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Le déplacement du Général de Gaulle à Verdun les 28 et 29 mai 1966 pour le cinquantième anniversaire de la bataille de Verdun

par Marc Fosseux, secrétaire général de la Fondation Charles de Gaulle, mai 2016

Le général de Gaulle ravivant la flamme au monument aux morts de Verdun, le 28 mai 1966.

 

C’était il y a cinquante ans. Le Général de Gaulle présidait les cérémonies commémorant le cinquantième anniversaire de la bataille de Verdun, les 28 et 29 mai 1966. Si cet événement est aujourd’hui moins présent dans les mémoires que la célèbre photo du Président Mitterrand et du Chancelier Kohl se donnant la main à Douaumont en 1984, il convient de l’évoquer de nouveau à l’approche des cérémonies du centième anniversaire qui se dérouleront justement le 29 mai 2016.

Les célébrations du cinquantième anniversaire de la 1ère guerre mondiale eurent une grande importance comme le montra la présence du Général de Gaulle à plusieurs commémorations, qu’il s’agît de Reims le 6 septembre 1964 pour la commémoration du début de la Grande Guerre et de la Première bataille de la Marne, de Verdun les 28-29 mai 1966, de la Butte Chalmont le 18 juillet 1968 pour celle de la deuxième bataille de la Marne ou encore des cérémonies du 11 novembre 1968. Ces célébrations se déroulèrent en présence de très nombreux anciens combattants de 14-18, qui étaient encore à l’époque plusieurs centaines de milliers. Pour le Chef de l’Etat, lui-même ancien combattant et notamment ancien de Verdun[1], ces cérémonies furent également l’occasion de livrer de magistrales leçons d’histoire, et d’en tirer devant ses contemporains des enseignements pour l’avenir d’une nation française forte car unie, en paix avec tous les autres pays du monde, et prête à mettre son expérience historique et sa vocation particulière au service de grandes idées.

1.Déroulement du voyage

Le Général partit de Paris en train pour Verdun le samedi 28 mai 1966 à 14 h 30. Après avoir reçu les honneurs militaires dans le hall de la gare de l’est comme le voulait le protocole à l’époque et avoir été salué par M. Joxe, ministre de la réforme administrative, le général monta dans le train spécial, accompagné de M. Messmer, ministre des armées, de M. Frey, ministre de l’intérieur, de sa maison[2],  et de différentes personnalités (dont M. Pasquini, vice-président de l’Assemblée Nationale, et M. Ségalat, président de la SNCF). A son arrivée en gare de Verdun à 17 h 15, le Général fut accueilli par M. Sanguinetti, ministres des anciens combattants, M. Paolini, préfet de la Meuse, M. Beauguitte, député-maire de Verdun[3], ainsi que Mme Cardot, vice-présidente du Sénat. Il se rendit au monument aux morts pour un dépôt de gerbes suivi de la sonnerie aux morts, puis au monument de la Victoire où il alluma à l’aide d’une canne d’étoupe une flamme sur une torchère portée par un pupille de la Nation qui monta en haut du monument pour allumer la flamme de la crypte.

Saluant au passage la population locale et des anciens combattants, le Général se rendit ensuite à l’Hôtel de Ville où on lui présenta le conseil municipal, dont le Président de la République est membre d’honneur. Dans la salle des fêtes où étaient rassemblées les personnalités de la ville, M. Beauguitte, député-maire, prononça une allocation de bienvenue, à laquelle le Général de Gaulle répondit brièvement.

Ce dernier se rendit ensuite à la caserne Bayard pour un bref exposé de la bataille. Puis il prit un hélicoptère pour survoler les champs de bataille, accompagné de M. Sanguinetti, de M. l’abbé Homant, lieutenant-colonel de réserve et chapelain de l’Ossuaire de Douaumont[4], et de son aide de camp.

Après un dîner intime à la sous-préfecture[5], le Général de Gaulle se rendit à 22 h à l’Ossuaire de Douaumont pour le début de la veillée funèbre auquel il assista sur le parvis. En présence de 4 000 drapeaux d’anciens combattants massés au pied du monument, les phases de la bataille furent évoquées par des acteurs de la Comédie Française et des présentateurs de la télévision qui lurent des textes de Maurice Genevoix, Jules Romains, Paul Valéry et Henry de Montherlant. Chaque fois qu’ils étaient cités, les hauts lieux des combats s’embrasaient. Enfin, les 15 0000 tombes blanches du cimetière s’allumèrent avant que fussent dites les prières des morts, dans les cinq cultes, catholique, protestant, orthodoxe, israélite et musulman ; le Général n’assista toutefois pas à cette dernière partie, étant reparti se coucher à la sous-préfecture vers 22 h 25.

Le lendemain, dimanche 29 mai 1966, le Général de Gaulle se rendit de nouveau à Douaumont. Accueilli à 9 h 45 par Mgr Boillon, évêque de Verdun, président du comité de l’Ossuaire, il assista à la messe au cours de laquelle le Cardinal Feltin, archevêque de Paris, aumônier général des armées, lui-même ancien de Verdun, prononça l’homélie dans laquelle il déclara que Pétain, « au jugement impartial de l’Histoire, est le vainqueur de Verdun », et lut un message de Sa Sainteté le Pape Paul VI. Le Cardinal Liénart, évêque de Lille, que le Général avait rencontré le 25 avril lors de son déplacement dans le Nord-Pas-de-Calais[6], était également présent. Après la visite de l’Ossuaire et la signature du Livre d’Or, le Général de Gaulle fut accueilli à 11 h par le Général Ducournau, commandant la VIe région militaire, pour la cérémonie militaire qui commença par la revue des troupes.

Le Général de Gaulle procéda ensuite à des remises de décorations[7].

A 11 h 30 débuta un impressionnant défilé des troupes de 5 500 hommes, précédés de 100 drapeaux représentant des unités ayant combattu à Verdun, tandis que passaient dans le ciel les 59 avions du défilé aérien.

Enfin, à midi, le Général de Gaulle prononça une allocution retransmise devant les monuments aux morts de toutes les communes de France.

A l’issue de la cérémonie, le Général de Gaulle s’envola en hélicoptère pour gagner Colombey.

2.Le public présent aux cérémonies

« Nous voulons faire une très grande commémoration de ce qui reste la plus grande bataille de tous les temps » : telle était l’intention d’Alexandre Sanguinetti, ministre des anciens combattants, organisateur des cérémonies du samedi 28 et dimanche 29 mai. La manifestation demeura nationale car, pour Alexandre Sanguinetti, « c’est la France seule qui a gagné cette bataille ». Aussi fut-il décidé qu’aucune troupe étrangère ne serait présente à ces cérémonies. Seuls furent invités les ambassadeurs des pays qui étaient les alliés de la France pendant la Grande Guerre : les Etats-Unis, l’URSS, la Grande-Bretagne, la Belgique, la Yougoslavie, la Grèce, l’Italie, la Roumanie, le Portugal, le Brésil (au titre de l’ensemble de l’Amérique du Sud), ainsi que l’ambassadeur malgache, doyen des chefs de missions diplomatiques des pays d’Afrique noire, et ceux de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie.

L’organisation des « vingt-quatre heures » de Verdun posa de délicats problèmes matériels. Les sondages effectués par le ministre des anciens combattants laissaient prévoir que, sur les 500 000 anciens combattants alors encore en vie et ayant exprimé le désir de se rendre à Verdun, 250 000 y viendraient effectivement. 50 000 d’entre eux avaient été invités officiellement. Ils devaient être transportés par trains spéciaux, nourris par l’armée et hébergés dans un rayon de 100 kilomètres autour de la ville dans tous les locaux disponibles. 12 000 soldats devaient camper pendant quelques jours pour laisser leurs chambrées aux vétérans. C’est sans doute en raison de la foule attendue que ces cérémonies eurent lieu non pas en février, date historique du début de la bataille de Verdun, mais au printemps, période probablement jugée plus favorable pour organiser un événement d’une telle ampleur.

En fait, 25 000 anciens combattants[8] assistèrent aux cérémonies, soit sensiblement moins que les prévisions ; des trains spéciaux durent être annulés, des chambrées restèrent vides. La météo se révéla il est vrai peu clémente, un froid assez vif sévissant pendant les cérémonies. Aucun blessé ne fut à déplorer, excepté quelques dizaines de personnes incommodées par le froid et rapidement prises en charge et le sous-préfet Krieger qui se luxa l’épaule en chutant alors qu’il sortait de l’Ossuaire le samedi soir.

Parmi les anciens combattants présents à Verdun, le Figaro avait retrouvé un petit homme en soutane, Légion d’honneur et croix de guerre, les larmes aux yeux. C’était le curé de Varennes-en-Argonne – commune historique – l’abbé Michel, classe 1908, qui, prisonnier des Allemands au Fort Neuf d’Ingolstadt, avait eu pour compagnon le capitaine de De Gaulle. Le Figaro rapportait ainsi ses propos :

« – C’était déjà un type ! Il travaillait tout le temps.

– Mais à quoi donc ?

Oh ! Il lisait les auteurs de guerre allemands, Clausewitz en particulier.

– Est-ce que vous le tutoyiez ?

Oh non ! Vous savez, c’était déjà quelqu’un ! »

3.La question de Pétain

Le Général de Gaulle était fort attendu sur la place qu’il accorderait à Pétain dans son discours. Dans les jours précédant les cérémonies, la presse croyait savoir que le Général de Gaulle évoquerait bien le rôle de Pétain dans la bataille de Verdun, sans faire aucune allusion à son action politique ultérieure, et qu’il n’évoquerait pas en particulier le problème de l’éventuel transfert de ses cendres.

Pendant les cérémonies de Verdun, l’association pour la défense de la mémoire du maréchal Pétain, présidée par Maître Isorni, organisa à l’Ile d’Yeu des manifestations qu’elle présenta comme parallèles à celles du cinquantenaire de la bataille. Le samedi 28 mai à 17 heures, une messe fut célébrée en l’église de Port-Joinville, suivie d’une absoute sur la tombe du maréchal ; à 22 heures, la sépulture fut embrasée et veillée par des anciens combattants. Le dimanche 29 mai, après une visite de la chambre mortuaire, le général Jacques Faure, libéré de la prison de Tulle peu auparavant, et qui fut en 1941 directeur de la jeunesse au Maroc, lut devant le fort les citations de Philippe Pétain.

De Gaulle rendit un hommage appuyé au chef militaire de Verdun, sans céder aux pressions demandant la réhabilitation de Pétain dans son ensemble incluant le Pétain de Vichy. De Gaulle adopta une position qu’il estima conforme à ce qui, à ses yeux, était capital dans la vie d’une nation : l’unité nationale. Sur la question, qui déchaînait les passions, du transfert de la dépouille de Pétain à Douaumont, parmi ses soldats comme il l’avait souhaité dans son testament, le Général de Gaulle répondit en donnant deux raisons qui rendaient inopportunes à ses yeux un tel transfert : d’abord, la sépulture des soldats morts à Verdun est pour jamais un monument d’unité nationale ; d’autre part, une sage et séculaire tradition consacre nos cimetières militaires aux seuls combattants tués sur le terrain, ce qui interdisait à Pétain d’être inhumé à Verdun.

4.Allocution prononcée par le Général de Gaulle le 29 mai

Cette allocution dense fut considérée comme très importante, et De Gaulle décida de la faire figurer dans les Discours et messages[9]. Elle fit de ces cérémonies, au-delà de leur dimension commémorative, un véritable événement politique, longuement commenté ensuite.

L’allocution du Général de Gaulle commençait par une évocation à la fois ample et détaillée de la bataille, des efforts humains, matériels et moraux incroyables qui permirent à l’armée française de tenir face à l’offensive de l’armée allemande, et des chefs militaires, en particulier de Joffre pour les Français et de Falkenhaim pour les Allemands. Le style du professeur fit merveille.

De Gaulle rendit hommage aux dons de chef de Pétain : la prévoyance, la méthode, l’organisation, puis, une fois l’action déclenchée, la sérénité silencieuse que ne devaient ébranler ni les secousses, ni les mirages, et à laquelle, du fond de leur angoisse, les subordonnés répondirent par leur propre abnégation. Il fut applaudi à deux reprises par la foule lorsqu’il évoqua Pétain.

Après avoir souligné la solidité du dispositif de défense mis en place par Pétain à partir du 26 février et jusqu’au 1er mai, date de son départ et de son remplacement par Nivelle, le Général évoqua ensuite Pétain face à l’Histoire dans une phrase restée célèbre :

« Si, par malheur, en d’autres temps, dans l’extrême hiver de sa vie et au milieu d’événements excessifs, l’usure de l’âge mena le Maréchal Pétain à des défaillances condamnables, la gloire que, vingt-cinq ans plus tôt, il avait acquise à Verdun, puis gardée en conduisant ensuite l’armée française à la victoire ne saurait être contestée, ni méconnue par la patrie ».

Après l’évocation historique, le Général de Gaulle tira ensuite de la « grande épreuve de Verdun » des leçons sur les Français, sur les Français et les Allemands et l’Europe, enfin sur la relation entre la France et le monde.

Sur les Français d’abord :

« Sur ce champ de bataille, il fut démontré qu’en dépit de l’inconstance et de la dispersion qui nous sont trop souvent naturelles, le fait est qu’en nous soumettant aux lois de la cohésion, nous sommes capables d’une ténacité et d’une solidarité magnifiques et exemplaires. En demeurent les symboles, comme ils en furent les artisans au milieu du plus grand drame possible, tous nos soldats « couchés dessus le sol à la face de Dieu »[10] et dont les restes sont enterrés sur cette pente en rangs de tombes pareilles ou confondus dans cet ossuaire fraternel. C’est pourquoi leur sépulture est, pour jamais, un monument d’union nationale que ne doit troubler rien de ce qui, par la suite, divisa les survivants. Telle est, au demeurant, la règle posée par notre sage et séculaire tradition qui consacre nos cimetières militaires aux seuls combattants tués sur le terrain ».

De Gaulle faisait référence aux incessantes divisions politiques entre les Français et lançait un appel à la cohésion nationale nécessaire à toutes les époques de l’histoire de la France. Son éloge de l’unité nationale, et de ce que la France est capable de faire quand les Français et leurs dirigeants font taire leurs querelles pour affronter l’épreuve, fut proche des propos qu’il tint deux ans plus tard lors en clôture de la cérémonie de la Butte Chalmont (Aisne) le 18 juillet 1968[11]. Certains commentateurs crurent voir là une allusion très politique en vue de futures échéances électorales, interprétation sans nul doute erronée et ramenant les intentions du Général de Gaulle à de purs calculs politiques.

Sur les Français et les Allemands :

« Sans oublier que leurs vertus militaires atteignirent ici les sommets, Français et Allemands peuvent conclure des événements de la bataille, comme de ceux qui l’avaient précédée et de ceux qui l’avaient suivie, qu’en fin de compte les fruits de leurs combats ne sont rien que des douleurs. Dans une Europe qui doit se réunir tout entière après d’affreux déchirements, se réorganiser en foyer capital de civilisation, redevenir le guide principal d’un monde tourné vers le progrès, ces deux grands pays voisins, faits pour se compléter l’un l’autre, voient maintenant s’ouvrir devant eux la carrière de l’action commune, fermée depuis qu’à Verdun même, il y a 1 123 ans, se divisa l’Empire de Charlemagne. Cette coopération directe et privilégiée, la France l’a voulue, non sans mérite mais délibérément quand, en 1963, elle concluait avec l’Allemagne un traité plein de promesses. Elle y est prête encore aujourd’hui ».

Deux idées fortes apparaissent dans ce propos qui faisait référence à l’actualité des relations franco-allemandes.

D’abord, De Gaulle y proclamait, une fois de plus, sa foi dans l’Europe, une Europe unie, appelée à retrouver son rôle de guide universel et de foyer de progrès (rôle, on comprend, perdu au profit des Etats-Unis), et une Europe indépendante. L’évocation du traité de Verdun de 843 et de la nécessité de mettre un terme à la division historique qui suivit est récurrente chez De Gaulle ; c’est une référence historique qu’il avait en tête également lorsqu’il proposa au chancelier Adenauer d’assister à la messe dans la Cathédrale de Reims le 8 juillet 1962.

Deuxième idée : l’Europe repose sur une coopération entre la France et l’Allemagne. La France l’a voulue, et elle est parvenue, en dépit des oppositions, à en faire accepter le principe par l’Allemagne en 1963 avec le Traité de l’Elysée. Ce geste n’a pas encore tenu ses promesses, mais la France est toujours prête à bâtir cette coopération avec l’Allemagne. Cela dépend des Allemands.

Or, en ce début de 1966, les relations franco-allemandes oscillaient entre un certain réchauffement et des périodes de vive tension. Depuis le départ de Konrad Adenauer de la chancellerie à l’automne 1963 au profit de son ancien ministre des finances CDU Ludwig Erhard, lui-même confirmé par sa victoire aux élections de 1965, la politique extérieure allemande avait opéré un retour vers l’atlantisme. Certes, comme le souligne Maurice Vaïsse, les entretiens De Gaulle-Erhard des 7 et 8 février 1966 se déroulèrent dans une bonne ambiance[12]. Un compromis semblait se dessiner pour trouver une issue à la crise de la chaise vide provoquée l’année précédente par la France à propos de la politique agricole commune (PAC). De Gaulle se montrait favorable à une relance de la coopération politique et cherchait à rassurer Erhard à propos du rapprochement franco-soviétique. Aux yeux de De Gaulle, relève M. Vaïsse, « l’Allemagne a une ambition politique renaissante qui est légitime. La France est favorable à une réunification de l’Allemagne mais pas à la modification des frontières ; elle est hostile à sa prétention à l’armement nucléaire. Pour De Gaulle, l’Allemagne est européenne, tandis que la France est une puissance mondiale, ce qui explique les divergences sur l’affaire du Vietnam »[13].

Ces intentions sincères de renforcer la coopération se trouvèrent momentanément affectées par la décision de la France de retirer ses forces du commandement intégré de l’OTAN[14]. La question du stationnement des troupes françaises en Allemagne et des missions futures qui leur seraient confiées entraîna des discussions très difficiles pendant plusieurs mois entre la France et l’Allemagne, l’entretien du 18 avril à Bonn entre le ministre français Maurice Couve de Murville et le ministre allemand Gerhard Schröder étant particulièrement dur. Toutefois, les bonnes intentions commençaient à prendre le dessus, comme le montra la déclaration du chancelier Erhard du 25 mai émettant le vœu que la France maintînt ses troupes stationnées en Allemagne. Finalement, un accord fut trouvé à la fin de l’année, et les troupes françaises continuèrent de stationner en Allemagne de l’ouest, jusqu’à la réunification.

La perspective du voyage du Général de Gaulle en URSS en juin suscita également chez les dirigeants allemands quelques appréhensions qui furent rapidement dissipées.

Comme le souligne encore M. Vaïsse, la diplomatie allemande, en particulier Gerhard Schröder, se servirent de ces circonstances pour dénigrer la politique française et consolider plus étroitement encore l’axe Bonn-Washington. Contraint, sous la pression des libéraux de Kurt Kiesinger, de ne pas prendre dans son gouvernement le leader bavarois Franz Josef Strauss, connu pour ses positions favorables à De Gaulle, Ludwig Erhard et son ministre des affaires étrangères privilégièrent les relations directes avec les Etats-Unis, à l’opposé de la vision européenne défendue par De Gaulle et acceptée par Adenauer. Ces deux derniers s’étaient d’ailleurs revus le 10 mars pour un entretien à l’Elysée à l’occasion d’un passage à Paris de l’ancien chancelier (resté président de la CDU jusqu’en mars 1966)[15]. Comme son ami Konrad Adenauer, De Gaulle n’avait pas une opinion très favorable d’Erhard[16]. Cependant, au sein de la CDU/CSU se développait un groupe de « gaullistes », conduit par Franz Josef Strauss, qui préconisait une coopération renforcée avec la France.

Le discours de Douaumont put donc apparaître comme une relative embellie dans ce contexte, et c’est ainsi que le gouvernement allemand l’interpréta, du moins officiellement. L’accord réalisé à Bruxelles les 10 et 11 mai sur le financement de la PAC enleva un sujet de tension. Pour autant, il est possible que De Gaulle ait voulu exprimer à Douaumont sa déception devant la politique allemande qui, avec Erhard, restait fermée à une coopération renforcée avec la France telle qu’elle avait été voulue dans le traité de l’Elysée. Cela n’empêcha pas le gouvernement de Bonn de faire savoir qu’il avait noté avec satisfaction la référence au traité de l’Elysée dans le discours du Général de Gaulle.

Sur les rapports entre la France et les peuples de la terre :

« Notre pays, ayant fait ce qu’il a fait, souffert ce qu’il a souffert, sacrifié ce qu’il a sacrifié, ici comme partout et comme toujours, pour la liberté du monde, a droit à la confiance des autres. S’il l’a montré hier en combattant, il le prouve aujourd’hui en agissant au milieu de l’univers, non point pour prendre ou dominer, mais au contraire pour aider, où que ce soit, à l’équilibre, au progrès et à la paix. C’est ainsi que le souvenir de Verdun est lié directement à nos efforts d’à présent. Puissent en être affermie la foi de tous les Français et l’espérance de tous les hommes en l’éternelle vocation de la France ».

Sans le dire explicitement, De Gaulle devait penser au conflit vietnamien qui prenait une tournure de plus en plus inquiétante en ce printemps 1966. Dans les jours précédant le discours du Général à Douaumont, les suicides par le feu se multipliaient alors parmi les bonzes du Vietnam du sud pour protester contre le gouvernement du général Ky soutenu par les Américains. Depuis plusieurs mois, le Général menait une intense activité diplomatique, prenant la direction, selon les termes de Maurice Vaïsse, d’une croisade morale contre la guerre[17].

Le 8 février, dans une réponse à une lettre du président du Nord Vietnam, Hô Chi Minh, De Gaulle exprima la volonté de reprendre le dialogue avec le Vietnam, se déclarant convaincu « qu’une meilleure compréhension entre Vietnamiens et Français au lendemain de la guerre mondiale aurait prévenu les cruels événements qui déchirent votre pays »[18]. Le 25 mars, il reçut à l’Elysée Mme Indira Gandhi, Premier ministre de l’Union indienne, pour un entretien sur la situation politique en Asie. Lors d’un entretien le 30 avril avec le secrétaire général de l’Organisation des nations unies (ONU), le birman U Thant, le Général constata leur unité de vues sur le problème vietnamien et chercha à démontrer la cohérence de toutes les actions françaises, faisant un lien entre le retrait de la France du commandement militaire de l’OTAN et la situation au Vietnam[19]. Quelques semaines après son voyage à Verdun, le Général reçut en visite officielle du 12 au 15 juillet Sa Majesté Savang Vatthama, roi du Laos, petit état fragilisé par la guerre au Vietnam comme le Cambodge voisin. C’est à l’occasion de son voyage au royaume khmer du 30 août au 2 septembre[20] que De Gaulle prononça son fameux discours de Phnom-Penh où, dans des termes assez proches de ceux utilisés à Douaumont le 29 mai, il exhorta les Etats-Unis à revoir leur politique en Asie du Sud-Est.

5.Retombées presse

Comme souvent sous la présidence du Général de Gaulle, la presse nationale s’efforça, à quelques exceptions près, de montrer qu’elle n’adhérait ni à la geste ni au verbe gaulliens.

André Passeron dans le Monde du 31 mai insista sur l’affluence inférieure à ce qu’avait annoncé le ministre des anciens combattants, y voyant là les signes d’une abstention (sous-entendu politique) massive. Il soulignait par ailleurs que les propos du Chef de l’Etat sur Pétain avaient été mal accueillis par Maître Isorni qui avait affirmé une fois de plus que le vainqueur de Verdun méritait une juste réparation en étant inhumé à Douaumont, omettant d’indiquer que plusieurs organisations importantes d’anciens résistants avaient elles exprimé leur refus d’une éventuelle réhabilitation de Pétain.

Dans le Figaro du 30 mai, Marcel Gabilly, sous le titre « La plus grande leçon », relevait que le Général de Gaulle, redevenant le professeur d’histoire militaire de Saint-Cyr, le conférencier de l’Ecole de guerre, avait donné de la bataille de Verdun un récit sobre et puissant. À propos de l’hommage rendu à Pétain, Gabilly écrivit : « Est-il d’autres mémorialistes qui aient en un tel raccourci fait plus ample éloge d’un chef de guerre? Deux phrases donneront également lieu à commentaires, peut-être à remous. L’une est celle où le général de Gaulle apporte de sensibles atténuations circonstancielles aux “défaillances condamnables” du Maréchal Pétain. On verra là le souci de clore une polémique dont trop longtemps la France a souffert. L’autre phrase est celle par laquelle il rappelle la règle des cimetières militaires consacrés “aux seuls combattants tués sur le terrain“.

Les autres réactions furent contrastées. L’Humanité (Yves Moreau) vit dans l’allusion au traité de coopération entre la France et l’Allemagne le signe que l’on « demeure prisonnier du rêve carolingien », estimant que cela était de mauvais augure pour le voyage que le Général de Gaulle devait effectuer en juin en URSS. Combat fit part de son amertume, l’Aurore regretta le traitement infligé à Pétain, tandis que Paris-jour (Bernard Lefort) estimait que l’ouverture de De Gaulle vers les Allemands pouvait donner l’occasion d’ouvrir une négociation sur le problème du maintien des troupes françaises en Allemagne qui risquait d’aigrir les relations entre les deux pays. A l’étranger, le Daily Telegraph estimait que si les immenses espoirs nés du traité franco-allemand de 1963 avaient été déçus, la faute en revenait pour une grande part à De Gaulle. A l’inverse, Die Welt écrivait « De Gaulle considère le problème allemand comme le problème européen par excellence. La réunification allemande, même si elle doit être le fruit d’un long processus de développement européen, est devenue un but de la politique française – ce qui n’était pas encore le cas dans les années 50. De Gaulle s’est fait aujourd’hui l’avocat de la réconciliation européenne. Tirant la leçon de cinquante années d’histoire sanglante, cette haute attitude recèle les plus grands espoirs pour les relations franco-allemandes ».

 

 

Sources

Carton du dossier du voyage conservé à la Fondation Charles de Gaulle

La grandeur, politique étrangère du général de Gaulle, Maurice Vaïsse, Biblis

[1] Le capitaine De Gaulle fut fait prisonnier à Douaumont le 2 mars 1916. Pour un récit détaillé, voir Colonel Jean d’Escrienne, ancien aide de camp du général de Gaulle – “Le jeune officier et l’expérience du feu”, article dans Colloque Charles de Gaulle, la jeunesse et la guerre 1890-1920, Plon, 2001, reproduit sur le site de la Fondation Charles de Gaulle -http://www.charles-de-gaulle.org/pages/l-homme/dossiers-thematiques/1890-1940-la-genese/la-grande-guerre/analyses/le-jeune-officier-et-l-experience-du-feu.php

[2] M. Galichon, directeur de cabinet, MM. Pérol, chef des services de presse de l’Elysée, Kaeppelin, Hulin, le colonel Lurin, le vice-amiral Philippon, chef d’état-major particulier, le général Loubet, le colonel Briquet, le colonel Desgrées du Lou.

[3] André Beauguitte, député-maire de Verdun. Ancien sous-préfet, conseiller général de Montfaucon à partir de 1928, député de Montmédy de 1932 à 1940, sous-secrétaire d’Etat à l’intérieur dans le cabinet Sarraut d’octobre 1935 à juin 1936, député RGR de la Meuse de 1956 à 1958, député de la 2e circonscription de la Meuse (Verdun-Montmédy) en 1958, réélu en 1962, inscrit au groupe des Républicains indépendants, élu maire de Verdun en mars 1965, directeur en chef de la Dépêche industrielle et de la Dépêche de Paris. Ecrivain (deux fois lauréat de l’Académie française).

 

[4] Abbé Pierre Homant. Chapelain de l’Ossuaire de Douaumont depuis 1953, président du groupe Meuse de l’Union nationale des combattants, lieutenant-colonel de réserve depuis 1961.

[5] Le Général de Gaulle était entouré de MM. Messmer, Frey, Sanguinetti, Palewski, président du Conseil constitutionnel, Paolini, M. Krieger (sous-préfet) et Mme, M. et Mme Beauguitte, MM. Jacquinot (ancien ministre, président du conseil général), Galichon, l’amiral Philippon, le général Loubet, l’aide de camp.

 

[6] Voir M. Fosseux, Le déplacement du Général de Gaulle dans le Nord-Pas-de-Calais du 23 au 26 avril 1966 – http://decouvrir.charles-de-gaulle.org/dossier/de-gaulle-a-rencontre-francais-voyages-general-de-gaulle-france/

[7] Le Général de Gaulle avait en effet décidé le 17 mars 1966 qu’il remettrait des Légions d’Honneur et des Médailles militaires à des anciens combattants de Verdun, en priorité, ou de la guerre 1914-1918 lors des cérémonies relatives à la commémoration de la bataille de Verdun (cf. note du vice-amiral d’escadre Philippon, chef de l’état-major particulier, du 21 avril).

[8] Dont dix-neuf anciens combattants d’outre-mer invités par le Gouvernement

[9] Vers le terme (janvier 1966-avril 1969), Plon, septembre 1970.

[10] Le Général cite ici Charles Péguy.

[11] A l’occasion du 50e anniversaire de la deuxième bataille de la Marne de l’été 1918.

[12] La grandeur, politique étrangère du général de Gaulle, Maurice Vaïsse, Biblis pages 579 et suivantes.

[13] Ibid.

[14] Lettre du Général de Gaulle au président américain Johnson le 7 mars 1966.

[15] Adenauer était venu à Paris à l’occasion de la publication de l’édition française de ses mémoires.

[16] Finalement, fragilisé par une conjoncture économique délicate et par de sérieux revers électoraux (défaite électorale en Rhénanie-du-Nord-Westphalie en novembre 1966), Erhard dut démissionner et laisser le fauteuil de chancelier à Kurt Kiesinger.

[17] La grandeur, page 530.

[18] La grandeur, page 531.

[19] « Nous ne sommes pas disposés à accompagner les Américains dans toutes les aventures où ils jugeront bon de se lancer », dit-il le 7 mars.

[20] Etape cambodgienne qui s’inscrivait dans le cadre d’un voyage autour du monde du 25 août au 12 septembre.