Menu Site Découvrir De Gaulle
bio_lefranc

Pierre LEFRANC : “La traversée du désert”

Pierre Lefranc, La traversée du désert, Espoir n°131 juin 2002

Maison morte ? Pas tout à fait. La plupart des collaborateurs du RPF ont regagné ou pris des occupations privées. Le Général, qui a subi deux opérations de la cataracte, absorbé par la rédaction de ses Mémoires, vient moins souvent et le problème de la petite équipe qui l’entoure encore, ou qui vient l’assurer de sa fidélité, est de lui trouver des interlocuteurs. On ne se presse pas et les demandes d’audience se font de plus en plus rares. Il nous revient de solliciter des personnalités qui ont des choses à dire ; il y en a peu.
Devant cette perspective de temps vide, de Gaulle décide d’effectuer deux grands voyages d’abord durant l’été 1956 : les Antilles, Tahiti, la Nouvelle-Calédonie, ensuite en mars 1957, le Sahara.
Pendant son absence c’est, rue de Solférino, le silence complet. Au début de 1958, un sondage indique que les Français ne croient pas au retour du Général aux affaires et pourtant l’on se convainc de ne pas désespérer. Le 1er janvier 1958, il écrit :

« Si l’ambiance venait à changer, alors oui, il faudrait agir » (Lettres, Notes et Carnets, juin 1951-mai 1958, p. 343).

Convaincu de l’impuissance du régime, de Gaulle pense qu’il trébuchera et que ce sera peut-être l’occasion d’intervenir pour le modifier. Les liens se détendent et la poignée de fidèles s’efforcent, au cours de déjeuners périodiques, de trouver des motifs d’optimisme. Le Général guette, mais les mois et les années passent et pèsent de plus en plus lourd.
L’événement attendu se produit le 13 mai de cette même année 1958 : à Alger, la foule descend dans la rue et conteste le gouvernement. Soudain, le vent se lève. Le 14 au matin, un mercredi, comme d’habitude, de Gaulle est à Paris dans son bureau de la rue de Solférino, mais l’atmosphère de la maison a changé. C’est l’alerte. Nous nous retrouvons à trois (1) dans des pièces vides alors que le téléphone commence à sonner. En quelques heures, la France gaullienne se réveille et nous ne savons où donner de la tête. De Gaulle simule le scepticisme, mais nous croyons découvrir une lueur au fond de son œil. La preuve en est que, dès le lendemain, il nous fait diffuser une déclaration. Dès lors, la rue de Solférino devient un centre d’intérêt pour toute la presse mais nous manquons désespérément de moyens.
Devant la frénésie qui s’empare de tous nos correspondants, nous craignons des initiatives qui déborderaient du cadre de la loi : marches sur des bâtiments publics, intrusions dans les préfectures, collusions avec les militaires. C’est pourquoi il paraît urgent de canaliser ces incontrôlables enthousiasmes. Nous créons donc, le 16 mai, « l’Association nationale pour l’appel au général de Gaulle dans le respect de la légalité républicaine », dont le siège est naturellement rue de Solférino (2). De ce jour, devenus ainsi le centre de toute l’agitation politique, les trois étages de l’immeuble suffisent à peine à contenir les bonnes volontés qui se manifestent. En effet, d’anciens compagnons du RPF sont venus se mettre à notre disposition et maintenant, un secrétariat restreint fonctionne. C’est dans cette atmosphère d’improvisation que nous procédons à l’organisation hâtive de la conférence de presse du 19 mai.
En vingt jours décisifs, de Gaulle effectuera onze trajets entre Colombey-les-deux-Eglises et Paris. Ainsi, impossible à joindre, il prend du champ et échappe à l’agitation, mais celle-ci retombe sur nous, seule unité parisienne liée à l’homme vers lequel se tournent tous les regards. Bien que le Général nous ait recommandé de ne nous mêler de rien, nous ne pouvons l’éviter et nous concertons heure par heure sur les attitudes à prendre et les réponses à donner.
Les anciennes structures du RPF reprennent vie et nous voyons débarquer, ou nous appeler inlassablement au téléphone, tel ancien délégué ou important correspondant. C’est la plupart du temps dans le bureau du premier étage que nous nous retrouvons. Les passages du Général sont brefs et rares les communications téléphoniques avec Colombey.
Notre tâche, confirmée par les déclarations de De Gaulle, est d’éviter tout dérapage et de tenter de calmer ceux qui ne rêvent, pour bousculer le processus, que d’une intervention en force venue d’Alger.
Nous savons que le Général ne veut être rappelé que suivant les strictes procédures républicaines mais les impatients, en particulier certains militaires qui viennent à nous clandestinement, craignent quelques ultimes manœuvres des partis et souhaitent forcer le destin.
C’est le 29 mai, en fin d’après-midi, pour se rendre à l’Elysée à l’appel du président Coty, que le général de Gaulle quitte pour toujours la rue de Solférino.
En effet, il s’installe à l’hôtel Lapérouse avant de gagner Matignon, mais il n’a pas oublié l’immeuble des espérances et des déceptions et il tiendra à ce qu’un groupe d’entre nous s’en rende propriétaire pour préserver le lieu désormais historique.

(1)    Jacques Foccart, Olivier Guichard, Pierre Lefranc. L’aide de camp, Gaston de Bonneval est le plus souvent en déplace ment avec le Général.
(2)    En raison de son rapide développement, elle s’installera, fin juin, 15 rue du Louvre.

Sommaire du dossier