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La traversée du désert par Jacques DEBU-BRIDEL

Jacques Debû-Bridel, La traversée du désert 1952-1958, Espoir n°14

Que faut-il entendre par cette expression devenue courante «la traversée du désert » : cette longue marche dans la nuit des gaullistes fidèles au milieu de l’indifférence générale, avec ses désertions, ses reniements, ses dérobades et la solitude de plus en plus accentuée du général de Gaulle ?

Il s’agit en fait de cette période de six années qui débute avec l’échec des élections municipales en 1953 (et le retrait du R.P.F. de la vie parlementaire), et s’achève avec le retour au pouvoir du Général en 1958. Elle se déroulera en trois étapes, assez différentes, la première et la dernière entrecoupée d’oasis, l’intermédiaire la plus longue, singulièrement plus aride.

A la tête du R.P.F., le général de Gaulle dirige son combat pour la France menacée par l’Incurie et l’impuissance des partis, contre les privilégiés de toute espèce qui sacrifient la patrie à leur commodité, et, tâche pénible, il doit stimuler, réveiller le zèle de ses partisans assez enclins à renoncer au combat pour les honneurs.

Beaucoup de conservateurs, droitiers impénitents rêvent à la soupe et déserteront pour rejoindre au premier appel «le pouvoir » incarné par le petit bonhomme Pinay ; puis ce sera la grande trahison de Saint-Maur. Vingt-six élus, reniant leurs engagements, passent à l’adversaire.

Le Général ressentit durement cette défection d’hommes élus sur son nom. Elle ne le surprit guère, car ils avaient tous blâmé son refus de faire bloc avec la droite lors des élections. Meneurs de jeu, les anciens conservateurs de la IIIe qui n’avaient rallié le gaullisme que par tactique électorale, les Barrachin, les Bergasse, les Legendre, les Sesmaison entraînaient, hélas ! à leur suite Billotte, ancien chef d’état-major du général de Gaulle.

Cet abandon le peina.

« Lui aussi voulait être ministre, me confia-t-il peu après, alors qu’il s’agissait de redresser la France !»…

Après tout, Saint-Maur, ce n’était que la défection de quelques notables, de professionnels de la politique, pris aux délices du régime. Le suffrage universel, à l’occasion des élections municipales, aurait pu les désavouer, confirmer la mission du R.P.F. Hélas, la gangrène parlementaire avait gagné les cadres électoraux, l’électoralisme coulait à plein bord. Pour éviter de nouvelles défections, le Général fut obligé de porter le fer rouge au Conseil municipal de Paris. Parmi les exclus, un résistant authentique qui semblait « pur et dur », J.-L. Vigier, secrétaire politique du groupe. La situation se révélait difficile.

En invitant son frère, mon ami Pierre de Gaulle, à ne pas participer aux élections, le Général porta le dernier coup à ceux qui lui demeuraient fidèles. Leur échec fut total. Paris liquidait le R.P.F., assurait le triomphe des conservateurs et du marais; les résultats en province furent aussi désastreux. Alors que le R.P. F. avait réuni 26% des suffrages, avec 3 327 élus dans les communes de plus de 9000 habitants en 1947, il n’obtenait plus que 10% des voix avec 1365 élus. La majorité était perdue à Paris, Marseille, Strasbourg, Saint-Etienne, etc. Derniers bastions : Bordeaux et Le Mans… C’est pour l’instant, aux yeux du Général, un verdict sans appel; bien qu’il ait prévu ce résultat, il ne s’attendait guère à l’étendue de la défaite. Trois jours après le second tour, c’est le retrait du R.P.F. de la vie parlementaire et électorale.

Du message qu’il adressa pour expliquer sa décision, on retint surtout la phrase sur «les jeux, tes poisons, tes délices du régime ». Elle ne saurait faire négliger ces graves avertissements :

« L’effort que je mène depuis la guerre, entouré de Français résolus, pour que notre pays trouve enfin son unité et mette à sa tête un Etat qui enfin en soit un, n’a pu jusqu’ici aboutir. Je le reconnais sans ambages. C’est, il faut te craindre, au détriment de la France. Le monde le sait, lui qui assiste à la triste parade de notre foire politique.»

Et de signaler «le recul de la France sur tous les terrains».

Cette décision, qui Interdisait aux élus gaullistes de se réclamer du R.P.F., fut, pour beaucoup d’entre eux, accueillie à la  Chambre « avec un lâche soulagement ». Nul ne les empêcherait plus de participer aux corridas ministérielles. Au groupe sénatorial, la réaction fut tout autre ; dans un texte rédigé par le cher Henry Torrès, nous rappelions n’avoir jamais participé aux délices et aux jeux du régime; élus du R.P.F., ayant toujours défendu ses objectifs, nous faisions très fermement part de notre volonté de conserver notre drapeau.

Une  délégation porta la motion rue de Solférino ; le Général, qui dissimulait mal sa satisfaction de ce «refus d’obéissance par fidélité », accepta de venir à l’issue d’un dîner « prendre le café et bavarder avec tous «ses sénateurs », dont il reconnut la loyauté.

La rencontre eut lieu le 26 mai, au premier étage du restaurant « La Fontaine Gaillon », face à l’établissement que    le « Blanc de blanc » des déjeuners Goncourt a rendu célèbre. Grave, certes, inquiet pour le présent, peut-être, un peu sur la réserve au début de cet échange de vues, le Général, sensible à la ferveur que lui témoignaient, è trois exceptions près, ses compagnons, combattants ou déportés de la Résistance, se détendit, manifesta même beaucoup de bonne humeur et d’humour.

Un méchant esprit me glissa à l’oreille : « C’est Napoléon à Fontainebleau, retrouvant   ses   grognards après l’abdication ». Erreur !

Charles de Gaulle n’avait pas abdiqué. Il suffisait de l’entendre pour en être persuadé. Il poursuivrait, hors des compétitions subalternes des factions, la lutte pour ouvrir les yeux à l’opinion. Dans l’état actuel des choses, sous le règne des partis toujours porte-parole d’intérêts privés, diviseurs par nature, aveugles à l’intérêt national et maîtres sans rivaux de la presse, grâce aux puissances d’argent qu’Us servaient, il n’attendait plus rien d’élections, au surplus faussées en leur principe.

Il se montra féroce pour les déserteurs. Et d’opposer avec force l’inflexibilité des républicains sous l’Empire qui finirent par triompher avec Gambetta…, et même Jules Ferry, à l’opportunisme veule, à la fringale d’honneurs d’un Emile Ollivier qui s’effondra à Sedan avec le régime qu’il avait rallié. C’est au cours de cet après-dîner que j’entendis pour la première fois, je crois, le général de Gaulle défendre le référendum, envisageant ses multiples modes d’application, n’écartant pas même, comme cela est pratiqué en Suisse, l’initiative populaire. Il n’aborda pas l’éventualité de l’élection du président de la République au suffrage universel, mais en revanche, reprenant en somme ses propos du discours de Bayeux, il nous fit un exposé brillant du rôle de notre Assemblée et des modifications profondes de son mode de désignation.

Avant de nous quitter, à notre grande joie, remerciant notre groupe de sa loyauté, il nous autorisait à conserver le titre de R.P.F.
Il n’aurait tenu, je pense, qu’aux sénateurs du R.P.F. de poursuivre ces relations confiantes avec le Général et de constituer, comme en 1948, le fer de tance du mouvement. Si aucun d’entre eux ne se fourvoya dans le gouvernement de la IVe République, la majorité, sous la pression des députés, par crainte des élections, et pour mille raisons de solidarité locale entre les élus des deux Assemblées, décida d’adhérer aux républicains sociaux de Chaban-Delmas et de renoncer au sigle du R.P.F. (novembre 1953). Je me fis libérer alors de mes fonctions de secrétaire général politique de ce groupe ; j’ai toute raison de croire que le Général m’en sut gré.

Avec le ministère Laniel, après la crise ministérielle, allait débuter le pourrissement du gaullisme parlementaire. Les députés participeront à tous les cabinets qui succéderont au brave et lamentable Laniel, pis encore, è toutes les intrigues pour la chasse au portefeuille. Ils ne se réveilleront qu’à l’occasion du gouvernement de Mendès France, le seul auquel le général de Gaulle accorda un préjugé favorable, et leur fidélité, jugée « déroutante », à ce gouvernement ne s’explique que par Appui discret mais non équivoque que lui accorda le général de Gaulle.

Car Charles de Gaulle, avec un R.P.F arraché aux sordides marchandages parlementaires, était toujours sur la brèche. Si, en 1947, il s’agissait d’abord de faire échec au « séparatisme » en marche vers le pouvoir, le danger avait changé; l’impérialisme américain mettait alors l’indépendance de la France en péril avec l’accord tacite et résigné des « atlantistes », M.R.P., socialistes ou plévenistes… Mendès France était alors disposé et capable de faire échec aux deux dangers les plus directs, « l’américanisation » de la guerre du Viêtnam, la Communauté Européenne de Défense (C.E.D.).

Sur ce point, le Général fut explicite, il fallait lui donner toute sa chance, sans trop d’illusions cependant Et le 13 octobre 1954, Mendès, président du Conseil, se rendra a l’Hôtel Lapérouse où le général de Gaulle le recevra une heure et demie pour s’entretenir de la situation internationale. 1954 est encore une année de bataille où le Général intervient, lance ses troupes à Fassaut et remportera jusqu’en 1958 ses dernières victoires : paix en Indochine, vite gâchée par l’incurie gouvernementale à la remorque des Etats-Unis, et surtout échec de la C.E.D.

La déchéance du R.P.F. est déjà incontestable. Les services de la rue de Solférino sont incontestablement réduits, la situation financière dramatique, le mouvement se survit grâce aux dévouements de quelques fidèles. Le 21 juillet 1954, avant la fin de ta session, je suis appelé rue de Solférino. Hier, ruche bourdonnante d’un parti lancé à la conquête du pouvoir, aujourd’hui presque désertée. Il s’agit de préparer la rentrée.

Un peu las, le général de Gaulle a conservé toute sa combativité, toute sa lucidité aussi. Il me fait sans complaisance, mais non sans une certaine mélancolie, le bilan de « notre échec» :

«J’ai raté mon affaire, dit-il, aux élections de 1951. »

« Le choix des candidats n’a pas été heureux, bien souvent » et, durement :  Qu’avions-nous à faire des Legendre, des Barrachin et de tous ces vieux revenants conservateurs ou radicaux de la IIIe République ? ils ont pourri le groupe ».

Les apparentements, bien sûr, avaient joué contre le R.P.F. Le Général avait parfaitement envisagé cette éventualité.

«Mais à aucun moment, sous aucun prétexte nous ne pouvions, sans nous renier, entrer dans la danse, nous faire le complice des partis et de leur mauvais coup… »

La fermeté du propos, la voix qui, tout à coup, s’élevait témoignaient que, si c’était à refaire, les mêmes consignes seraient données au mouvement.

« Mais, (de reprendre après quelques secondes de silence), la vraie raison de l’échec n’est pas là. Les bourgeois qui avaient eu la trouille des communistes étaient rassurés. Voilà ! C’est la frousse du communisme qui nous a portés en 1947. Passée la grande peur des bien-pensants, comme dit Bernanos — et ils ne pensent bien du reste qu’à leurs sous — ils sont naturellement retournés à leurs petites préoccupations, à la défense de leurs petits intérêts, à leurs petites querelles. La droite n’est plus ni nationale, ni sociale. »

Le Général m’avait fait demander pour m’indiquer de la façon la plus formelle «qu’il n’avait rien à faire, rien de commun avec les républicains sociaux». Il y avait parmi eux de ses amis, mais il y en avait « beaucoup ailleurs, tel Louis Vallon ou vous-même. »

L’équivoque entretenue à ce sujet par l’état-major des républicains sociaux semblait fort l’irriter, d’autant que beaucoup d’entre eux rivalisaient de zèle pour décrocher les maroquins ou demi-maroquins. De la part de certains, le général de Gaulle ne s’indignait, ni ne se souciait Au contraire, la défection d’hommes en qui il avait eu confiance le peinait.

Je l’ai entendu particulièrement dur, presque amer, au sujet de Koenig:

« Koenig, avec ce qu’il représentait pour l’opinion, n’avait rien, rien à faire dans un ministère ».

Puis, sarcastique :

«C’est un ambitieux, d’une façon démesurée avec ses moyens ».

Un peu plus tard, il me dira :

« Koenig, il pense avec son képi. »

Enfin, après le coup de force contre le sultan Ben Youssef, compagnon de la Libération, la rupture fut totale. Pas une seconde, et d’aucune façon, il ne devait plus jamais faire appel à lui.

L’année 1954 fut encore pour le général de Gaulle une année de combat.

Répondant à son appel, à très peu d’exceptions près, les élus du R.P.F. se retrouvèrent aux côtés des militants pour faire échec à la C.E.D.

«Même les ministres à l’heure décisive auront tenu bon».

Et ils étaient nombreux, les ministres de Mendès France : Chaban-Delmas, Koenig, Fouchet, Lemaire, etc.
Un commentateur s’étonna de «la constance avec laquelle les élus du R.P.F. ont soutenu Mendès France ». Rien de surprenant pourtant. Les ralliés au régime apportaient naturellement leurs voix au pouvoir. Les fidèles, les durs, les clairvoyants savaient que le général de Gaulle avait donné le feu vert à Mendès, « la moins détestable des mauvaises solutions possibles dans le cadre du régime »; la seule capable de faire repousser la C.E.D. Les parlementaires demeurés fidèles aux directives du Général auront, au cours des sept mois du ministère Mendès France, permis : de mettre fin à la guerre franco-vietnamienne; de régler provisoirement le problème tunisien; enfin et surtout, d’écraser dans l’œuf la C.E.D. Politique annonciatrice de celle qu’innovera le général de Gaulle en 1958 et qui fut pour l’essentiel, notons-le en passant, appuyée par le parti communiste français.

Quand le débat fut enfin porté devant l’opinion et le Parlement, le mot d’ordre fut net et clair :

«Il faut briser les reins à la C.E.D., coûte que coûte… Le four où la France ne disposera plus de son armée, ce sera fini de son indépendance ! Elle sera un protectorat des Etats-Unis. Car cet amalgame de bataillons ne sera en fait qu’une sorte de légion étrangère aux ordres des Américains. Il faut empêcher cela à tout prix. »

Au Parlement ce fut une véritable guerre de harcèlement contre les gouvernements supposés enclins à faire ratifier le traité. Laniel fut barré à Versailles et écarté de la présidence de la République pour les gages donnés aux Pleven,  P. H. Teitgen et autres « cédistes» d’avant-garde. Michel Debré, presque chaque semaine, menait ta lutte au Conseil de la République. La vraie bataille fut livrée devant l’opinion; presque sans Interruption les réunions se succédèrent au début de l’année 1954 et jusqu’au rejet final du funeste projet.

Les gaullistes furent à l’avant-garde de cette mobilisation des masses pour l’indépendance. Les communistes faisaient chorus. Certains de nos amis refusèrent de participer à leurs côtés aux réunions ; fêtais heureux, bien au contraire, de me retrouver auprès de nos camarades du Front National pour la bonne cause, avec mes amis gaullistes Henry Terres, Pierre Lebon, ou de vieux républicains patriotes de la IIIe comme Louis Marin.

A vrai dire, ces réunions communes, où des adversaires de la veille se retrouvaient côte à côte pour fafre échec à la liquidation de l’armée française, attiraient un nombre extraordinaire d’auditeurs. Le problème était posé dans toute son ampleur. Le général de Gaulle, loin de blâmer « ce travail en commun» avec l’adversaire numéro un de la veille, m’encouragea à le poursuivre.

« Il faut surtout ne pas perdre de vue l’objectif : tordre le cou à la C.E.D. Eh bien puisque les communistes sont d’accord, n’hésitons pas en cette occasion à lutter ensemble, puisque c’est pour la France. »

Tout au plus nous conseilla-t-il d’éviter le plus possible, surtout en province, d’être seuls avec les communistes sur la même estrade :

« Il faut s’efforcer de réunir à cette occasion tous ceux qui sont d’accord, nationalistes, radicaux, M. R.P. s’il y en a.»

Comme les communistes avaient exactement le même souci, ce fut ce qui se produisit le plus généralement.

On sait la suite. Le lundi 30 août, la C.E.D. fut balayée par 319 voix contre 264.

Sept mois plus tard, au cours d’un entretien où il se révéla particulièrement las et découragé, le général de Gaulle, changeant de ton un moment, devait au moins me redire :

«Notre succès contre la C.E.D., cette victoire de la France, justifie à lui seul la création du Rassemblement. Qui sait ce qui serait advenu si nous n’avions pas pu alors mobiliser l’opinion ? »

Fort de ce succès qu’il estimait devoir être sans doute le dernier de son activité politique, le général de Gaulle cessa dès lors d’intervenir dans le cours des événements. Le réarmement de l’Allemagne, que prévoyaient les accords de Paris signés par Mendès France, fut finalement ratifié par le Parlement; arrêtée provisoirement en Indochine, la guerre s’allumait en Algérie. Mendès était renversé le 6 février 1955, «victime, constatait tristement Charles de Gaulle, en dépit de ses mérites, d’un régime qu’il avait défendu contre moi ».

Le gaullisme, depuis lors, semblait un simple souvenir. Les ministères se succédaient, chacun avec son petit contingent d’anciens élus du R.P.F., heureux de servir le régime.

Rue de Solférino où les visites se faisaient de plus en plus rares — résigné, parfois écœuré, le plus souvent méprisant et sarcastique — le général de Gaulle assistait, isolé, impuissant, à la dégradation de la situation à laquelle participaient, complices, des hommes qui lui devaient leur situation politique.

«Certains vont à la soupe sans rien me dire. C’est fort bien ! D’autres viennent parfois ici à confesse et libèrent leur conscience en me demandant de les autoriser à ne plus me suivre ! Je n’ai rien à permettre, à conseiller, à défendre. Chacun est libre, selon sa conscience », puis, élevant le ton : « Selon sa guise, ou selon ses appétits. »

Je lui proposais alors de former, dans les deux assemblées, avec tous ceux demeurés fidèles, sans tenir compte des étiquettes, de véritables « commandos gaullistes ». Ceux-ci, à la Chambre comme au Sénat, agiraient sans engager le général mais selon ses seules directives, en renonçant à tout souci électoral et dans le seul souci d’alerter le pays, de sonner le tocsin.

Après un moment de silence, m’ayant longuement regardé, il leva les bras d’un geste las :

« Vous êtes le premier, et le seul, à me parler ainsi… (Mais) vous avez plus d’une corde à votre arc et surtout vous êtes un esprit libre. Mais dans l’ensemble, tous les élus, tous ceux qui siègent dans ces assemblées, tous ceux qui espèrent y retourner ou y entrer, tous, n’ont qu’un seul souci : les élections…, leur élection! C’est la raison d’être des partis. »

Et de conclure,

« la démocratie ce n’est pas cela, et puis il y a d’abord la France. »

La situation allait se dégradant, ta guerre d’Algérie s’intensifiait.

Élu pour faire la paix, Guy Mollet faisait appel au contingent, institutionnalisait de facto la torture, le déplacement par milliers des Algériens en de véritables camps de concentration, laissait violer la loi internationale par le détournement de l’avion marocain où se trouvait le président Ben Bella etc.

L’heure des grands reniements avait sonné. Charles de Gaulle était pour presque tous «le solitaire de Colombey » voué à une solitude romantique. A ceux qui ne voulaient pas désespérer, les sages répondaient en évoquant le souvenir de Georges Clemenceau et de sa retraite vendéenne.

Mais pour les plus pressés, « une page était tournée » et l’un d’eux, paraphrasant Gambette, déclarait :« Pensons-y toujours, n’en parlons jamais plus » ; c’était sans doute plus commode pour être ministre d’Edgar Faure ou de Guy Mollet… Plus cynique, mais, constate Péguy, «les maréchaux sont faits pour trahir», l’ancien secrétaire général du Ft.P. F., Jacques Soustelle, n’hésitait pas à outrager le maître qu’il avait servi tant d’années et auquel il devait pratiquement tout. A Vincent Monteil qui s’étonnait de le voir prôner l’intégration, système qui n’avait guère les faveurs du généra! de Gaulle dont Soustelle passait encore pour « un inconditionnel », celui-ci de répliquer brutalement :

« Ce Gaulle n’a aucun avenir. Toute sa carrière politique est derrière lui. » il ajoute même avec fiel : « Et puis, il est gâteux, il ne sait plus ce qu’il dit. »

Que Charles de Gaulle n’eût plus d’avenir politique, qu’il appartînt à l’Histoire et dût être «relégué au musée », c’était en effet dès 1955 l’opinion générale. François Mauriac, en avril 1958, m’écrivait mélancoliquement : « Autour de moi, personne ne croît au retour du général de Gaulle au pouvoir. »

Personne, pas même le principal intéressé! A Paris, où il venait de Colombey régulièrement bien que plus rarement, les visiteurs se faisaient toujours de plus en plus rares. De Gaulle était hors jeu, la rédaction de ses Mémoires occupait le plus clair de son temps. Il suivait cependant fort attentivement « ce long enlisement du régime dans la guerre, l’impuissance et le mensonge qui perdait tour à tour toutes les cartes de la France. »

Je n’oublierai jamais l’impression lugubre que m’a laissée cette entrevue du 30 novembre 1956, par une froide journée d’un automne pourri, où un beau feu de bois dans la cheminée ne parvenait pas à égayer l’atmosphère lourde qui régnait ; le siège de la rue de Solférino était presque désert, éveillant l’impression mélancolique des églises et des palais désaffectés. Cette entrevue eut lieu quelques jours après mon intervention condamnant la stupide équipée contre l’Egypte; loin de m’en tenir rigueur, le Général m’affirma qu’il ne se serait jamais lancé tête baissée dans cette aventure à la suite des Anglais, mais qu’en revanche, l’affaire engagée, il n’y aurait pas renoncé sous la pression de Khrouchtchev et d’Eisenhower.

« Mais dans l’état actuel, la France n’a plus, ne peut plus avoir de politique. »

Il ne m’avait jamais paru si désabusé. La situation en Algérie l’inquiétait fort et, entre autres, le rôle de Soustelle qui s’efforçait de le compromettre :

«Il n’a pas vu le problème; il est comme les autres, tous les autres, les Bidault, les Mollet ! » Comme je lui demandais avec insistance de sortir du silence, d’intervenir, je m’entendis répliquer, quelque peu stupéfait ; « A quoi bon parler dans le désert ? Ce que je dirais serait au surplus déformé par la presse, ta radio ! Je suis sans prise sur l’événement »

Puis, après un bref silence, levant le bras droit et me fixant :

« Voyez-vous, au fond j’ai tout raté. »

Comme je tentais de protester, lui de reprendre en haussant le ton :

«Je dis : tout raté. J’ai préconisé la guerre des chars et je n’ai pas été écouté. J’ai essayé après ta Libération de redresser la France, de lui donner les Institutions indispensables pour jouer son rôle dans le monde. Ce fut encore un échec. Ceux qui se réclamaient de moi, socialistes, M.R.P., d’autres encore, se sont coalisés avec les communistes pour m’écarter du pouvoir ou me paralyser. Quant au R.P.F., vous en savez autant que moi ! Alors, à quoi bon intervenir maintenant ? Mais continuez, continuez quand même. Je ne désespère pas de la France ; elle en a vu d’autres. Pour moi, je crois que c’est fini. »

Comme je protestais à nouveau, il haussa les épaules — geste qui lui était peu familier —, et de conclure : « lis ne feront jamais plus appel à moi… Ou ce sera trop tard…, oui, trop tard. »

Les jours passaient; le régime vacillait sur sa base, la guerre d’Algérie qui s’éternisait avec son cortège de tortures, de délations, d’infamies, entraînaient par une pente fatale le pays à la guerre civile. Avant-dernier président du Conseil de la IVe, Félix Gaillard, brillant, séduisant, avec le charme primesautier et la légèreté d’un jeune homme, trop gâté par une vie qui devait tragiquement finir, s’était résigné et s’en remettait au tuteur américain. Michel Debré sonnait la charge dans son Courrier de la Colère, aujourd’hui introuvable, contre les partisans de la négociation avec «les rebelles ». Pour éviter le pire, les prudents, les perspicaces, les habiles, les inquiets, (petit à petit), prirent le chemin de Colombey ou de la rue de Solférino : Edgar Faure, Pinay, beaucoup d’autres. Le clan «Algérie française » s’efforçait d’accaparer le général de Gaulle qui lui opposait un silence imperturbable.

Quand il nous donna le feu vert, le 16 avril 1958, pour notre «appel des républicains», et que je lui soumis notre texte, il devait me répéter encore, après avoir affirmé «qu’en aucun cas il ne serait l’homme d’un coup d’Etat » :

« Mais vous savez bien aussi qu’ils ne m’appelleront jamais. Jamais ! Ils préféreront tout perdre, l’Algérie, l’Afrique, la République, la France. »

Aujourd’hui, le temps ayant inexorablement scellé le destin du guide auquel la France doit tout, je songe à ces cinq mots de notre entretien de 1956 : «J’ai tout raté…, trop tard. »

Dans la cruelle lucidité d’un chef qui avait prévu le déroulement du futur, ils expliquent, éclairent ce qui dans son comportement pouvait paraître étrangement désabusé, même après son retour au pouvoir : trop d’occasions avaient été perdues. Il fut appelé en effet «trop tard»; en 1940, au ministère de la Guerre, quand tes Allemands étaient déjà aux portes de Paris! Abandonné par les partis qui s’étaient réclamés de lui, écarté du pouvoir, il y revint « trop tard » pour restaurer l’Etat et traiter sur pied d’égalité avec les nations de notre ancien empire colonial et construire démocratiquement cette Union française qui était son grand rêve.

Le temps perdu ne se rattrape pas et ce « trop tard » résonne étrangement à mon esprit. Et que penser de la fin d’un de nos plus grands hommes d’Etat, révolutionnaire au sens le plus noble du terme, foudroyé dans sa retraite devant un jeu de cartes, attendant l’heure des informations à l’O.R.T.F. ? Fin shakespearienne. Nouvel et dernier épisode de la traversée du désert dont un peuple ingrat, trompé par des nains, risque de faire les frais. A moins qu’une jeunesse nouvelle ne soit décidée, par-delà les barrières factices des partis, à reprendre le flambeau, et le veuille avec l’énergie et l’intransigeance des résistants de toujours.

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