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Le capitaine de Gaulle au camp de Sczuszyn, septembre 1916.

Marcel DIAMANT-BERGER : le capitaine de Gaulle et l’expérience de la captivité

Marcel DIAMANT-BERGER, Le capitaine de Gaulle et l'expérience de la captivité, Espoir n°14, 1976

M. Marcel Diamant-Berger fut un compagnon de captivité du général de Gaulle durant la Première Guerre mondiale. Il a bien voulu nous communiquer le témoignage suivant et nous le remercions de nous avoir autorisé à le publier.

Le 19 novembre 1917, je m’évadai du château d’Hirschberg (Haut Palatinat bavarois), en compagnie du commandant (devenu général d’armée aérienne) de Goys de Mezeyrac.

Comme vous le savez peut-être, Renoir et Spaak tirèrent de notre évasion le thème de leur film « La grande illusion » ; notre évasion a été plusieurs fois racontée, notamment dans « Évasions d’aviateurs » et dans « Les Revenants » de mon cousin le colonel Reboul.

Nous avions été transférés au début d’octobre, de Goys et moi, d’Ingolstadt à Hirschberg et nous avions non seulement l’intention de nous évader, mais nous possédions plusieurs renseignements précieux que nous tenions du lieutenant de cavalerie belge Bastin (mort en déportation vers 1944) et du capitaine Petit, qui avait fait une tentative d’évasion malheureuse du château d’Hirschberg.
Nous nous sommes donc mis aussitôt à l’ouvrage.

Or, quelques jours après notre arrivée, de Goys, au cours d’une de nos petites promenades en haut des remparts, d’où nous devions nous jeter bientôt, me dit, à propos de son chapeau civil :
– Je vais vous raconter d’où il vient ; je ne pouvais pas vous le raconter plus tôt ; du reste vous serez le seul à le savoir…, avec de Gaulle et l’abbé Michel…

Quelques jours avant notre départ, un ouvrier était venu faire une réparation ; c’était, je crois, un serrurier ; il était, comme d’habitude, accompagné par une sentinelle ; après avoir terminé son travail, il repartit le long du couloir ; la sentinelle marchait, fort heureusement, quelques pas en avant de l’ouvrier. Tout d’un coup, celui-ci poussa un cri :

– Mein   Hut !…   (Mon  chapeau)

A un tournant du couloir, son chapeau s’était envolé…

Les deux hommes se retournèrent, regardèrent dans tous les sens : rien, personne !
Abasourdis, ils se rendirent dans la chambre du père Liersch, le commandant du Fort IX.

En passant, je vous rappelle que les Allemands, croyant avoir eu une idée de génie, avaient décidé de faire mettre en punition, pour six mois, au Fort IX d’Ingolstadt, tous les évadés repris en cours d’évasion.
Contrairement à tout ce qu’ils pouvaient imaginer, cette décision fut saluée par des éclats de rire dans tous les camps d’officiers et, de fait, un séjour au Fort IX était l’équivalent d’une citation à l’ordre de l’Armée…, et le fameux Fort IX devint immédiatement une académie d’évasion.

Tout le monde savait même, dans tous les camps d’officiers, qu’un jeune capitaine Charles de Gaulle y faisait des cours d’évasion ; avec méthode, il interrogeait les nouveaux arrivés, prenait des notes et, dans son cours, faisait des croquis à la craie sur la porte de fer d’une caponnière, sous le regard incompréhensif des sentinelles.

Bref, pour en revenir à notre serrurier, il expliqua sa mésaventure au commandant du Fort ; celui-ci, qui était bien loin d’avoir l’allure de von Stroheim, pesta, hurla, jurant qu’on retrouverait le chapeau…, quand on frappa à la porte :

– Herrein !

C’était l’abbé Michel, l’aumônier du Fort IX. Retenant une violente envie de rire, l’abbé entra et, tout de suite, déclara:

– Monsieur le Commandant, je viens de recevoir, sous le secret de la confession, un officier qui m’a déclaré avoir commis un vol…
– Un vol ?… C’est une honte…
– Oui !… Il a volé un chapeau…
– Le chapeau…  Mein Hut…
– Oui !… Votre chapeau !… Cet officier est très repentant… Aussi m’a-t-il remis 20 marks afin de les donner à cet homme… il pourra, avec cette somme, en acheter deux…
Que faire ? L’homme s’empara du billet et l’abbé, gravement, dignement, s’en retourna. Je demandai à de Goys :
– Le chapeau ?
– C’est de Gaulle qui l’a volé, pendant que je faisais le guet…

Et il ajouta :

– Comme vous êtes bien sage, venez dans ma chambre…, Je vais vous le montrer…

J’admirais…, avec un peu d’envie, car je n’avais, quant à moi, pour coiffure qu’une casquette, confectionnée dans un morceau de soutane par le capitaine Petit.
Cette soutane avait été trouvée au fond d’un placard du château d’Hirschberg ; cette ancienne résidence du prince Eugène de Beauharnais (devenu duc bavarois) était devenue celle de l’évêque d’Eichstätt, qui l’avait prêtée à l’administration militaire pour y enfermer des officiers suspects.
Quant à l’abbé Michel, devenu curé de Varennes en Argonne, il resta pendant toute sa vie notre ami.
Il est mort au début d’août 1970 ; je venais de lui rendre visite ; j’en fis part au général de Gaulle, qui l’aimait beaucoup.

Voici la lettre qu’il m’écrivit, sans se douter que ses jours étaient aussi comptés :

le 18 août 1970
Mon cher Diamant-Berger,
C’est avec une profonde émotion que j’avais appris la mort du chanoine Michel, notre ancien camarade de captivité au Fort IX. Aussi, ai-je été très touché de ce que vous avez eu la délicate pensée de m’écrire à son sujet.
Vous savez que je ne reçois personne actuellement. Mais je ne vous oublie pas et vous pouvez être certain que je lirai avec intérêt votre livre sur le « Masque de Fer» quand il paraîtra.
Veuillez croire, mon cher Diamant-Berger, à mes sentiments bien cordiaux.
C. de Gaulle.