exportation. Pacte social avec la sortie des 35 heures et la flexibilité du marché du travail. Pacte budgétaire avec une diminution des dépenses publiques de 100 milliards d’euros en cinq ans. Pacte citoyen avec la réintégration des jeunes et des immigrés dans le marché du travail et la société. Pacte européen avec l’Allemagne fondé sur la relance du grand marché, sur la réforme des institutions de l’euro, sur le rééquilibrage du policy mix européen autour d’une politique monétaire expansive, d’un étalement dans le temps de l’ajustement budgétaire et de l’accélération des réformes structurelles, enfin sur la réduction du déficit démocratique par un renforcement parallèle des institutions communautaires et des Parlements européen et nationaux.

– Troisième enseignement, la transformation du modèle économique et social est indissociable du repositionnement de la France dans la mondialisation et dans la grande Europe. Trois cercles se dessinent. Celui de la nation avec pour priorité la reconquête de la souveraineté de la nation face aux marchés grâce au désendettement et la reconstitution de moyens de puissance et d’influence. Celui de l’Europe avec pour objectif un co-leadership de l’Allemagne et de la France sur la zone euro qui sera le cœur de l’Europe du XXIème siècle. Celui de la société ouverte avec le redéploiement en direction des émergents et la dynamisation de la francophonie qui rassemblera près d’un milliard d’hommes en 2050.

Churchill rappelait qu’: « il faut prendre l’événement par la main avant qu’il ne vous saisisse à la gorge ».

La France des années 2010, comme celle de la IVème République, subit les évènements et les crises ; elle est en passe de devenir une spectateur et non un acteur de l’histoire du XXIème siècle. L’ironie veut que l’Etat, dont la restauration était au cœur de la Vème République, soit aujourd’hui le cœur du problème et non la solution. Et que les technocrates ont mené la France à une débâcle économique et sociale face à l’Allemagne démocratique aussi sûrement que les notables de la IIIème République l’avait conduite à une débâcle militaire face au Reich hitlérien.

L’ultime leçon de 1958, c’est qu’il ne faut pas laisser perdre le potentiel de changement que recèlent les grandes crises. Face aux gigantesques mutations provoquées par la mondialisation, toutes les nations, y compris émergentes – à l’image de la Chine -, sont confrontées à la nécessité de se réformer et de réinventer leurs modèles. La France dispose d’atouts majeurs pour s’y engager avec succès si elle cesse de cultiver la nostalgie des Trente Glorieuses, du monde de la guerre froide et de l’Europe des Six.

La condition première reste de mettre en échec les démagogues. C’est la responsabilité éminente des dirigeants qui doivent restaurer la crédibilité très affaiblie de la parole et de l’action publiques : la France souffre de n’avoir plus ni chef ni Etat. Les thérapies de choc sont conduites par le haut. L’expérience de 1958 bénéficia ainsi de la légitimité incomparable du général de Gaulle, ancrée dans la France Libre, le sauvetage de l’honneur de la France et le rétablissement de la République. L’existence de leaders aptes à se hisser à la hauteur de l’histoire ne se décrète pas.

Mais les citoyens ne peuvent s’exonérer de leur part de responsabilité dans le déclin de leur pays et le blocage de la société : il reste de leur responsabilité de ne pas contribuer à l’emballement des passions collectives, de refuser l’engrenage de la violence et la logique de la guerre civile qui demeure le pire ennemi de la liberté. La révolution politique et économique de 1958 nous rappelle que les Français peuvent maudire leurs dirigeants mais qu’ils ne doivent jamais désespérer de la France.