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©Paris, musée de l’Armée/Emilie Cambier.

Annick MOUSNIER : témoignage de la secrétaire du Général rue de Solférino

Entretien avec Madame Annick MOUSNIER par Bernard LACHAISE, 23 mai 2002.

Le RPF dans la pensée et l'action du général de Gaulle, Espoir n°7, 1974

Veuve de Pierre Juillet, Annick Mousnier a travaillé au secrétariat du général de Gaulle rue de Solférino entre 1947 et 1951.

Bernard Lachaise : Dans quelles circonstances avez-vous rencontré le général de Gaulle ?

Annick Mousnier : Dès la libération de Paris, j’ai eu la chance de rallier le secrétariat particulier du général de Gaulle, président du Gouvernement provisoire. J’y ai travaillé avec Claude Mauriac qui le dirigeait.
Ma première rencontre avec le Général se fit dans le grand escalier de la rue Saint-Dominique. J’étais très jeune et, m’y croyant seule, montais les marches très plates, quatre à quatre quand je me suis trouvée face à lui. Imaginez mon émotion, mon embarras, ma confusion.

BL : Quelles ont été vos activités au service du général de Gaulle ?

AM : Lorsque le Général a démissionné du gouvernement le 20 janvier 1946, nous avons quitté la rue Saint-Dominique et trouvé refuge 11 quai Branly, dans un premier temps dans un appartement puis dans un local situé au rez-de-chaussée de la cour intérieure de cet immeuble. Cet immeuble, propriété de l’Etat, devait avoir une histoire puisque cette grande pièce que nous partagions avec nos archives aurait, jadis, fait partie des écuries de Napoléon III. Arrivèrent alors des messages de sympathie en si grand nombre que je garde encore aujourd’hui le souvenir de l’angoisse que nous avions de ne pas arriver à y faire face. Nous n’étions plus que deux. Andrée Payan (qui venait de Londres) et moi, secondées par un ancien de la 1re DFL, compagnon de la Libération, Raymond Sabot. Nous demeurions, bien sûr, en relations constantes avec Claude Mauriac, Claude Guy et le colonel de Bonneval (aides de camp).
Le 17 septembre 1947, nous avons rejoint la rue de Solférino. Nous occupions, au premier étage, à droite de l’escalier, presque en face du bureau du Général, un grand bureau assez sombre donnant sur la cour. Nous étions cinq : Andrée Payan, Bernadette de La Martinière, Marie-Colette Jaulet, Simone Millaud et moi. Raymond Sabot était demeuré avec nous.
Le Général n’avait pas de secrétaire particulière mais un secrétariat dirigé par Claude Mauriac (auquel a succédé Xavier de Beaulaincourt) qui était installé dans une grande pièce donnant sur la rue de Solférino entre le bureau des aides de camp (Claude Guy et le colonel de Bonneval) et le nôtre (pièce aujourd’hui transformée).

BL : Quels étaient vos contacts avec le général de Gaulle rue de Solférino ?

AM : Rue de Solférino, nous voyions peu le Général. Nous passions toujours soit par les aides de camps, soit par le chef du secrétariat particulier. Nous n’allions que rarement dans son bureau. Ils nous réunissait toutefois à l’occasion d’événements particuliers et, parfois, en partant, venait nous dire bonsoir.

BL : Existait-il des consignes de travail précises pour le secrétariat ?

AM : Nous devions être réservées, discrètes et ne pas nous prévaloir de notre position. Je n’ai jamais oublié le problème que m’a valu la parution d’une photo dans un journal, à l’occasion d’un voyage à Marseille. Il fut, heureusement, prouvé que le cliché avait été pris au téléobjectif au travers d’une fenêtre. Cela devait nous inciter à plus de vigilance !
En ce qui concerne le travail, nous nous étions organisées de manière à être plus ou moins interchangeables. Nous classions le volumineux courrier reçu selon certains critères… les amis et les personnalités, les anciens de la France libre, les témoignages de sympathie, les diverses requêtes… Le Général exigeait qu’il soit répondu à chaque lettre… Lettres manuscrites ou lettres traitées selon les annotations du Général et présentées à sa signature ou à celle du responsable de son secrétariat particulier qui en assumait la rédaction. Les requêtes et démarches qui s’ensuivaient nous incombaient.
Nous devions également veiller à ce que soient acheminés, dans les meilleurs délais, les livres que le Général dédicaçait à des fins de ventes de charité au profit d’œuvres sociales… Il me revient aussi que le Général attachait un prix tout particulier à l’aide qu’il convenait d’apporter à ceux de ses anciens soldats qui éprouvaient des difficultés à s’intégrer dans la vie professionnelle.
Avec le RPF vint le temps des discours qui nous valaient, parfois, de courts séjours à Colombey dont je conserve le souvenir ému d’un accueil toujours si chaleureux.
Nous suivions aussi les déplacements du Général à travers la France et assistions aux conférences de presse que nous prenions en sténo et en sténotypie.
Le Général attachait une grande importance à la qualité des textes que nous tapions sur une machine « Imperial », qui venait de Londres, machines aux grands caractères auxquels le Général était habitué. Il était très exigeant quant à la présentation, à l’orthographe et à la ponctuation… une virgule ne pouvait pas être oubliée. Mon mari assurait que j’avais peut-être, maintenant, tendance à les multiplier…

BL : Vous venez de citer votre mari, Pierre Juillet, qui lui aussi, à cette époque, est au service du Général. Est-ce rue de Solférino que vous l’avez rencontré ? Evoquiez-vous ensemble vos activités ?

AM : Oui, c’est rue de Solférino que j’ai fait la connaissance de mon mari en 1951. Nous évitions de parler de nos activités, respectant, d’un commun accord, cette habitude de discrétion dont nous nous étions fait une règle.

BL : Quelle était l’ambiance rue de Solférino ?

AM : Une ambiance de « ruche ». Nous n’avions pas d’horaires, mais cela ne nous semblait pas très important. Animés d’un même idéal, l’essentiel était, pour nous, de faire face. Faire face à une assez rude besogne car nous vivions encore au temps des machines à écrire « antiques », des doubles réalisés à l’aide d’un papier carbone, des stencils, de la ronéo…
Nous formions, avec les aides de camp et le chef du secrétariat particulier, une équipe très soudée qui évoluait dans une atmosphère chaleureuse, voire familiale. De ces années qui nous ont, à jamais, profondément marquées, nous gardons toutes un petit quelque chose au cœur.
Nous ne quittions guère le premier étage, mais, « ceux de la maison » venaient régulièrement vers nous, parce qu’ils avaient rendez-vous avec le Général, des documents à communiquer, besoin d’informations… Nous étions devenues une sorte de « plaque tournante » et, sans doute, nous croyait-on plus de pouvoirs que nous n’en avions réellement.

BL : Avez-vous eu parfois le sentiment que tout ce travail au service du général de Gaulle, dans des circonstances politiques difficiles, pouvait ne pas aboutir ?

AM : Non jamais, car, depuis juin 1940, le Général incarnait pour nous le seul espoir d’une France forte, reconnue et respectée.

Entretien du 23 mai 2002.

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