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Les grandes étapes de la participation par Patrick GUIOL

Patrick GUIOL
Les grandes étapes de la participation du 19e siècle à nos jours, Espoir n°125, 2000.

Plutôt que de développer un historique factuel, et détaillé, de la Participation, je vais me contenter, dans le temps imparti, d’en brosser un rapide aperçu et de dégager les grandes lignes pour une interprétation susceptible d’éclairer la relance qui, aujourd’hui, semble offrir à ce thème quelques chances nouvelles de progression.

Rappelons, tout d’abord, ce constat d’évidence : l’histoire de la participation se confond avec l’histoire du mouvement ouvrier, à son corps défendant le plus souvent puisque c’est en terme d’opposition que ce rapport s’est établi depuis très longtemps. Cela n’a toutefois pas toujours été le cas, et aujourd’hui encore on voit que l’évolution récente du mouvement ouvrier – ou ce qui en tient lieu – offre à la participation quelques opportunités. Il est encore un peu trop tôt pour l’affirmer avec certitude mais les récentes initiatives du gouvernement socialiste – le rapport Balligan /de Foucault et le projet de loi Fabius sur l’épargne salariale – associées à l’évolution lente mais certaine de la plupart des grandes centrales syndicales laissent espérer en ce domaine un frémissement à gauche alors que depuis de nombreuses années tout y était bloqué.

Il faut dire que, d’un autre côté, je ne partage peut-être pas l’optimisme de certains de mes voisins quant à l’itinéraire qui fut celui de la participation durant ces trente dernières années à droite ; je pense que si des mesures ont bien été prises, avec parfois des conséquences positives insoupçonnées, la volonté politique n’y était pas aussi affirmée sur ce chapitre-là que dans les années 60 avec le général de Gaulle. Entre l’amendement Vallon et le plan Loichot, d’une part, et l’actionnariat salarié accompagnant les privatisations Balladur, d’autre part, la nature de l’objectif ni ses implications ne m’apparaissent identiques. Une différence qui ne présume en rien, d’ailleurs, des réussites respectives. Mais, mon optimisme porterait davantage sur le changement d’attitude observé chez des acteurs jadis foncièrement hostiles à la participation alors que les catégories sociales qu’ils représentent auraient dû en être les bénéficiaires directs. Quelles qu’en soient les raisons, ce changement récent modifie le paysage politique français et crée des conditions nouvelles, certes fragiles, d’une reprise.

 

Le général de Gaulle et la participation

Pour le général de Gaulle, la participation n’a jamais été accessoire mais, au contraire, enjeu du gaullisme. Son approche n’a certes que très peu de parenté avec une interprétation de l’histoire en terme de mouvement ouvrier. Sa nature est autre, elle la dépasse totalement et l’englobe au nom de la survivance de l’humanisme occidental. On la perçoit dans son interprétation des causes de la Seconde Guerre mondiale qu’il attribue, au-delà de la personnalité du Führer et du dynamisme allemand, à une crise de civilisation résultant de l’organisation du monde industriel. La participation se présente dans cette perspective comme un remède devant asseoir les conditions de la paix pour l’avenir. Une telle vision devrait suffire à situer l’importance attribuée à la place de la question sociale dans la philosophie politique de Charles de Gaulle. Sa résolution fait partie intégrale de sa vision du futur.

Ce principe posé, les raisons qu’il invoquera au jour le jour en faveur de la participation seront multiples et diversement évoquées selon la conjoncture, laissant ainsi le sentiment d’un grand empirisme. Il y a, bien sûr, les raisons d’ordre humaniste et moral au nom desquelles il s’attachait à défendre les notions de justice et de dignité. Il y a des raisons d’ordre national, très prosaïques, dictées par les exigences de l’après-guerre, celles de la reconstruction tout d’abord. Elles lui apparaissent d’autant plus importantes au regard de sa préoccupation majeure d’indépendance nationale, qu’il considère – et déclare – qu’il faudra bien rembourser le plan Marshall d’une manière ou d’une autre. Or, la France, explique-t-il, n’a pas de ressources cachées ; elle ne peut espérer trouver les moyens d’un tel remboursement qu’à travers l’instauration d’une meilleure productivité. Et de poursuivre l’explication en faisant valoir que cette recherche d’une plus grande efficacité économique postule l’adhésion des salariés, par conséquent la nécessité de favoriser de meilleures relations entre le Capital et le Travail. Autre raison d’ordre national, compréhensible par tout gaulliste : consolider l’unité nationale grâce à une meilleure cohésion sociale. La participation est l’un des moyens d’y parvenir.

De Gaulle avançait également des raisons d’ordre historique. Elles relevaient d’une lecture de l’histoire le poussant à admettre que le capitalisme devait évoluer et se moderniser. Le rôle qui fut le sien dans la mutation de l’économie française – et qui marqua de son empreinte les débuts de la Ve République – témoigne de cette conviction. Toutes ces raisons prises ensemble le conduisent à y voir une légitimité allant dans le sens d’un renforcement de la nation, mais le conduisent aussi à envisager la question sociale au-delà du strict cadre national interne.

Sa dimension géopolitique apparaît dans une conférence de presse extrêmement importante qui illustre la connexion que Charles de Gaulle établit entre les questions internes – dont sociales – et les questions internationales (connexion que je considère comme un noyau très fort de sa pensée). Il s’agit de la conférence de presse du 12 septembre 1951 consacrée au pacte atlantique dans laquelle on voit le général de Gaulle exprimer le souhait que ce pacte « ne soit pas l’instrument de conservation destiné à protéger tel quel l’ordre établi contre un assaut révolutionnaire ». Pour bien préciser sa pensée, il accompagne ce souhait d’une critique réciproque du communisme et du libéralisme, puis invite les démocraties à oser réformer en profondeur la société, n’hésitant pas à les mettre en garde contre tout immobilisme.

La position sur l’alliance des puissances occidentales qu’il affiche, ici, n’apparaît donc pas exclusivement défensive mais bien davantage dynamique, voire progressiste. On a pu le vérifier par la suite, toute sa diplomatie basée sur la lutte contre les blocs, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et l’indépendance nationale qu’il érige en principe universel, s’articule autour d’une vision politique plus globale des imbrications étroites entre politique intérieure et contexte international. La finalité en est – au-delà de la nation – ce « combat pour l’homme », cette idée chère qui renvoie à la notion de libération sous toutes ses formes, dont naturellement l’émancipation sociale. Rien là qui ne soit conforme à sa conception de la France avec sa « vocation humaniste », son rang à tenir et son exemplarité à assumer…, conditions même de son existence en tant que nation.

Tout comme la transformation de la condition salariale était, chez lui, un moyen de renforcer l’unité nationale et de permettre, du même coup, à la France de mieux rayonner sur la scène internationale, la mise en œuvre de cette transformation dépendait dans le même temps de la prise en compte des contraintes internationales. Mécanisme curieux qui ne fait pas pour autant de cette pensée une pensée circulaire contrairement à toute apparence mais une forme complexe de pensée dialectique.

Pour revenir plus étroitement au sujet – l’historique de la participation – disons tout d’abord que ce n’est pas de Gaulle qui a inventé la participation. Il le reconnaît lui-même directement, notamment dans une allocution du 31 août 1948, mais aussi indirectement lorsqu’il indique à ses compagnons du RPF de bien montrer quelles étaient les racines sociales de cette doctrine, une façon comme une autre pour lui de s’inscrire dans l’histoire de France. Je suis même étonné qu’il ait – et cela vous le trouverez dans les allocutions et écrits du Général publiés par la Fondation Charles de Gaulle – davantage insisté auprès de ses compagnons pour mentionner les sources socialistes de la participation alors qu’il y a aussi des sources chrétiennes connues et qui me semblent sinon mieux lui correspondre, du moins être en harmonie très étroite avec son état d’esprit. Mais enfin, son attitude témoignait sur ce plan-là comme sur les autres de sa volonté d’inclure l’ensemble de l’histoire française à sa démarche.

En réalité donc, la participation remonte aux années 1830. Plus particulièrement, après la Révolution de 1830 qui voit apparaître les premières idées d’association capital-travail avec les écrits de Saint-Simon, de Fourier puis de Victor Considérant, chez les réformateurs catholiques aussi comme Lacordaire qui insista davantage sur la participation aux bénéfices et puis après, bien sûr, dans la foulée de la révolution de 1848 avec son épanouissement caractéristique de l’associationnisme.

Sans entrer dans l’exégèse des multiples variantes de cette philosophie, je me contenterais de citer des noms connus de vous tous : de Proudhon, de Lammenais, de Pecqueur, de Buchez ou de Louis Blanc. Et plutôt qu’à une comparaison de ces courants, je vous propose de nous attacher à l’observation sociologique de la mise en œuvre de quelques-unes de leurs traductions politiques ou sociales. Ces trajectoires donnent des éléments de réponse à certaines questions : Comment l’idée de participation a-t-elle été reçue à travers le temps et comment a-t-elle évolué ? Quels types d’obstacles a-t-elle rencontrés ? Comment se fait-il qu’à certains moments de l’histoire les idées associationnistes – ou participatives sous diverses formes – fleurissent et qu’à d’autres elles ont été mises sous le boisseau. Enfin, pourquoi aujourd’hui les voit-on ressurgir un peu partout ?

Cette observation fait apparaître une périodisation en trois étapes. Une première étape qui va des années 1840 jusqu’à la Première Guerre mondiale que j’intitulerai « le temps des expériences sporadiques », une deuxième étape qui recouvre approximativement l’entre-deux guerres qui est pour moi une étape de rationalisation, et puis une troisième étape qui est l’après-guerre caractérisée par l’irruption de la thématique participative sur la scène politico-institutionnelle.

1840-1914: le temps des expériences sporadiques

Pourquoi cette dénomination ? Parce que c’est une période où l’on voit éclore un certain nombre d’expériences concrètes d’association capital-travail sous l’égide de quelques patrons. La première, très connue, date de 1842, c’est celle de Leclaire qu’on dépeint souvent à tort comme un peintre en bâtiment. Pourquoi à tort ? Parce que ces expériences de participation ne se produisent pas n’importe où. Elles adviennent principalement dans un certain type d’entreprise avec un certain type de patron. Un certain type d’entreprise : ce sont des entreprises où – et c’est important pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui – les salariés ont un rôle fondamental à jouer dans la renommée de la maison, soit parce qu’ils élaborent un produit complexe de qualité supérieure, soit parce qu’ils entretiennent des rapports assez étroits à la clientèle. Dans les deux cas de figure,ce sont des salariés qui possèdent une haute technicité. Ainsi, Leclaire ne faisait-il pas de la simple peinture en bâtiment mais de la rénovation de châteaux, de ministères, en réalité de la décoration, c’est-à-dire une activité nettement plus pointue.

On constate aussi que ces entreprises à participation se développent en priorité dans les secteurs où le salarié, le simple employé, se trouve en contact direct avec la clientèle. De ce fait, il est conduit à jouer à son niveau un petit rôle d’ambassadeur de la société dans laquelle il travaille. Contribuant à son image de marque, il est donc investi de ce point de vue-là d’une grande responsabilité. Si bien que la direction a tout intérêt à ce qu’il se perçoive comme un associé. Ainsi ce sont souvent dans les banques et dans les assurances que l’on voit émerger ces expériences participatives. Je disais que cet aspect est important pour la compréhension de la situation actuelle car, comme M. Godfrain l’a souligné, avec la qualification de plus en plus forte des salariés et l’apparition des start-up, dans les secteurs notamment du numérique, des télécommunications et du multimédia, ces entreprises à employés de très haut niveau de qualification, constituées de petits groupes homogènes au bagage technique voisin, sont précisément des lieux favorables au développement des relations participatives.

Quelques années plus tard, Laroche-Joubert entreprend une autre expérience. Il s’agit cette fois-ci d’une papeterie. Elle est intéressante, non cette fois du point de vue du type d’activité que par le personnage qui la dirige. C’est le premier député – puisque Laroche-Joubert est aussi député, bonapartiste de gauche – à avoir déposé un projet de loi sur la participation aux bénéfices. On citera également une expérience tout à fait magnifique et emblématique, c’est celle de 1859, de Jean-Baptiste Godin : le Familistére de Guise, la fabrique de poêles et de chaudières. Bien nombreux sont ceux d’entre vous qui ont côtoyé ces chauffages, ne serait-ce que dans les écoles communales. Tout le monde connaît les poêles Godin mais beaucoup de monde ignore ce qui se cachait derrière cette aventure industrielle. Pourtant, cette maison a été le fleuron – du moins en France – des réalisations inspirées du socialisme français. Réussite industrielle en même temps que réussite sociale qui dura jusqu’en 1968 soit plus d’un siècle.

Personnellement j’ai été très étonné, et très déçu, lorsque fut élu pour la première fois sous la Ve République un président de la République se réclamant du socialisme, de n’observer tout au long de ses deux mandats aucune commémoration d’envergure, digne de ce cas exemplaire, alors que les hommes politiques sont généralement plutôt friands de commémoration et de communication…
Ensuite il y a eu, en 1880, le catholique Léon Harmel qui a été assez loin puisqu’il a amené ses ouvriers à participer à la gestion de son entreprise.

Parallèlement au profil des entreprises, il faut aussi parler du profil des patrons. D’abord, toutes ces expériences, soyons-en parfaitement conscients, étaient extrêmement minoritaires. Leurs promoteurs étaient en général des patrons d’origine modeste voire ouvrière, du moins au début, et possédaient souvent une culture socialiste non pas au sens contemporain mais au sens du socialisme français de l’époque, fouriéristes pour la plupart, comme Jean-Baptiste Godin qui était membre de l’École Sociétaire pour laquelle il dépensa une grande partie de sa fortune. Ces personnages qui n’ont pas renié leurs aspirations ont mis leur réussite au service de leurs idées. Devenus de grands patrons à la suite d’un éclair de génie et fortune faite, ils ont essayé de marier leur nouvelle situation avec leurs promesses de jadis. Telle est la première vague d’entrepreneurs participationnistes. Ensuite la seconde vague, sera essentiellement constituée de patrons humanistes de culture chrétienne. Révoltés par l’injustice tout autant qu’allergiques aux conflits mais soucieux de la bonne marche de leurs affaires, ils imaginent les prémices de ce que l’on appelle désormais le « management des ressources humaines ». Tel est l’esprit qui préside au développement initial des premières applications de la participation : pacification des relations et efficacité de l’organisation.

Durant cette période, on assiste à de nombreuses mesures gouvernementales et extra-gouvernementales, souvent intéressantes. C’est en 1869, sous Napoléon III, qu’une première enquête abordant la participation est commanditée par les pouvoirs publics à la suite de grandes grèves dans les mines. Celui qui en fut chargé s’appelait Charles Robert, un personnage dont on retrouvera le nom à plusieurs reprises dans toute la saga de la participation et qui mérite d’être connu. C’est à lui par exemple que Napoléon III a demandé de mener des études prospectives en vue de l’instauration d’un enseignement obligatoire, projet achevé bien plus tard sous Jules Ferry. Charles Robert est présent dans plusieurs entreprises participatives illustres – chez Leclaire notamment – en tant qu’administrateur de leurs associations de solidarité ouvrière, l’équivalent à l’échelle de l’établissement de notre sécurité sociale et de nos caisses de retraite d’aujourd’hui. Enfin, Charles Robert sera le premier président de la Société d’Études Pratiques de la Participation aux Bénéfices créée en 1879 et déclarée d’utilité publique dix ans plus tard, siège actuellement du Musée social, rue Las Cases à Paris.

Autre événement marquant de cette saga : l’enquête extra-parlementaire sur la participation et la coopération commanditée en 1883, sous la IIIe République. Elle a duré cinq ans au terme desquels un état des lieux de toutes les expériences participatives en cours a été établi, augmenté de la collecte des avis des praticiens, ce qui a donné lieu à la remise d’un très volumineux document. En comparaison, le rapport Balligand/ de Foucault qui vient d’être remis au Premier ministre en janvier 2000 apparaît malgré ses qualités et ses vertus instructives, plutôt mince. Le document de 1888 était d’autant plus consistant qu’à l’époque, la distinction d’approche politique n’était pas encore très nette entre la participation et tout ce qui concernait les coopératives.

Ensuite, il y a eu d’autres enquêtes réalisées un peu hors période puisqu’elles datent de 1923, commanditées par le ministère du Travail. Mais pour en rester à l’époque concernée, s’est tenu, en 1889, le premier congrès international de la participation aux bénéfices à Paris dans le cadre de l’Exposition Universelle, avec de surcroît sur le Champ de Mars une série de stands consacrés à l’économie sociale, et le deuxième congrès, toujours dans les mêmes conditions qui s’est déroulé en 1900.

On constate donc qu’il y avait à cette époque une activité assez consistante autour du thème de la participation, plus particulièrement de la participation aux bénéfices qui était l’angle d’attaque privilégié. Et cela même si certains employeurs allaient jusqu’à l’actionnariat, voire pour quelques exceptions jusqu’à la participation à la gestion. Parallèlement, on observe de très nombreuses tentatives parlementaires.

La toute première est un peu marginale. C’est celle du 5 juillet 1848, sous Louis Blanc. Il s’agissait d’un crédit voté par l’Assemblée nationale pour subventionner les associations qui se créaient en relation entre patrons et salariés, ou entre salariés seuls, ce qui était déjà une façon d’inciter à la création de coopératives. Mais le véritable premier projet de loi traitant de la participation aux bénéfices, c’est celui de Laroche-Joubert comme je l’ai dit tout à l’heure et qui date de 1879.

A partir de là on assiste à tout un carrousel de projets. En 1882, la gauche radicale propose un projet qui reprend les idées de Laroche-Joubert. Ce dernier fait d’ailleurs partie du groupe qui propose ce projet de loi ainsi qu’un autre député, Henri Chéron, que l’on retrouvera trente ans plus tard. En 1891, un nouveau projet de Laroche-Joubert est déposé mais avec des ambitions plus modestes puisqu’il veut limiter l’introduction de la participation aux entreprises d’État, projet qui sera repris en 1895 par la gauche démocratique. Et puis il y eut six autres projets, je vous les passe (en octobre de la même année puis en 1899). En 1909, Justin Godard propose un projet de loi introduisant des actions de travail. On approche de la notion d’actionnariat par le biais législatif cette fois. Et puis à partir de mai 1913 c’est Henri Chéron qui entre en lice avec trois séries de projets de loi qui aboutiront au 26 avril 1917 à la première loi, votée cette fois-ci, sur l’actionnariat ouvrier collectif. Voilà donc, pour ce qui concerne l’aspect purement parlementaire.

L’entre-deux-guerres : le temps de la rationalisation

Sur le plan politique, l’activité s’estompe tandis que du côté du mouvement ouvrier il n’est plus du tout question de Participation. On y observe une politisation qui éloigne les socialistes de ce thème initial. Avec la surenchère guesdiste puis marxiste, peu à peu, puis très rapidement, la participation tombe en désuétude. Non seulement parce qu’entre-temps la doctrine sociale avait évolué, maîtrisant mieux la dénonciation des structures du capitalisme mais, aussi, tout simplement parce que la problématique participative n’est pas un thème de combat capable de faire jeu égal avec les rhétoriques du conflit.

En clair elle ne tient pas la concurrence face aux discours de préau plus musclés qui, eux, n’hésitent pas à user des facilités du langage révolutionnaire pour mobiliser. Ainsi voit-on peu à peu la thématique participative abandonnée par le mouvement socialiste qui choisit la lutte des classes comme fondement politique au fur et à mesure qu’il s’organise et se «professionnalise ». A contrario, certains patrons s’en saisissent soit comme un moindre mal soit comme un véritable credo pour répondre à la culture des grèves et des conflits sociaux tout en ayant l’intime conviction de diriger plus intelligemment leur entreprise.

Durant toute cette période marquée par l’apparition du taylorisme et l’essor de la production industrielle, on constate que certaines catégories sociales sont plus réceptives que d’autres à la perspective participative. C’est le particularisme sociologique de ce « temps de la rationalisation » : on passe des premiers patrons pionniers aux cadres, aux techniciens et aux ingénieurs surtout, qui s’avèrent très sensibles à cette thématique. Les employés chrétiens aussi vont reprendre à leur compte l’héritage et contribuer fortement à assurer le relais de l’idée participative depuis la Première Guerre mondiale jusqu’à la Seconde.

Parallèlement à des associations comme l’USIC, on peut dire que la sociologie industrielle s’est emparée, à sa façon, de la thématique sous l’angle en vogue de la rationalisation des facteurs de production. Mais, cette fois d’une manière plus poussée que la simple disposition matérielle des postes de travail, en y incluant une dimension psychologique à la suite du français Fayole avec la variable gestion du personnel. Aujourd’hui encore, l’on retrouve dans les discours contemporains prônant diverses formes de participation tous ces arguments en faveur d’une meilleure organisation du travail, et cela avec une similitude parfois surprenante. Toujours, les objectifs de climat social propice, d’efficience, de meilleure productivité que peut offrir la Participation sont mis en avant.

 

Le temps de l’après-guerre

Et puis après la Seconde Guerre mondiale, il y a éruption de cette thématique sur la scène politico-institutionnelle. La promotion de la participation sous diverses appellations devient plus ambitieuse, plus idéologique et plus politique puisqu’elle tend à s’afficher comme un projet de société. Il faut souligner le rôle important joué à ce titre durant la résistance par le CNR. Le rapprochement des différentes familles politiques y avait contribué à l’esquisse d’un aggiornamento social : accord tacite sur l’idée d’associer les salariés à l’activité économique du pays que ce soit au niveau macro économique – planification et interventionnisme de l’État – ou que ce soit au niveau microéconomique de l’entreprise.

C’est la fameuse ordonnance du 22 février 1945 sur les Comités d’Entreprise, signée du général de Gaulle, dans le préambule de laquelle on peut lire : « Le grand mouvement populaire qui a libéré la France de l’ennemi n’a pas été seulement un mouvement de libération nationale. Il a été également un mouvement de libération sociale. L’idée motrice en a été la nécessité d’associer les travailleurs à la gestion des entreprises et à la direction de l’économie ».

N’oublions pas dans le même esprit que notre actuelle Constitution stipule, à travers son préambule qui reprend à son compte celui de la Constitution de 1946, que : «Tout travailleur participe, par l’intermédiaire de ses délégués, à la détermination collective des conditions de travail ainsi qu’à la gestion des entreprises ». Voilà une disposition peu connue et nullement mise en valeur. Le droit qu’elle pose, s’il n’est guère appliqué aujourd’hui encore, désigne pourtant un principe parfaitement constitutionnel qui est au cœur du projet participationniste, alors incontesté à la Libération.

Avec la rupture entre de Gaulle et les partis de gauche consommée en 1946, spécialement avec le Parti communiste, c’est la fin de ce compromis idéologique. Pire même, car la lutte acharnée qui, à l’époque du RPF, s’engage, dans le contexte de la Guerre froide, entre gaullistes et communistes, aura pour conséquence d’hypothéquer pour longtemps toute sympathie des organisations ouvrières envers la participation. Alors dénommée Association Capital Travail, cet objectif avait revêtu l’image d’une arme politique tournée, avant toute chose, contre le communisme pour le contrecarrer sur son terrain, celui de l’entreprise. Elle fut donc dénoncée comme telle. Niant en cela l’esprit de la Libération, la gauche n’en retint qu’un subterfuge destiné à tromper les ouvriers.

Or, cette image a marqué toute une génération de syndicalistes et de militants ouvriers. Nous en sortons à peine, et il faudra du temps encore pour effacer cet a priori. Étrange quiproquo, d’ailleurs, dans la mesure où si l’opposition de Charles de Gaulle au PCF se situait sur le plan philosophique, celui naturellement du respect de la liberté individuelle et du refus de l’exploitation politique de la lutte des classes, il concernait bien davantage le terrain de l’indépendance nationale en visant l’inféodation du premier parti ouvrier de France aux directives de Moscou. Cet affrontement sans concession se solda peu après, d’ailleurs – ironie de l’histoire – par une connivence des deux protagonistes dans la lutte contre la CED.

Donc, pour résumer les aléas de la participation et pour mieux en comprendre l’évolution actuelle, disons que les premiers socialistes sont partis d’une sympathie pour la thématique participative puis, une fois engagés dans la spirale de la compétition avec les guesdistes et les communistes autour de la surenchère révolutionnaire, ils ont engagé le mouvement ouvrier et le mouvement socialiste dans la rhétorique exclusive de la lutte des classes. Dans sa compétition pour le leadership du mouvement ouvrier, le discours socialiste tout en couvrant une pratique réformiste est entraîné par son rival communiste, loin, très loin, de la thématique participative pour camper sur la logique politique de la lutte des classes. Pendant toute cette période-là, les réformes de structures dans l’entreprise n’ont pas pu avancer véritablement. Ce n’est un paradoxe qu’en apparence puisque avec l’affirmation du choix stratégique « classe contre classe », tout compromis de classe au sein de l’entreprise – cœur même du débat – devenait tabou, donc exclu.

Le fait qu’il y ait eu énormément de projet de loi, toutes les difficultés que de Gaulle a rencontrées, et bien sûr pas simplement à l’intérieur de sa famille politique mais surtout à l’extérieur, sur des projets malgré tout pleinement légitimes et souhaitables, témoignent de cet écart. Depuis, le modèle international qui servait de phare aussi bien aux communistes qu’aux socialistes (en dépit de leur critique) – « paradis soviétique » pour les uns, contre-exemple pour les autres – s’est abîmé dans la faillite morale, matérielle, politique. Ces deux courants de pensée se retrouvent aujourd’hui orphelins de références et nous les voyons redescendre désemparés de cet Aventin, privés de toute doctrine sociale de substitution, toute réflexion autour de la voie participationniste ayant été, depuis plus de quarante ans, gelée pour cause de connotation gaulliste trop prononcée.

Alors l’Europe en tant que projet fédéral mythique a servi un temps de palliatif aux socialistes en matière de dessein humaniste, d’autant qu’après avoir été en charge de l’État en pleine période de crise économique et face à un chômage endémique, il leur était moins aisé de concentrer leurs attaques contre l’entreprise capitaliste. Et puis, ce vide théorique ne pouvant durer très longtemps, il leur faut quand même disposer d’un corps de doctrine ou du moins de quelque chose à proposer pour changer la condition salariale, c’est pourquoi l’on voit aujourd’hui la famille socialiste s’écarteler entre ceux qui s’accrochent toujours à un humanitarisme ostentatoire autour de thèmes légitimes comme l’antiracisme, mais qu’ils surmédiatisent afin de leur faire jouer ce rôle de palliatif en lieu et place de cette lutte des classes de jadis (sans percevoir, me semble-t-il, que cette démarche revient simplement à accompagner l’adaptation de la société civile aux conditions d’épanouissement du libéralisme contemporain), et ceux qui refusant d’abandonner complètement ce qui fut à l’origine de leur identité – à savoir la question de la condition salariale – sont amenés à s’intéresser de nouveau, mais par la force des choses et à contre-cœur pour certains, à la participation.

On assiste en quelque sorte à un douloureux retour aux sources. Ainsi, j’observe depuis peu un climat bien moins défavorable à l’émergence d’avancées politiques en matière de participation. Cette nouvelle donne, dont nul ne peut dire si elle durera mais dont on peut supposer que le général de Gaulle aurait tant souhaité en bénéficier à son époque, m’inspire une réflexion pour finir : face à une pareille opportunité, je crois que nos hommes politiques devront faire preuve de responsabilités à l’Assemblée, l’important n’étant pas de savoir quelle famille politique va tirer la couverture à elle, mais l’important étant d’avancer concrètement pour la France et pour les salariés.

 

 

Intervention d’Alain Larcan

Vous avez tout à fait raison d’insister sur le refus d’une certaine dialectique chez le Général et son remplacement par la notion de l’interdépendance des grandes propositions : unité nationale, rassemblement, participation, planification, rôle de l’État. Vous êtes un expert dans l’histoire des idées sociales et vous insistez à juste titre sur ce que l’on a appelé le socialisme français : Fourier, Proudhon, n’oublions pas Louis Blanc et dans une certaine mesure, les organisateurs, les premiers « technocrates », les disciples de Saint-Simon. Je n’ai jamais retrouvé la citation exacte que seul Georges Cattaui attribue à Louis Blanc et qui aurait été le slogan, la phrase clé : « plus de salariés, des associés ». Je crois que c’est dans un ouvrage de Guizot. Je pense que cette phrase semble avoir marqué le général de Gaulle et est en effet un point de départ de l’association au sens socialiste, plus exactement sociétaire, car le terme de sociétaire débute, comme vous le savez, dans les années 1848-1852.

Par contre, je suis toujours frappé de l’oubli de la doctrine sociale de l’Église, de la recherche d’un « ordre social chrétien ». On cite volontiers Le Play et ensuite il y a un amalgame Lamennais, Lacordaire, Montalembert. Je reste personnellement convaincu que le milieu du général de Gaulle est beaucoup plus marqué par Albert de Mun et René de la Tour du Pin qui est, ne l’oublions pas, l’auteur de Vers un ordre social chrétien, l’organisateur des semaines sociales, fondées en 1904, date intéressante pour le Général, les cercles catholiques d’ouvriers, Léon Harmel, la pensée du Père de Pascal et l’action d’Eugène Duthoit dans le Nord qui était en relation avec la famille de Gaulle. L’influence de l’Encyclique De Rerum Novarum, qui est beaucoup plus en avance que celle plus tardive de 1931, Quadragesimo Anno, tout ceci me paraît pour la pensée du général de Gaulle au moins aussi important que les idées sociales et socialistes.
Enfin, un dernier point souligne la vocation universelle de la France à répandre les idées, issues ou non de la Révolution française. Pour de Gaulle, le socialisme était né en France avec Proudhon, et non avec Marx. Cet antagonisme Marx-Proudhon était pour le Général essentiel, car il était convaincu de l’originalité de l’idée française du socialisme. C’est peut-être là l’originalité française, que de Gaulle souhaitait dans tous les domaines.

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