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Le général de Gaulle sous-secrétaire d’Etat par Marc FERRO

Marc Ferro, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, Le général de Gaulle sous-secrétaire d'Etat, Espoir n°73, 1990

[Au ministère de la Défense Nationale et de la Guerre], le secrétariat du général de Gaulle a duré une dizaine de jours du 6 juin au 16 juin 1940 : le destin de la France s’est joué pendant cette courte période.

Le 6 juin, de Gaulle est chargé de s’occuper «de l’arrière», le 7 juin, il participe pour la première fois à une discussion sur le « réduit » breton, discussion commencée le 31 mai. Il n’est pas l’initiateur de ce projet, mais il a pu en voir l’idée avant qu’il ait à en débattre — il existe plusieurs indices pour le penser. Le 8 juin, il rencontre Weygand, nommé généralissime en même temps que Pétain l’a été au gouvernement.

Il voit Weygand avec le comportement d’un ministre qui parle à des militaires qui sont sous ses ordres ; ceux-ci voient en lui un simple général à deux étoiles, ce qui, évidemment, crée un climat particulier, et explique les versions sulfureuses que l’on possède de cet entretien. C’est ce jour-là qu’en réunion interministérielle, Weygand a parlé pour la première fois d’armistice, et exposé la situation tragique que connaissent nos armées. De fait, les Allemands entrent dans Paris deux jours après.

Le 9 juin, chargé des rapports avec les Anglais, le général de Gaulle se rend à Londres. Il demande, d’urgence, aux Britanniques une aide militaire, essentiellement aérienne, que Churchill lui refuse en lui expliquant qu’il préfère conserver cette aviation pour la défense de l’Angleterre. De Gaulle revient alors en France. On a écrit qu’il avait « échoué » dans sa mission ; certes, mais le problème était complexe.

Le 10 juin, au comité de guerre où il siège, de Gaulle a sa première algarade avec Weygand : lorsqu’il est question de continuer la guerre, Weygand lui demande ce qu’il propose en tant que membre du gouvernement, de Gaulle répond : « Le gouvernement n’a pas à faire des propositions, il a des ordres à donner ». Le 10, il suggère à Paul Reynaud de remplacer Weygand, décidé à signer l’armistice ou à mettre fin aux hostilités — on n’en est pas encore aux débats sur les termes « armistice », « cessation d’hostilités », « capitulation » — et il indique le nom du général Huntziger. Bien que battu à Sedan, ce général semble avoir une vue plus globale de la guerre que Weygand ou Pétain. Il n’a pas comme seule perspective l’hexagone, a élaboré une stratégie mondiale plus large que celle de Weygand dont l’horizon se limite pour l’instant à défendre la Somme, puis la Seine, puis la Loire.

Le 11, de Gaulle se rend chez Huntziger. Le même jour, il est à Briare avec Churchill lorsque celui-ci vient en France pour discuter avec Paul Reynaud de la situation. Nous sommes en plein exode, et le 11 est le jour où se dissocie l’alliance franco-anglaise ; la rupture apparaît claire au sein du gouvernement d’abord, mais aussi entre les Français et les Anglais.

Le 12, de Gaulle obtient à l’arraché de Paul Reynaud qu’on puisse transférer en Afrique du Nord, considérée comme l’arrière, les troupes disponibles, les forces pour continuer la lutte. Il propose que, pour gagner du temps et que l’évacuation vers l’Afrique du Nord puisse se faire (et ce sera l’objet d’une seconde mission en Angleterre), la résistance française s’appuie sur deux pôles : le Massif Central et la Bretagne, le fameux réduit breton. C’est à ce sujet qu’il apparaît isolé au sein du gouvernement. Ainsi Leca, chef de cabinet de Paul Reynaud, lui lance : « Il semble que le général de Gaulle soit le seul de son avis ».

Le 13, à Briare, à Tours et à Chissey où se tiennent les Conseils, une algarade éclate entre Mme de Portes, l’amie de Paul Reynaud, et Georges Mandel, qui soutient les vues de De Gaulle de résistance jusqu’au bout. Le 14, lorsqu’on quitte hâtivement la Loire pour Bordeaux, on a plus ou moins en tête l’idée d’un «armistice» ou d’un « cessez-le-feu » ou d’une « cessation des combats », les modalités et termes n’étant toujours pas fixés. A cette date l’emporte la solution dite du  « bourgmestre » : il y aurait en France un représentant des autorités françaises (et Paul Reynaud pense à Pétain) et l’ensemble du gouvernement se replierait en Afrique du Nord. C’est la « scissiparité » du gouvernement : celui-ci serait scindé. Le débat sur les avantages de la scissiparité du gouvernement dure deux, trois, quatre jours, jusqu’à Bordeaux. Or Pétain dit qu’il ne quittera pas la France, alors que le président du Conseil Paul Reynaud avait envisagé de replier le gouvernement à Concarneau, ou à Port-Vendres, ou encore à Alger, sinon à Londres.

C’est ainsi qu’a lieu le 14 cette scène incroyable racontée par Leca : on est en plein exode. Dans une cohue invraisemblable, à un carrefour de routes, de Gaulle — qui revient d’une mission en Bretagne —, rencontre Leca, le directeur de cabinet de Paul Reynaud, et lui demande

« Où en est-on ? »

Le chef de cabinet lui répond qu’on discute de la scissiparité du gouvernement, une partie restant en France — il n’indique pas le nom de Pétain — tandis qu’une autre partie irait à Alger. De Gaulle le regarde de sa hauteur et lui dit:

« Enfin, on se bat, ou on ne se bat pas ? »

Le 14 juin, en pleine débâcle, ce dialogue unique décrit admirablement le personnage.

Le 14, de Gaulle arrive ainsi à Bordeaux, d’où il retourne à Londres. Le 16, à Londres, il doit obtenir l’aide maritime des Anglais pour que les troupes françaises puissent être évacuées en Afrique du Nord. Il n’obtient pas cette aide ; mais se profile à ce moment-là la fameuse proposition d’union franco-anglaise, une idée de Jean Monnet, Pleven, etc., que Churchill adopte sans trop y croire. De Gaulle s’enthousiasme pour cette idée qui est le seul moyen, juge-t-il, de continuer la guerre même si toute la France est occupée, avec un gouvernement et des forces uniques.

Ce jour-là, il a eu un entretien téléphonique assez troublant et dont on ne saurait assurer la substance. Il aurait été dit à de Gaulle qu’il dirigerait les forces militaires alliées, et de Gaulle aurait dit à Paul Reynaud au téléphone:

« Ainsi c’est vous qui commanderez les deux pays, Angleterre et France si l’union se fait ».

Dit-il cela pour séduire Reynaud ?

« Comment, dit Paul Reynaud — il y a un témoin — les deux pays… » et la communication fut interrompue.

Pétain pense et dit que  « ce serait une union avec un cadavre »… le cadavre, est-ce l’Angleterre qui n’existe guère ou est-ce la France qui n’existe plus ? J’ai l’impression que dans son esprit, c’était aussi bien l’Angleterre, parce que la France allait se régénérer grâce à lui. Mais on peut en juger autrement. Quoi qu’il en soit, dans cette union, pour que la France n’ait pas l’air de devenir un nouveau Dominion, la seule solution eût été que ce fût un Français qui dirigeât les deux Empires, ou au moins les forces militaires des deux pays. Or, cette solution n’a été retenue par personne et on n’en parle plus. De Gaulle revient à Bordeaux en espérant que l’union a été décidée. Mais c’est pour apprendre que le gouvernement a été confié au maréchal Pétain. Il repart alors à Londres, ce qui signe la fin de ces douze jours.

L’analyse de quelques problèmes doit permettre de mieux resituer le rôle et la place de De Gaulle pendant ces journées.

Première constatation, son isolement; deuxième donnée, c’est l’anglophobie croissante des hommes au pouvoir au moment où de Gaulle est chargé des rapports franco-anglais.  Le troisième problème est au nœud de cette discussion pas toujours explicite qui oppose deux solutions : la première consiste à abandonner le territoire français pour porter la guerre dans le monde, c’est le plan de De Gaulle et de Paul Reynaud, et la seconde, c’est le raisonnement de Pétain qui pense à 1918 ; il veut sauver le maximum du territoire français hors de l’emprise ennemie ; on accepte une amputation du nord, et d’une partie de l’Est, pour garder un morceau de France indépendant comme la Prusse en 1806, pour régénérer le pays ultérieurement comme Pétain le dit dès le mois de juin.

Abandon du territoire ou amputation, tel est le grand débat, mais qui n’est jamais énoncé clairement, parce que toutes les cartes sont faussées. Le quatrième problème tient dans le débat entre les théoriciens de la guerre courte et ceux de la guerre longue. Les uns croient à la guerre courte, d’autres à la guerre longue — la guerre longue, c’est celle que prévoit de Gaulle, elle doit durer des années grâce à l’appui de l’Amérique.

Il faut insister plus particulièrement sur trois questions dont de Gaulle ne parle pas ou peu dans ses Mémoires. Il ne parle pas du réduit breton, alors que même si l’idée n’est pas de lui, c’est un projet qu’il a envisagé et soutenu. Il ne parle pas de Mme de Portes; or l’amie de Paul Reynaud a joué un rôle central dans tous ces événements. Le troisième point est celui des différentes capitulations de Paul Reynaud dans sa relation amicale, — affectueuse, avec de Gaulle.

L’isolement de De Gaulle est déjà complet quand il est nommé secrétaire d’État. C’est au point que lorsque Paul Reynaud a constitué son premier gouvernement, il voulait nommer de Gaulle. Daladier, ministre de la Guerre, a dit :

« S’il entre, je sors ».

De Gaulle a écrit une lettre à Paul Reynaud, dans laquelle il exprime son désarroi de ne pas avoir été pris dans le gouvernement :

« Une fois devenu le maître, vous nous abandonnez aux hommes d’autrefois » ; c’est évidemment Weygand et Pétain.

Il poursuit en lui demandant un poste. Irrité de ne pas avoir été choisi alors que Paul Reynaud a défendu ses idées depuis des années, de Gaulle lui dit qu’il souhaite avoir « quelque chose », il précise qu’il n’entend pas être au cabinet militaire :

« J’entends agir avec vous, mais par moi-même ».

Enfin,

««Vous renoncez à me prendre comme sous- secrétaire d’État, faites au moins de moi le chef du corps cuirassé ».

Reynaud le nomme général à titre temporaire.

Quand de Gaulle apprend qu’il va y avoir un remaniement, il envoie cette lettre… de rappel. Ceux qui ont confiance en lui ont prévu qu’on crée un comité de salut public de quatre personnes : Paul Reynaud, de Gaulle, Mandel, Pétain. Weygand serait chargé d’exécuter les décisions de ce comité de salut public (5 juin). Or, c’est Baudouin qui est nommé au poste qu’espérait de Gaulle, c’est-à-dire secrétaire du comité de guerre, et grâce à l’intercession de Mme de Portes. Paul Reynaud se garde de créer ce comité. Nommé secrétaire d’État, de Gaulle demande qu’on l’adjoigne à la Défense nationale, pas seulement à la Guerre, il est très isolé si on excepte bien sûr Mandel, Reynaud et Campinchi qui est ministre de la Marine.

Au reste, cet entourage de Paul Reynaud est assez étrange. Certes, Margerie veut qu’on se batte jusqu’au bout, en Angleterre et dans le monde, mais d’un autre côté, le directeur du cabinet militaire, le général de Villelume juge qu’on est perdu, qu’il faut signer l’armistice au plus vite pour que le pays ne soit pas entièrement occupé : c’est la thèse de Pétain — que Mme de Portes accueille personnellement à son arrivée chez Paul Reynaud. Leca, chef de cabinet, est goguenard devant le comportement de De Gaulle qui, à peine arrivé secrétaire d’État, a convoqué les photographes dans la cour du sous-secrétariat d’État à la Guerre :

« On n’a jamais vu un sous-secrétaire d’État dans un gouvernement de 36 personnes se faire photographier comme s’il en était la vedette », m’a-t-il dit.

Leca n’est pas hostile aux idées de De Gaulle, il le deviendra plus tard pour des raisons d’ordre personnel.
De Gaulle est cependant mal à l’aise, d’autant plus qu’il commet dès sa nomination une petite erreur psychologique : lorsqu’il rencontre Villelume, chef du cabinet militaire de Paul Reynaud, il lui dit :

« Mon général, je suis heureux que vous soyez sous mes ordres »

et Villelume lui répond :

« Mais je ne suis pas du tout sous vos ordres », les experts convoqués confirment que de Gaulle secrétaire d’État n’a pas sous ses ordres le chef du cabinet militaire du président du Conseil. Cet incident lui fait un ennemi de plus dans le cabinet.

Dans le même ordre, de Gaulle va voir Weygand, lors de sa première mission, comme s’il était le chef-adjoint du gouvernement. Il s’adresse à Weygand comme à un inférieur hiérarchique, parce qu’il juge qu’on l’a nommé à la direction de la guerre et que puisque Paul Reynaud est le ministre de la Guerre, et lui son délégué, c’est lui, — de Gaulle — qui dirige la guerre.

La première entrevue se passe très durement. De Gaulle, après que Weygand lui ait dit que les Allemands passaient la Somme, aurait répondu :

“Soit, ils passent la Somme. Et après ? »

Weygand répond :

« Après ? C’est la Seine et la Marne.
— Oui. et après ? dit de Gaulle.
— Après ? mais c’est fini !
— Comment ? Fini ? Et le monde ? Et l’Empire ?

Weygand éclate et dit :

« L’Empire ? mais c’est de l’enfantillage !»

Weygand a contesté cette version gaullienne de son entretien mais l’esprit y était. De Gaulle méprise Weygand parce que Weygand est resté hostile à ses conceptions blindées et il l’assimile à Pétain.

Pétain est un autre ennemi dans la place. Pétain a été nommé, mais de l’avis général, Paul Reynaud l’a appelé avec seulement l’idée que sa présence au gouvernement redonnerait confiance aux Français : c’était le vainqueur de Verdun. Pétain croyait, quand on l’avait rappelé d’Espagne, que c’était pour signer l’armistice. Il pensait qu’il allait jouer le grand rôle qu’il attendait depuis de longues années. Il arrive chez Paul Reynaud, Hélène de Portes le reçoit, Paul Reynaud arrive et lui dit :

« Merci, Monsieur le Maréchal, d’être venu »

et il ajoute cette phrase :

« Je viens de nommer Weygand généralissime ».

Pétain lâche :

« Ah, celui- là, je ne l’aime pas ».

Tout ce qu’il imaginait s’effondre. Pétain est là, jusqu’au 5 juin, et pendant ces quinze jours-trois semaines, il est amorphe, abattu : il était venu avec l’idée qu’il allait accomplir quelque acte important, l’armistice, et Reynaud nomme Weygand pour faire la guerre ! Il se rend ridicule au Conseil avec ses considérations sur la guerre de 1914- 1918 et on commence à dire qu’il est une potiche.

Pour la première fois, le 6 juin, alors que le gouvernement était constitué depuis le 17 mai, Pétain demande à voir Paul Reynaud.

« Enfin, se dit Reynaud, il va me dire quelque chose ! »

Pétain dit seulement à Paul Reynaud :

« Quoi ? Vous avez nommé de Gaulle, cet ingrat ».

Ainsi, au moment où les Allemands sont sur la Somme, la seule démarche historique de Pétain consiste à fustiger de Gaulle. Les raisons sont d’ordre personnel — on les connaît.

De Gaulle n’est « rien », il a contre lui Weygand, Pétain, le cabinet, et il veut jouer le rôle de celui qui dirige. Il a des adversaires autour de lui et cet isolement rend étonnant son comportement. Il n’est soutenu que par Margerie, par Paul Reynaud ; or, Reynaud l’abandonne une fois, deux fois, trois fois. Par contre, chaque fois que Paul Reynaud a besoin d’un appui, il se tourne vers de Gaulle, tous les témoins l’attestent ; il le cherche des yeux, au Conseil des ministres, au Conseil de guerre, quand il est là. Mme de Portes exerce alors une influence opposée. De Gaulle écrit en 1947 dans un entretien publié dans Paroles françaises à propos du 13 juin 1940:

«Le plus grave est la situation à la présidence du Conseil ; nous étions à Chissey le Président, Jeanneney et moi, nous étions arrivés à remonter Paul Reynaud. A midi, Mme de Portes est arrivée, tout notre travail était perdu ».

C’est la seule confidence concrète que de Gaulle a faite sur le rôle explicite de Mme de Portes. Le jugement est exact dans sa substance mais n’est peut-être pas équitable dans son jugement.

La deuxième difficulté réside dans le fait que de Gaulle est chargé des rapports avec l’Angleterre au moment où l’anglophobie en France atteint un degré jamais vu. Des hommes comme Georges Bonnet, en 1939, Daladier en 1938-1939 et quelques autres comme Yvon Delbos ont réussi — dans les capitulations successives qu’ils ont effectuées face à Hitler, à Prague, à Munich et en d’autres circonstances —, à faire semblant d’agir comme si l’Angleterre menait le jeu pour cacher la lâcheté de notre politique.

Le quai d’Orsay a su s’y prendre pour que l’on croie que les Anglais menaient la danse, et que les Français ne faisaient que suivre le mouvement. Cela avait commencé avec la remilitarisation de la Rhénanie où, en 1936, Sarraut avait attendu l’avis d’Anthony Eden avant d’agir et n’était pas intervenu sur le conseil de l’Angleterre. C’est vrai que là, les Anglais avaient joué le rôle de mentor, mais moins dans les capitulations qui ont suivi. Les responsables français avaient tellement honte vis-à- vis des Tchèques, des Roumains et des Polonais de cette politique de capitulations successives qu’ils ont su faire croire aux Français que les décisions étaient prises par les Anglais.

Ultérieurement, sous Vichy notamment, on a pu dire que les Français avaient été au service de l’Angleterre et cela a alimenté une partie de la propagande anglophobe. Comme par ailleurs, l’Angleterre fut la première à déclarer la guerre à l’Allemagne à propos de l’invasion de la Pologne, Laval a pu soutenir qu’elle nous avait « entraînés » dans la guerre. Cette polémique a duré jusqu’au procès de Riom, – et même davantage.

En France, l’anglophobie est de plus en plus grande, on accuse l’Angleterre d’avoir évacué la Norvège trop vite, ce qui est une accusation stupéfiante, puisque ce sont les Anglais qui y sont partis : les Français ne les ont rejoints que plus tard. Autre grief, plus légitime, il n’y a que peu de troupes anglaises en France le 10 mai 1940. Surtout, les Anglais ne veulent pas envoyer d’avions supplémentaires sur le front franco-belge. De Gaulle se heurte au refus britannique quand il arrive à Londres, Churchill lui faisant carrément comprendre que cela ne sert à rien d’envoyer l’aviation anglaise en France et que la cause des alliés sera bien mieux sauvegardée à long terme si la Royal Air Force reste en Angleterre. Les Français qui se battaient et qui voyaient qu’il n’y avait pas d’avions, ni français, ni anglais, purent nourrir une grande amertume vis-à-vis des Anglais.

Autre grief à propos de Dunkerque, où on accuse les Anglais de n’avoir été actifs que pour évacuer leurs troupes. En fin de compte, les Anglais ont évacué trois fois plus des leurs que de Français, mais le nombre de ces derniers a néanmoins été considérable ! Et, à l’époque, on ne l’a pas su. On a dit au contraire qu’il n’y avait eu que peu de troupes françaises évacuées depuis Dunkerque ; et cette information a ajouté à l’anglophobie ambiante. C’est dans ce contexte que de Gaulle est chargé de demander cette aviation — qu’il n’obtient pas —, puis de retourner à Londres pour obtenir une aide pour l’Afrique du Nord, qu’il n’obtient pas non plus ; enfin il propose cette union qui ne se fait pas. On ne saurait dire qu’il a travaillé dans des conditions favorables.

Pourtant, il a su établir un lien privilégié avec Churchill. Au deuxième voyage, quand ce dernier est venu au Conseil de guerre suprême, de Gaulle était à ses côtés durant deux déjeuners ; puis quand de Gaulle est retourné à Londres pour le projet d’union, ils ont à nouveau déjeuné ensemble. Les liens avec Churchill progressent rapidement. De Gaulle a trouvé dans Churchill l’homme qui correspondait à sa propre vision de la guerre.

L’anglophobie atteint son point culminant lorsqu’est énoncée la proposition d’union, notamment auprès des ministres qui veulent conclure un armistice. Le débat sur leur nombre exact, un pointage n’a guère de sens. Ce qui compte, c’est le poids des intervenants ; la voix de Pétain ou de Weygand a une autorité plus grande que d’autres.
La proposition de l’union n’est pas accueillie avec négligence comme on l’a dit. Pour Paul Reynaud, c’est une dernière chance. Il avait espéré auparavant que les États-Unis interviendraient avec force. Or, Roosevelt a répondu par de bonnes paroles;  il ne s’est engagé en rien. La proposition d’union est ainsi accueillie avec des sarcasmes. On accuse Paul Reynaud de prendre ses instructions à Londres, Pétain le dit lui-même. Or il est vrai que Reynaud ne veut pas agir sans le consentement des Anglais. De Gaulle va plus loin et il accepte la dissolution momentanée de la souveraineté française pour pouvoir continuer la guerre.

Le troisième problème est celui du débat sur les raisons de l’armistice. Pétain juge qu’il faut signer l’armistice très vite pour régénérer la France ensuite. Cet argument de la régénérescence de la nation, il l’expose dès le 27 mai, donc avant qu’il y ait un vrai danger de mort pour l’armée française. Il a pensé très tôt à cette restauration de l’ordre moral. Pour lui, l’armistice en est la condition. Il dit à l’ambassadeur d’Espagne qu’il aimerait rencontrer Hitler pour signer cet armistice et pouvoir ensuite s’attaquer à la régénération du pays. L’ambassadeur l’a immédiatement rapporté et les Allemands l’ont su. C’est pour cela qu’Hitler a pensé qu’on pourrait peut-être s’entendre avec Pétain — qui se souvient de 1914-18 et se rappelle l’exemple de la Prusse;  signer l’armistice avant que les Allemands n’occupent tout le pays. Weygand veut signer l’armistice parce qu’il juge que « tout est foutu » (c’est son expression), alors que Pétain juge qu’il faut signer avant qu’il ne soit trop tard. Chez Pétain, c’est une stratégie, alors que chez Weygand, c’est une nécessité.

L’hypothèse du réduit breton a été proposée avant que de Gaulle soit là, et le 29 mai, de Gaulle est encore au beau milieu de la bataille de chars qu’il a livrée près d’Abbeville. A-t-il semé l’idée et Reynaud l’a-t-il reprise ? En tout cas, c’est de Gaulle qui en a été le chantre. Il n’en parle pas dans ses Mémoires. Il ne parle pas du réduit breton, il parle seulement de la Bretagne, mais l’expression « réduit breton » est bien la sienne. Le 31 mai, la défaite de la France apparaissant inéluctable (bien qu’on n’ait pas encore perdu la bataille de la Somme, et qu’il y ait encore des poches à Dunkerque), Churchill et Spears envisagent la possibilité de regrouper des forces françaises en Bretagne, d’où elles passeraient en Angleterre. Churchill et Spears comprennent que cela impliquerait un blocus de la France, qu’on serait obligé de la bombarder et qu’à ce moment-là, il faudrait qu’apparaissent des guérillas.

Cette idée de guérilla paraît incroyable le 31 mai 1940. Néanmoins, l’idée de se replier sur la Bretagne pour évacuer les troupes en Angleterre est une solution qui ne plaît pas à certains parce qu’à nouveau, le gouvernement aurait l’air de dépendre de l’Angleterre. C’est le 17 juin que pour la première fois, de Gaulle en parle officieusement. Villelume se dresse contre lui et fait valoir avec des arguments techniques que c’est une mauvaise idée : la Bretagne possède des montagnes orientées ouest-est, et par conséquent, ce ne sera pas une succession de replis possibles ; elle ne constitue donc pas une défense valable.

Il n’en reste pas moins que, contrairement à ce qu’on a dit depuis, Weygand a accepté un moment l’idée d’un réduit breton, et il a même nommé, le 7 juin, un général — Robert Altmayer — pour cette opération. D’une certaine façon, de Gaulle va superviser les projets du général Altmayer à propos de ce réduit breton, à la grande colère de Weygand, car autant celui-ci accepte l’idée que de Gaulle, membre du gouvernement, définisse des objectifs, autant il ne peut tolérer qu’il conduise lui-même des opérations militaires. Pour lui, de Gaulle, sous-secrétaire d’État, a le droit de mener la politique du gouvernement, il n’a pas le droit de donner des instructions au général Altmayer.

Selon Mme de Portes, il existe deux gêneurs qui constituent un obstacle à l’armistice : de Gaulle et Mandel. Ces deux derniers ne se connaissent pas tellement, mais ils ont la même conception de la défense de la République et de la lutte contre le nazisme, ils veulent se battre, alors que Paul Reynaud commence à chanceler. Ennemi numéro 1 : de Gaulle. Elle peut compter sur Baudouin et sur Villelume pour le neutraliser. Il existe aux archives un témoignage sensationnel de Pierre Simon, chef du bureau de coordination, et qui en rend compte.

Il est daté du 13 juin à Chissey, jour où Pétain jette son épée sur la table et dit :

« Assez tergiversé, il faut signer l’armistice, et tout de suite;  je suis d’accord avec Weygand ».

Mme de Portes rencontre Mandel et lui dit :

« On en a assez de votre politique et de vos politiciens”

Désignant de Gaulle qui passait et qui revenait de Bretagne , elle ajoute :

« Et qu’est-ce qu’il vient faire encore ici celui-là ? Encore un qui veut se transformer en politicien ? Qu’il aille se mettre à la tête de ses chars et faire ses preuves sur les champs de bataille. Et puis qu’est-ce que c’est encore que ce comité de Londres présidé par Monnet qui n’a jamais songé qu’à se remplir les poches et qui après avoir fait l’emprunt chinois s’est mis dans la tête de nous fournir des avions américains ? Au point où on en est il nous faut l’armistice et l’armistice à tout prix. »

Le témoin raconte que plus tard, de Gaulle sortit avec le texte d’une proclamation du président Paul Reynaud assignant comme but aux troupes françaises la résistance à outrance dans les deux réduits du Massif Central et de la Bretagne. Nous sommes le 13. Il remet ce texte au chef de cabinet pour publication. Cette proclamation n’a jamais vu le jour, c’était Mme de Portes qui en avait obtenu le retrait.Un deuxième texte prouve le rôle particulier joué par Baudouin contre de Gaulle ou contre la poursuite de la guerre. C’est le rapport de Dejean, futur ambassadeur à Moscou, daté du 21 juin, mais qui porte sur la situation du 14. C’est un télégramme chiffré dont on trouve le chiffre et la traduction à côté :

« Situation le 14 juin, bataille aéroterrestre terminée. La bataille aéronavale commence. La Méditerranée va devenir un fossé antichars, les avions américains qui ont été commandés vont arriver. La continuation de la guerre en Méditerranée a pour brève échéance la démolition de l’Italie qui sera, ainsi, la première acculée à une paix séparée. »

Tel est le plan de Paul Reynaud qui consiste à se replier jusqu’aux ports méditerranéens pour embarquer le gouvernement qui ira, soit à Casablanca, soit à Alger. Un commissaire administratif (le « bourgmestre ») sera laissé en France — ce devrait être Pétain, mais Pétain veut signer l’armistice. Telles étaient les intentions de Paul Reynaud lorsqu’à 8 h 20, la voiture le déposa à la préfecture de Bordeaux. C’est alors que Baudouin divulgua partout ce projet, le rendant inapplicable.

Ainsi Mme de Portes et Baudouin ont joué un rôle qui dépasse leurs personnes. Il ne s’agit que de menus faits, mais il en existe d’autres, montrant ce qui a été entrepris pour mettre à bas la politique de résistance et soutenir Pétain. Ainsi Baudouin qui joue la carte de la réconciliation Weygand-Pétain va être nommé ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Pétain en récompense de ses services.

Dernier point : les capitulations de Paul Reynaud dont de Gaulle est témoin. La première de ces concessions est qu’il avait promis de nommer de Gaulle, puis a désigné Baudouin, parce que Daladier avait fait pression sur lui. Deuxième concession : de Gaulle a obtenu qu’on limoge Weygand et qu’on lui laisse le choix du successeur ; de Gaulle choisit Huntziger. De Gaulle va voir Huntziger, il n’est pas convaincu par sa conversation que Huntziger soit « l’homme de la situation », c’est son expression. Quand il revient pour annoncer cela à Paul Reynaud, celui-ci a déjà complètement oublié qu’il l’avait chargé de remplacer Weygand par Huntziger, il fait valoir que lui, Paul Reynaud qui a nommé Pétain et Weygand, ne peut pas si vite se déjuger, cela ferait mauvaise impression. La troisième concession se situe à propos du réduit breton. C’était une idée que Paul Reynaud avait soutenue au travers de De Gaulle, il l’abandonne devant la pression des militaires.

Quatrième concession: Reynaud a accepté de demander aux Anglais s’il peut signer l’armistice. Ainsi Paul Reynaud a fini par accepter l’idée qu’on parlera d’armistice. Le mot est lancé par Lebrun, l’exigence vient de Weygand, elle est soutenue à fond par Pétain, mais alors que Reynaud a dit : « Non, jamais », c’est tout de même lui qui dit aux Anglais : « si je demandais l’armistice, qu’est-ce que vous feriez ? ».De Gaulle le sait, et c’est à ce moment-là qu’il veut donner sa démission.

Mandel lui dit :

« Non, vous êtes un homme probe, il faut que vous incarniez quelque chose ; nous nous sommes déconsidérés par le passé, il n’y a que vous qui pouvez faire quelque chose de grand. »

Quand de Gaulle décide de partir, il désire emmener Mandel, Mandel lui dit :

« Non, je ne peux pas y aller — Pourquoi ?»

Il y a trois versions de la même réponse :

« Non je ne peux pas m’en aller, je dois rester avec mes coreligionnaires ».

La seconde :

« Non, je ne peux pas y aller parce que je suis juif et je dois rester défendre ma patrie jusqu’au bout. »

La troisième est de Spears :

« Non je ne peux pas venir parce que je suis juif et on dira que je suis un lâche. »

En vérité, il a dit :

« Non, je suis juif et on dira que je suis un lâche ; je reste en France. »

C’est vrai, à l’époque on dit que ceux qui s’en vont sont des lâches, c’est ce que disent Darlan, Laval et bien d’autres.

Enfin, la dernière petite lâcheté de Paul Reynaud est racontée par l’ambassadeur de Pologne Zaleski, réfugié en France. Paul Reynaud va le trouver, le 15 juin, et lui dit :

« Même Churchill comprend que nous devons demander l’armistice, est-ce que vous ne pourriez pas, vous les Polonais (qui ne l’avez jamais signé), le signer maintenant avec nous ?»

Ce sont ces traits qui ont découragé de Gaulle, qui l’ont durci dans sa détermination et qui l’ont rendu amer sur le comportement des hommes.

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