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Jean Sainteny

François MISSOFFE : Hanoï, dernière étape de la Libération

François MISSOFFE & Louis FAUCHIER-MAGNAN

, Hanoï, dernière étape de la Libération, Espoir n°24, 1978

Photographie de Jean Sainteny., Tous droits réservés.

Une fois nommé chef de Mission 5, Jean Sainteny, passant par Calcutta en avril 1945, nous emmena avec lui. Son expérience de la lutte clandestine lui permit, dès son arrivée à Kunming, d’exercer son commandement avec la plus grande efficacité. Ce qui nous parut le plus remarquable fut l’exploitation qu’il faisait des informations reçues; c’est à partir de là qu’il élabora une vue d’ensemble de la situation et commença à définir ce que devait être notre politique vis-à-vis de l’Indochine.
Dès que nous eûmes connaissance de l’explosion d’Hiroshima, Jean Sainteny n’eut plus qu’un but: aller à Hanoï pour réaffirmer la présence française et protéger nos compatriotes dont la vie était menacée. Il assaillait les Américains de demandes pour obtenir un avion afin de nous transporter à Hanoï, mettant en relief le but humanitaire de notre mission. Mais, en dépit des promesses, l’avion n’était jamais là. Les Américains pensaient ainsi user la détermination de Jean Sainteny. C’était mal le connaître. Nous, qui connaissions sa ténacité, savions qu’il eût été capable de nous emmener à Hanoï à pied, s’il l’avait fallu.
Fort heureusement les Américains cédèrent et, le 22 août, nous décollâmes enfin dans un DC 3 avec Paul Casnat et Roland Pétris. Même si notre jeunesse ne nous eût rendus inconscients des dangers de l’entreprise, la maîtrise de Jean Sainteny, qui, lui, les pressentait, nous aurait donné confiance.
Arrivés vers 13 heures au-dessus d’Hanoï, le pilote nous fit savoir qu’il avait reçu instruction, avant de nous déposer sur le terrain d’aviation, de faire au préalable vingt-cinq minutes de passages en rase-mottes et d’acrobaties diverses au-dessus d’Hanoï qui, depuis des mois, n’avait été survolée par aucun avion allié. Le major Patti, de l’OSS, qui avait pris place à bord avec sept Américains, pensait que cette démonstration tapageuse nous inciterait à faire demi-tour. Pendant que, ahuris, nous regardions par la porte ouverte, défiler sous nos yeux les rues, les avenues et la ville tout entière, Jean Sainteny restait de marbre et, les vingt-cinq minutes écoulées, il demanda avec la plus grande tranquillité qu’on nous largue sur le terrain. Le major Patti exigea que cinq paras américains soient lâchés d’abord pour s’assurer d’un atterrissage possible et nous primes enfin contact avec le sol indochinois.
Mais notre démonstration aérienne avait donné largement le temps aux troupes japonaises de préparer un « comité d’accueil » qui n’avait rien de rassurant. Le terrain était cerné par des autos-mitrailleuses et environ deux cents soldats, qui nous encerclèrent immédiatement. L’impassibilité de Jean Sainteny, qui n’était même pas armé, nous empêchait d’avoir peur.

Le cercle des Japonais se resserra autour de nous, puis s’immobilisa, et un officier, le capitaine Ogoshi, sortit des rangs, demandant en anglais ce que nous venions faire, un peu ahuri devant une inconscience telle que la nôtre ! Jean Sainteny lui indiqua que noua venions vérifier l’état sanitaire des Français d’Hanoï. Ogoshi, et on le comprend, n’en crut pas un mot et nous fit conduire dans une petite baraque en bois située au bord du terrain. Il y entra avec Jean Sainteny, pendant que nous gardions l’entrée, mitraillettes braquées sur les Japonais. La chaleur était étouffante et nous ne voulions rien boire de peur d’être empoisonnés. Une demi-heure plus tard, Jean Sainteny sortit, toujours aussi calme, de la baraque.

Les Japonais nous firent monter dans des camions débâchés, encadrés de véhicules chargés de troupes et c’est ainsi que nous fîmes notre entrée dans Hanoï. Nous ne connaissions pas la ville, mais, pour Jean Sainteny, qui y avait habité, le spectacle des avenues barrées de banderoles qui proclamaient en anglais et en français l’indépendance, l’absence de Français, tout donnait l’impression d’une ville déjà contrôlée par le Vietminh ! Il est certain que ce premier contact renforça Jean Sainteny dans la politique qu’il avait choisie : négocier avec Hô Chi Minh quand il était encore temps. Puis ce fut la halte à l’hôtel Métropole, bourré de femmes et d’enfants qui manifestaient bruyamment leur soulagement et leur joie de ne plus se sentir seuls et abandonnés.
Mais, au bout de vingt minutes les Japonais nous embarquèrent à nouveau sur les camions pour nous enfermer au dernier étage du « Gougal » où nous allions rester quasiment prisonniers pendant près de trois semaines ; semaines émaillées de nombreuses aventures mises à profit par Jean Sainteny pour réussir à prendre officieusement puis officiellement contact avec le gouvernement Vietminh. Logés plus tard dans une villa d’Hanoi, nous l’aidions de notre mieux. Des liens solides se tissèrent entre Hô Chi Minh et lui, basés sur l’estime réciproque que se portaient les deux hommes et qui permit de mettre sur pied les fameux accords du 6 mars. Jean Sainteny, avec opiniâtreté et lucidité, avait pu sauvegarder les intérêts essentiels de la France. Mais, à Paris, des politiciens de fortune s’acharnaient déjà à ruiner ces accords sans réaliser, par incompétence, les drames qu’ils allaient provoquer.

Seul, le général Leclerc ne s’y était pas trompé. Quand, venant de Haïphong, apparaissant sur le balcon de l’Hôtel de Ville d’Hanoï avec Jean Sainteny, il dit simplement : « Hanoi, dernière étape de la Libération », nous vîmes briller dans les yeux de Sainteny une flamme qui, pour nous qui le connaissions bien, le résumait tout entier.