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Leclerc et la France Libre par Jean-Louis CREMIEUX-BRILHAC

Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Leclerc et la France Libre, Espoir n°132, septembre 2002.

Dès la France Libre, Leclerc est, aux côtés de De Gaulle, une des figures emblématiques. Les noms de Leclerc et de Moulin – Leclerc pour ce qu’on a parfois appelé « la résistance extérieure », Moulin pour la résistance intérieure – sont, après celui de De Gaulle, ceux qui, après cinquante ans passés, surnagent dans la mémoire populaire.

Qu’il y ait une part d’injustice envers bien d’autres héros dans cette vue simplificatrice, on n’en disconviendra pas.

Mais peut-on s’en étonner quand l’homme qui marque les imaginations et les mémoires est un homme-symbole et qu’il a su inscrire à son actif une action de portée nationale, pour Leclerc la libération de Paris, pour Moulin, l’unification de la Résistance ? Et quand tous deux ont joint à une carrière prestigieuse le couronnement tragique d’une mort prématurée ?

Ce capitaine promu en deux ans général et dont l’itinéraire est fulgurant est bien le plus éclatant symbole des militaires Français libres, dans la plus complète acception de ces termes.

Je ne retracerai pas l’histoire de la France Libre. Je me contenterai d’en rappeler les caractères et le sens pour montrer à quel point Leclerc, d’étape en étape, les incarne ou les illustre.

L’Appel du 18 juin marque le refus initial de la défaite française et des armistices. Par sa précocité, par sa hauteur de ton, par la cohérence du corps de doctrine qui l’inspire, par la publicité dont il a bénéficié et grâce à la puissante personnalité de son auteur, l’acte radiophonique du 18 juin est inséparable de ses prolongements dans les esprits et dans les faits.

Deux traits me paraissent caractériser la France Libre naissante : sa singularité et l’aspect radical de son refus.

La singularité ? Je veux bien qu’aux yeux des Britanniques, elle n’apparaisse qu’après quelques semaines : car le choix essentiel – continuer la guerre en dépit de la mise hors de combat de l’armée française sur le continent – a été, en premier lieu, le choix de Churchill, suivi, après Dunkerque et Mers el-Kébir par la majorité de son peuple.
L’acte du 18 juin n’en est pas moins singulier, car il est un acte d’insubordination militaire, et il est le fait d’un Français qui est seul et restera longtemps presque seul : cette solitude révèle l’abîme mental qui est en train de séparer de l’Angleterre une France sous le coup d’un gigantesque traumatisme. Je rappelle que le Cabinet britannique a espéré voir le Maréchal refuser les conditions allemandes d’armistice ; dans cet espoir, il a entre les 18 et 22 juin, suspendu les appels radiophoniques de De Gaulle ; les 22 et 23 juin, il a espéré en l’arrivée de Français représentatifs capables de constituer, avec de Gaulle, un Comité national français ; jusqu’au 27 juin, il a espéré en Noguès, Commandant en chef en Afrique du Nord.

Cependant Herriot et Reynaud, autour du 25 juin, font dire à Churchill d’être compréhensif envers Pétain ; Blum choisit d’assumer son destin sur le sol national, sans élever la voix ; Daladier, l’inflexible Mandel et les fugitifs du Massilia pris au piège sont bientôt sous bonne garde à Casablanca et Alger.

Quant aux grands chefs militaires, ils croient que l’Angleterre aura le cou tordu comme un poulet. Le consentement de la troupe et de ses cadres à l’armistice est franc et massif. Sur la douzaine d’officiers généraux en activité présents en Angleterre à la fin de juin 1940, de Gaulle sera le seul à choisir l’insoumission. Sur 30 000 à 40 000 militaires français se trouvant en Angleterre au moment de l’armistice, presque tous demanderont à être rapatriés ; sur 11 500 membres de la Marine nationale, 882 optent pour la Marine française libre au 15 juillet.

A la mi-août, le total des effectifs terrestres ralliés, tant en Grande-Bretagne qu’en Afrique et au Proche-Orient, se situe aux alentours de 4 500 hommes. Encore sur ce nombre, 15 % sont des légionnaires étrangers, des spahis marocains et des tirailleurs noirs et 15 % des volontaires civils venus de France et hâtivement incorporés. L’armée traditionnelle a refusé l’aventure.

Les cadres initiaux des Forces françaises libres sont des lieutenants et des capitaines de la Légion étrangère et des troupes coloniales. Trois mois après l’appel du 18 juin, trois officiers généraux seulement, Muselier, qui est du cadre de réserve, Legentilhomme et Catroux, et cinq colonels ou lieutenants-colonels ont répondu à l’Appel.

Trois ans plus tard, les forces terrestres de la France Combattante, au maximum de leur puissance, en juillet 1943, après les ralliements enregistrés en Syrie et en Tunisie, ne dépassent pas 50 000 hommes. Sur ce total, les unités opérationnelles de l’armée de terre ne dépasseront guère 12 000 hommes. Certes, leur présence est beaucoup mieux que symbolique, elles le prouvent avec éclat à Massaoua, à Bir Hakeim et au Fezzan. Mais numériquement, elles comptent pour bien peu de chose dans les forces alliées.

L’apport des civils à la France Libre, jusqu’à 1942, est plus modeste encore. Les élites traditionnelles sont ailleurs. Le contingent le plus homogène est celui des pêcheurs et marins de commerce bretons qui fourniront d’ici la fin de 1940 la moitié des effectifs des Forces navales françaises libres.

Un seul parlementaire, Pierre- Olivier Lapie, pas un préfet, pas un ambassadeur, pas un directeur d’administration centrale : les ralliés civils ou réservistes de 1940 les plus représentatifs, outre René Cassin, professeur à la faculté de droit de Paris et co-président de l’Union fédérale des anciens combattants, ont été jusqu’alors des seconds rôles ou sont des jeunes.

Ainsi la France Libre initiale n’est qu’une dissidence très minoritaire.

Le ralliement du capitaine Philippe de Hauteclocque est d’une singularité qui s’apparente à celle du geste de De Gaulle. Il est le seul officier breveté qui ait quitté la France afin de rejoindre les Français libres. Pour continuer le combat, il s’est évadé deux fois, il a traversé une partie de la France à bicyclette, il a franchi plusieurs fois dans un sens et dans l’autre la ligne de démarcation.

Il est parti malgré l’intronisation du Maréchal, malgré Mers el-Kébir. Il n’atteint Londres que le 25 juillet. Cet officier, qui est l’un des plus estimés et l’un des plus brillants de sa génération, n’a pas mûri pendant des années, comme de Gaulle, la somme de réflexions politiques, stratégiques et tactiques qui l’ont conduit à rompre avec la discipline.

Sa décision prise dès le 26 juin 1940, sans doute après avoir entendu un des appels de De Gaulle, est immédiate et simple :

« Je ne renierai pas les principes d’honneur et de patriotisme qui m’ont soutenu pendant vingt ans », écrit-il à sa femme le 10 juillet. «Je te retrouverai quand on sera sur le chemin de la victoire ».

En cet officier d’élite doté d’une telle énergie combative qui est de surcroît un homme de sa caste – pour autant qu’on puisse dire que le chef des Français libres ressortit encore à une caste – rien d’étonnant à ce que le général de Gaulle se soit reconnu et qu’un lien immédiat et puissant, une compréhension et une confiance mutuelles se soient noués entre eux.

Au printemps 1942, de Gaulle confiera à son aide de camp Serreulles :

« Je manque d’hommes. J’ai deux hommes, Leclerc et d’Argenlieu. Ce sont les seuls ».

 

J’ai mentionné comme un deuxième trait caractéristique de la France Libre ce que j’appellerai – excusez le néologisme – sa « radicalité ».

De Gaulle aurait pu se contenter d’appeler à poursuivre la lutte, tout en admettant la nécessité de l’armistice. On l’aurait, sur le moment, beaucoup mieux compris. Or, la condamnation qu’il porte est totale : l’armistice est le péché originel, tous les actes subséquents et le maréchal Pétain lui-même, sont marqués, de ce fait, d’une tare ineffaçable.

De Gaulle est d’autant plus sévère qu’il est persuadé que Pétain n’est plus capable de dire non. Son refus sans nuances va de pair avec sa conviction d’incarner la seule attitude compatible avec « l’honneur, la raison et l’intérêt supérieur du pays ».

Ainsi, pour bien des Français de France anéantis par le désastre, l’entreprise de De Gaulle, digne sans doute d’admiration, a, en 1940, les apparences d’un donquichottisme, doublé d’un sacrilège, puisqu’elle met en cause la personne vénérée du Maréchal.

Elle est de surcroît tenue pour inconsidérée par l’intelligentsia française repliée à Londres et en Amérique, car de Gaulle ne se contente pas de créer un mouvement militaire, il a eu dès le 23 juin sinon dès le 20 juin, le dessein de constituer, face à Vichy, un contre-pouvoir politique, ce qui est dénoncé – et non pas seulement par Jean Monnet – comme une ambition aberrante. Cet objectif, de Gaulle n’y renoncera pourtant jamais et il finira par l’atteindre.

Car il se tient pour investi, envers et contre tous, des intérêts supérieurs de la patrie. La France Libre, c’est la France, le sang qu’elle versera sur tous les champs de bataille la légitimera chaque jour un peu plus. Reconnu, le 28 juin par Churchill comme chef des Français libres qui se rallient à lui pour combattre, il ne craindra pas, dès novembre 1940, de dénoncer, par la Déclaration organique de Brazzaville, l’illégalité et l’illégitimité du gouvernement de Vichy : un texte de combat si tranchant que Churchill n’en autorisera pas la publication en Grande-Bretagne.

Cette « radicalité » de De Gaulle envers le Maréchal et Vichy, qui sera celle de la France Libre, Leclerc la partage. Dans l’unique émission qu’il fait à la BBC au lendemain de son arrivée à Londres, fin juillet 1940, il qualifie l’armistice de « capitulation sans excuse ».

Dans une note qu’il adressera le 22 septembre 1942 de Brazzaville à ses subordonnés immédiats, il n’hésitera pas à comparer les chefs de Vichy à Bazaine.

Dans une note circulaire en date du 12 mai 1943 à propos des négociations Giraud – de Gaulle qui sera diffusée jusqu’à l’échelon chef de section non seulement dans la Force L qu’il commande, mais dans toute la 1ère DFL, le problème, écrit-il, « n’est pas seulement entre le général de Gaulle et le général Giraud, mais entre le général de Gaulle et le maréchal Pétain ».

« Il y a, en effet, explique-t-il, une mystique Pétain basée sur les dogmes de la responsabilité de la France, de la victoire certaine de l’Allemagne, de la collaboration, de la Révolution nationale ».

« Malgré ses paroles et ses intentions premières, le général Giraud joue le rôle de “délégué malgré lui” du maréchal Pétain en Afrique du Nord (..) Si la victoire de l’Allemagne signifie la victoire de Pétain, la défaite certaine de l’Allemagne signifie la victoire de De Gaulle ».

Même radicalité dans le discours qu’il tient aux canonniers de la flotte d’Alexandrie incorporés à la 2e Division blindée en formation au Maroc :

« Messieurs, je ne vous ai pas demandés. Il existe entre vous et la nation un fossé profond. Ce fossé, il vous appartiendra de le combler avec vos cadavres » (1).

Et il leur enlève la fourragère rouge, acquise pendant la guerre de 1914, qu’il ne leur rendra qu’en Alsace. Ce qui ne l’empêchera pas d’incorporer dans sa 2e DB, le Régiment de Chasseurs d’Afrique du colonel de Langlade et nombre d’éléments vichyssois, du moment qu’ils sont prêts à se battre.

Les buts du général de Gaulle, je l’ai dit, ne se limitent pas à l’action militaire : la poursuite de la lutte doit conduire à la libération du territoire, mais aussi à la participation à part entière de la France au camp des vainqueurs. Comment y atteindre?

D’abord en constituant une force armée, afin qu’il soit clair que la France n’est pas un seul jour sortie de la guerre ; puis, en disposant d’une base territoriale où s’exerce la souveraineté française libre et, partant de là, en faisant « rentrer, morceau par morceau, l’Empire dans la guerre ».

Enfin, en obtenant des puissances alliées une reconnaissance diplomatique de plus en plus étendue, jusqu’à leur faire admettre, comme lui-même l’affirme à partir de 1941, que « la France Libre, c’est la France ».

Les voies et moyens de l’action tactique quotidienne ont aussi leurs caractères originaux.

Le plus évident est dès l’origine, le recours à la propagande favorisé par le rôle nouveau de la radio. La propagande fait jour après jour connaître à la France captive et au monde qu’il y a des Français irréductibles qui partout où l’on se bat, sont prêts au sacrifice du sang. L’effet le plus clair de cette propagande – dû pour une large part à la cohérence logique et à la puissance du verbe de De Gaulle – est de faire de la France Libre un mythe et de son chef un symbole. Ainsi, les manifestants du 11 novembre 1940 à l’Arc de Triomphe de l’Etoile brandissent deux cannes à pêche, représentatives de De Gaulle. Le fait d’être avant tout un symbole sera longtemps à la fois sa force et sa faiblesse.

Le deuxième vecteur tactique de la France Libre est sa rapidité de réaction et d’intervention. Si les Français libres ne s’étaient pas saisis du Cameroun et de l’Afrique équatoriale française dès le mois d’août 1940, la reprise en main de ces territoires par Vichy aurait été difficilement réversible.

Avant même que la malheureuse affaire du Gabon soit liquidée, de Gaulle fixe le 10 octobre à Larminat et Leclerc leurs directions d’offensive : Koufra, Mourzouk, la Libye. En six mois de 1940, là où il n’y avait qu’un général rebelle et une poignée de volontaires, il y a un Empire français libre et une « France Libre » qui n’est pas seulement de l’ordre spirituel, mais peut se targuer d’une parcelle de souveraineté et constituera bientôt, face à Vichy, une première ébauche de contre-gouvernement. Cette France Libre ne cessera de prendre des initiatives, d’avancer ses pions, de devancer les décisions alliées et de susciter des incidents, ou même des crises que son chef saura, au besoin, affronter.

Ce qui sous-tend la tactique gaullienne et qui inspire en réalité toute la politique du Général, c’est la volonté acharnée d’égalité et d’autonomie vis-à-vis des Alliés. Parce qu’il est la France, il ne tolère aucune atteinte à la dignité française, a fortiori aucun camouflet : il n’admet pas la subordination, si ce n’est militaire sur le champ de bataille. L’intransigeance face aux Alliés sera poussée parfois jusqu’à la provocation. L’allié français libre est loyal, mais rétif ; il pourra dénoncer d’autant plus librement la soumission croissante de Vichy à l’ennemi.

De tout cela, Leclerc est trait pour trait le reflet – ou l’illustration -, et non pas en simple exécutant. Convaincu dès le premier jour que de Gaulle est le chef de guerre dont la France avait besoin et que la défaite a révélé, il sera son homme, son premier féal. Il sera son propagandiste sur le terrain.

Et il donnera l’exemple de la promptitude dans l’action. Créer des forces armées, prouver que la France n’est pas sortie de la guerre, acquérir une base française libre. Le ralliement du Cameroun, c’est Leclerc qui l’opère quelques heures après avoir débarqué par surprise à Douala le 27 août 1940 avec 24 officiers, sous-officiers et hommes de troupe.

La pacification du Gabon accomplie « en limitant la casse », c’est encore lui, et il fait son entrée le 10 novembre au matin à Libreville. Nommé dans la semaine qui suit, Commandant supérieur des troupes du Tchad, il prend son commandement le 2 décembre. Avant la lin de l’année, il a reconnu la frontière nord du territoire, ordonné les premières reconnaissances ; le 1er mars, il s’est emparé de Koufra, qui restera sous administration française. La première victoire française de la guerre est l’œuvre de Leclerc.

Après quoi, on le sait, ce seront la première campagne du Fezzan de février-mars 1942, puis en 1943, la fulgurante montée vers la Méditerranée que suivront des engagements brillants en Tunisie aux côtés des Britanniques. Et viendra la 2e DB. Si pour de Gaulle, l’action militaire est un moyen de l’action politique dont le but est de rendre sa place à la France, Leclerc a pleinement conscience de servir ce grand projet. Il s’y emploiera toujours de son mieux, même s’il lui arrive, militaire éloigné des centres de décision, d’être dérouté par la stratégie complexe du Général.

Car, durant ces quatre années, que d’obstacles, d’efforts, de crises. Churchill a énergiquement appuyé de Gaulle en 1940- 1942 et gardera toujours un faible pour celui qui fut son poulain. Mais les données politiques et la conduite de la guerre se sont trouvées transformées quand l’Union soviétique et surtout les Etats-Unis ont été entraînés dans le conflit.

D’une part, de Gaulle n’aura pas accès au concert des Trois Grands. D’autre part, les Etats-Unis ont en matière française, une politique qui ne peut que contrarier son action. Ils garderont jusqu’à novembre 1942 une ambassade à Vichy et cherchent discrètement des appuis dans l’armée de l’armistice et l’armée d’Afrique. Le fait est que Vichy conserve l’apparence d’une souveraineté en zone non occupée, une armée dite de l’armistice dans la limite de 100 000 hommes, les restes d’une flotte puissante, et la plus grande partie de l’Empire colonial français avec, ici encore, des forces non négligeables.

A partir de 1942, Churchill est constamment tiraillé entre l’intérêt qu’il porte à de Gaulle, pôle de ralliement d’une Résistance intérieure appelée à s’étendre, et la solidarité avec Roosevelt, pourvoyeur d’armes et nouveau pivot de la coalition occidentale, Roosevelt qui nourrira une méfiance croissante envers de Gaulle, reproche vivant à sa Realpolitik. Churchill ne lâchera jamais complètement de Gaulle et cherchera en maintes occasions à concilier la position de la France Libre avec la politique américaine. Il y sera poussé par Eden et le Foreign Office, désireux de constituer, après la victoire, en Europe occidentale un pôle politique stable qui ne peut être, à leur avis, qu’une France pilotée par de Gaulle.

Mais ce désir britannique d’accommodement n’empêche pas que se multiplient et s’aggravent les avanies, d’inspiration principalement américaine, envers de Gaulle et la France Libre : affaire de Saint-Pierre et Miquelon où les marins de l’amiral Muselier débarquent en décembre 1941 – janvier 1942, ce qui conduit le Secrétaire d’État américain à dénoncer les « soi-disant Français libres » et à exiger que les deux îles soient restituées à Vichy : crise de Madagascar en mai 1942 : les Britanniques débarquent dans la Grande Ile pour parer à une menace japonaise sans en avoir averti de Gaulle et offrent à l’administration vichyssoise de rester en place si elle consent à neutraliser l’île sous contrôle allié (ce que Vichy refuse).

Plus grave que tout, le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord du 8 novembre 1942 : de Gaulle, ici encore, a été soigneusement tenu à l’écart : les Alliés sont accueillis à coups de canons ; pour rallier l’Afrique du Nord, le général Eisenhower consent à y introniser Darlan, ce qui revient à maintenir le régime de Vichy en Afrique du Nord sous protectorat américain. Lorsque après cinq mois de négociations, les deux généraux de Gaulle et Giraud parviennent à un accord sur la base de la légalité républicaine et réalisent l’union dans la guerre des forces et des terres françaises d’outre-mer sous l’égide du Comité français de Libération nationale, les autorités américaines s’opposent par tous les moyens à ce que de Gaulle prenne la direction effective des affaires qu’il est seul à pouvoir assumer.

Ultime péripétie, le CFLN se juge qualifié pour assumer l’administration civile de la France libérée ; aussi demande-t-il en septembre 1943 aux gouvernements des trois grands Alliés que soient conclus « des accords de débarquement » précisant les pouvoirs et les responsabilités respectives, dans les zones libérées du commandement militaire interallié et des autorités françaises, c’est-à-dire du CFLN : neuf mois plus tard, le 6 juin 1944, les troupes alliées débarqueront en Normandie sans que le président Roosevelt ait consenti à répondre à la requête française. Le Comité d’Alger a, de surcroît, des raisons de craindre que ne soit instituée en France, comme ce fut le cas en Italie, une administration militaire alliée qui prendrait directement la responsabilité des affaires civiles.

Face aux louvoiements de la politique anglaise et à l’obstruction américaine, de Gaulle a cherché un appui du côté soviétique ; mais Staline a, jusqu’en 1944 trop besoin de l’aide américaine et d’un second front américain en Europe pour apporter davantage qu’un appui prudent au Général. Si appréciable que devienne l’appoint militaire français aux Alliés en 1944, tant en Italie que lors des débarquements en France, l’atout principal de De Gaulle à partir de 1942 est l’opinion française et la Résistance française. La venue de Jean Moulin à Londres, d’octobre à fin décembre 1941 a été, à cet égard, un tournant.

Moulin a apporté une vision nouvelle de la situation des premiers mouvements de zone non occupée, ainsi qu’un plan d’action. Il a été parachuté dans les Alpilles dans la nuit du 1er au 2 janvier 1942, en qualité de représentant du général de Gaulle et délégué du Comité national français en zone non-occupée avec mission « de réaliser dans cette zone l’unité de tous les éléments d’action qui résistent à l’ennemi et à ses collaborateurs » et de jeter les bases d’une organisation militaire clandestine.

C’est dans ce contexte que de Gaulle a pris, ce que certains ont appelé « le tournant démocratique de la France Libre ». La déclaration qu’il a adressée en avril 1942 aux Mouvements de résistance de zone sud et que ceux-ci ont publiée dans leurs journaux clandestins à partir de juin 1942 a symbolisé le complet passage du mouvement français libre du militaire au politique. De Gaulle n’a pas renoncé pour autant à condamner le régime de la IIIe République, « qui a abdiqué dans la défaite après s’être paralysée dans la licence » et « que le peuple français condamne comme il condamne le régime de Vichy ».

Mais sa déclaration affirme la fidélité à la tradition républicaine et propose les lignes directrices d’une révolution à accomplir qui doit être à la fois politique, économique et sociale. La devise Liberté, Egalité, Fraternité, volontairement absente du vocabulaire de la première France Libre, sera désormais systématiquement associée à la devise « Honneur et Patrie ».

Sur ces bases, Jean Moulin réalise, à partir du printemps 1942 la coordination, puis l’union sous son autorité et celle du général de Gaulle, des trois grands mouvements de Résistance de zone non occupée, Combat, Libération et Franc-Tireur.

C’est sur ces bases que la France Libre est rebaptisée France Combattante, ce qui veut signifier qu’elle subordonne la Résistance intérieure de zone sud aux forces de Terre françaises libres.

C’est sur les principes définis dans la Déclaration de 1942 aux mouvements de résistance que le parti socialiste clandestin de Léon Blum, puis, sur ordre de Moscou, le parti communiste se rallient à de Gaulle.
En février 1943, trois mois après le débarquement en Afrique du Nord et l’occupation totale de la France par les Allemands, de Gaulle fait un pas de plus. Pour renforcer son autorité et acquérir une légitimité aux yeux des Alliés, il en est venu à l’idée de faire créer sous son égide en France, un Conseil de la Résistance incluant des représentants des anciens partis politiques.

Jean Moulin, avant de tomber aux mains des Allemands, mène à bien cette nouvelle mission. Au cours de sa séance inaugurale, tenue à Paris le 27 mai, le Conseil de la Résistance approuve une résolution affirmant qu’il faut au plus tôt à la France « un gouvernement unique et fort qui coordonne et ordonne » et qui soit confié au général de Gaulle, le général Giraud assumant le commandement de l’armée française réunifiée.

Il est excessif de soutenir, comme nous l’avons cru à l’époque à Londres, que ce fut la création et la motion du Conseil de la Résistance qui amenèrent le général Giraud à résipiscence et lui firent accepter l’union des forces françaises aux conditions de De Gaulle. Ce qui est, en revanche, désormais, clair et indiscutable aux yeux des alliés, c’est que, face à Giraud qui se prévaut des privilèges du rang et d’une force militaire qu’il évalue à 300 000 hommes, de Gaulle a derrière lui toute la Résistance française.

La constitution à Alger, à l’automne 1943, d’une Assemblée nationale consultative témoigne mieux encore de la représentativité du CFLN et du général de Gaulle. L’Assemblée comprend, outre des Français libres éminents, des représentants des anciens partis politiques, des centrales syndicales et des mouvements de résistance amenés clandestinement de France.

Elle restaure le cérémonial et les rites du Parlement français. Elle atteste que la République revit à Alger. Sans doute de Gaulle et le CFLN ne peuvent revendiquer la légalité d’un gouvernement issu d’élections libres – ce que Roosevelt ne cessera de leur opposer – ; mais le CFLN sous de Gaulle dispose d’une autorité et d’une représentativité qu’ont bien peu de gouvernements européens en exil.

Aussi de Gaulle n’hésite pas en mai 1944, sur proposition de l’ancien ministre de Finances du gouvernement du Front populaire et futur président de la République Vincent Auriol, suivi par l’Assemblée consultative, à changer l’appellation du Comité français de la Libération nationale en celle du Gouvernement provisoire de la République française.

Il sera plus probant encore de constater que les commissaires de la République et les préfets désignés par le CFLN en accord avec le Conseil de la République assumeront, sans transition et avec le minimum de heurts ou de contestation, les pouvoirs de la France libérée et symboliseront, en même temps que l’autorité de l’État, le renouveau de la légalité démocratique.

Devant ces preuves éclatantes, le gouvernement anglais, malgré les foucades de Churchill, ne demande qu’à s’incliner. Roosevelt, bien que talonné par Londres et Moscou et pressé par le Commandant en chef Eisenhower, retardera jusqu’à octobre 1944 la reconnaissance du Gouvernement provisoire.

Comment Leclerc réagit-il devant cette marche du militaire au politique ? Certes, il est pleinement d’accord avec de Gaulle pour estimer que le mouvement français libre, originairement et fondamentalement militaire, doit transcender le militaire pour incarner la France et défendre en toutes choses les intérêts et la place de la France.

Et c’est déjà là une attitude politique, tout comme l’est la condamnation du Maréchal. Mais, fortement marqué par des influences d’Action française (on en trouve des signes dans le vocabulaire de ses lettres) et aussi sévère que de Gaulle pour le fonctionnement de la IIIe République et le régime des partis, sans doute aussi pour le Front populaire, il entend que la France Libre reste pure de toute compromission politicienne ou partisane. On ne trouve pas trace dans ses écrits ou ses propos, comme c’est le cas chez le colonel de Larminat de l’été 1940, d’explosions antisémites, antimaçonniques et antiparlementaires.

Ce n’est pas lui, mais Larminat qui a demandé en 1940 à de Gaulle de mettre au rancart, la devise Liberté. Egalité. Fraternité. Comme de Gaulle, comme Larminat d’ailleurs, il accordera un mérite égal et traitera sans faire de discrimination tous ceux qui ont choisi de se battre pour la libération de la mère patrie.

Mais je ne doute pas que ce soit en pensant à Leclerc et aux officiers ralliés en 1940 que de Gaulle s’abstient ou se refuse jusqu’à 1942 de reprendre en compte aucune expression politique qui risquerait de les heurter, fût-ce par ses connotations.

Le Général s’en est expliqué auprès de certains de ses proches collaborateurs en juillet 1941 :

« La masse française confond pour le moment démocratie avec le régime parlementaire tel qu’il fonctionnait chez nous avant guerre. Nos propres partisans, quelle que soit leur origine politique et surtout nos combattants, en sont convaincus dans leur immense majorité. Ce régime est condamné par les faits et par l’opinion publique ».

Pour ne pas recevoir de protestations de l’armée et des colonies, il est, dit-il, « obligé de maintenir un difficile équilibre ». Le fait est que Leclerc a une vision hiérarchique de la société. Dans le discours d’adieu qu’il a prononcé le 20 novembre 1940 à Douala, il a clairement indiqué les quelques principes de gouvernement qui lui sont chers :

« … Restauration de l’autorité, développement de l’initiative et du sens des responsabilités à tous les échelons, car (..) ce qui nous avait paralysés en France était une sorte de léthargie à tous les échelons (..). Résultat : paralysie complète et totale (..). Plus tard, nous aurons la lourde tâche de refaire la France, quand nous aurons gagné la victoire. Dans une nation qui doit devenir grande, il ne doit pas y avoir de lutte de classes. Il y a des gens utiles, ceux-là doivent être mis sous le boisseau. Il y a des gens qui ne demandent qu’à suivre quand on les commande, il faut les commander. ».

Rien d’étonnant s’il lui arrive de confier ses inquiétudes à de Gaulle. Ainsi, le 11 mai 1942, un jour qu’il est « un peu outré » par une visite en Afrique du professeur Cassin, commissaire national à la Justice et à l’Education, radical-socialiste, ami d’Herriot qui passe en Afrique, pour un suppôt du Front populaire, il télégraphie au Général :

« Politique Comité national inquiète grande majorité des Français libres. Il donne l’impression de chercher à réveiller discordes antérieures nuisibles. Tous auraient voulu que ce Comité joue seulement un rôle d’adjoint au général de Gaulle. Facile faire cesser cette situation grave (..) en proclamant souvent que but France Libre est d’abord gagner la guerre, ensuite faire révolution nationale et non pas rétablir errements responsables de notre défaite (..). Faute de prendre ces mesures, des déboires sont possibles ».

Une lettre confidentielle explicite les raisons de ce télégramme : on aurait vu le professeur Cassin défilant avant la guerre le poing tendu.

« Qu’y a-t-il de vrai là dedans ? Je l’ignore. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’un officier est venu me trouver, refusant de continuer à servir dans la France Libre. Il n’est resté que sur ma promesse que vous ne perdriez certainement pas de vue le relèvement français à notre retour ».

Il s’en explique dans une lettre à d’Argenlieu du 26 mai :

« Que dites-vous de certaines de nos sommités de la France Libre, écrivains, radios, etc. dont la principale obsession semble être de prouver que le Front populaire n’est pour rien dans la perte de la guerre ? Si nous rouvrons, au lendemain de la guerre, ces querelles partisanes, le pays ne se relèvera pas».

Quant à lui, après avoir fait confiance à de Gaulle pour conduire les Français à la victoire, il lui fait maintenant confiance pour piloter le relèvement français de l’après-Libération. S’il supporte la présence et les propos de certains hommes de la IIIe République à l’Assemblée consultative, c’est parce qu’il s’en remet à de Gaulle. S’il s’oppose à Giraud en qui il avait pourtant mis quelque espoir, c’est que celui-ci ne comprend pas la mission de De Gaulle et se montre, au surplus, incapable de défendre les intérêts français face aux Anglais et aux Américains.

Cette intransigeance vis-à-vis des Alliés anglo-saxons est en effet l’autre trait par lequel il se rattache à de Gaulle. C’est par là aussi qu’il est si représentatif de « l’esprit Français libre ». Et, en la matière, quand il a un rôle à jouer, il le joue en prenant exemple sur de Gaulle. Car, ce qu’il croit connaître et découvre des Anglais et des Américains ne l’incite pas à transiger sur les intérêts français et encore moins ce que lui en écrit de Gaulle, qui le tient généralement informé de ses difficultés.

Il savait peu de choses des Anglais jusqu’à la guerre. Il a peu de sympathie pour leur société, leur politique et pour des comportements qui lui sont étrangers.

En juin 1943, à Sabratha, dans l’exil libyen où son unité a été reléguée, il confie à son aide de camp Christian Girard, qu’à tout prendre, il leur préférerait les Allemands :

« Il estime que les Français pourraient s’entendre avec les Allemands, alors qu’ils ne le pourront jamais avec les Anglais (..). Non qu’il soit germanophile au sens vichyste du terme, mais il déplore qu’une fatalité géographique empêche une entente franco-allemande, celle de deux caractères faits pour s’entendre. Il cite les légionnaires allemands, souvent très francisés et parfaitement adaptés à notre mode d’existence ».

Dès 1941, il doute de la loyauté des Anglais. En décembre 1940, il a été réticent à la demande britannique d’une participation française au raid britannique sur Mourzouk, au cours duquel le colonel d’Ornano devait trouver la mort ; après la prise de Koufra, il est manifestement sensible à la fermeté de De Gaulle, qui, considérant le Fezzan comme zone d’intérêt français, a exigé, contre l’avis de Larminat, que l’oasis soit laissée à l’administration militaire française.

Il s’en souviendra et en 1943 lorsque fonçant vers la Méditerranée, il se rendra maître du Fezzan : il apprécie peu que la 8e Armée britannique lui refuse d’avance tout appui aérien et il ne lance les opérations qu’à son heure : il tient à l’écart les officiers de liaison britanniques et refuse de se plier à leurs prescriptions ; une fois le Fezzan conquis, il tient la dragée haute aux Britanniques, exige que l’administration en soit française et que la monnaie qui aura cours soit le franc et non le sterling. Rigoureux interprète de la pensée de De Gaulle qui est aussi la sienne, il juge que le premier territoire conquis sur l’ennemi par les Français doit être pour la France un premier gage, en vue des futurs règlements avec les Alliés.

A quel point Leclerc est capable de tenir tête aux Alliés anglo-saxons, il l’a déjà montré en 1942 à l’occasion d’un curieux incident, plus significatif qu’important. Quelques semaines après le débarquement britannique à Madagascar, de Gaulle, profondément affecté, ulcéré par l’attitude de Churchill qui ne l’a pas reçu depuis trois mois et lui refuse de quitter le territoire britannique pour se rendre au Levant, a télégraphié en termes alarmants à Eboué, Leclerc, Catroux et d’Argenlieu pour leur faire part de ses griefs et de ses inquiétudes.

Il ajoutait qu’il avait toutes raisons de penser que l’Angleterre, outre ses « visées propres » sur Madagascar, préparait une opération sur Dakar et la boucle du Niger sans les Français libres.

A « ses compagnons au service de la France » il se devait de dire que « ce serait, dans cette éventualité, une forfaiture de rester associé aux puissances anglo-saxonnes et de leur continuer un concours direct… ». Il leur demandait de le faire comprendre aux représentants anglo-saxons avec lesquels ils étaient en rapport.

Dès réception de ce télégramme, Leclerc et Eboué ont adressé une note commune aux consuls généraux britannique et américain à Brazzaville pour leur signifier « qu’en cas de changement totalement imprévu de la politique de la Grande- Bretagne ou des Alliés, les autorités civiles et militaires d’Afrique française libre exécuteraient, quels qu’ils fussent, les ordres du général de Gaulle, qu’ils considèrent comme leur seul chef, jusqu’à ce que le peuple français ait recouvré son indépendance ».

Le lendemain, Leclerc et Eboué, au cours d’un long entretien avec le consul général britannique, lui ont mis les pointssur les « i » : si l’attitude anglaise contraignait de Gaulle à se retirer sous sa tente, ils s’associeraient à sa sécession. Sa conviction d’intransigeance sera renforcée lorsqu’il découvre dans l’été 1943, la réalité du protectorat que l’autorité américaine a institué en Afrique du Nord. Il en est personnellement la victime lorsque, allant à Alger au début d’août 1943, il se voit expulser de sa chambre à l’hôtel Aletti, parce qu’elle a été entre temps réquisitionnée pour un officier américain.

Christian Girard rapporte sa réaction :

« Son voyage à Alger a confirmé au Général que Giraud, dans sa vanité sans bornes et peut-être sans en être entièrement conscient, laissait le champ libre aux Américains. Ses troupes faisaient leur jeu. Dans ces conditions, nous restions indispensables au maintien de l’indépendance nationale ».

Les accrochages qu’il peut avoir sur le terrain avec les Anglais ou les Américains n’empêchent pas toutefois Leclerc, comme de Gaulle, d’être parfaitement loyal dans la collaboration militaire et technique à la cause commune. Il a prouvé son talent de meneur d’hommes, sa détermination et son sang-froid face aux assauts allemands à la bataille de Ksar Rhilane, dans le sud tunisien, en mars 1943 ; aussi les chefs militaires alliés, que ce soient Alexander, Montgomery ou Eisenhower lui font confiance.

On comprend, dès lors, que Leclerc soit comme prédestiné à être celui auquel de Gaulle réservera le privilège de marcher sur Paris et de s’en assurer pour le compte du Gouvernement provisoire. On sait par le général de Boissieu ce que fut, dès le mois de décembre 1943, l’instruction secrète de De Gaulle qui faisait de Leclerc, pour les premières heures de la Libération de Paris, le gouverneur militaire de la capitale.

On connaît l’accord tacite convenu le 31 décembre 1943 entre de Gaulle et Eisenhower pour qu’une division blindée française (qui devait être celle de Leclerc) entre dans Paris avec les premiers éléments alliés. L’accomplissement ultime du projet de la France Libre incombait ainsi à Leclerc, Français libre de souche, chef de guerre brillant et patriote que ne transigeait pas sur la souveraineté nationale.

L’arrivée victorieuse de la 2e DB à Paris n’a pas seulement une importance militaire et une valeur symbolique : les Français, après le désastre, se libéraient eux-mêmes. Elle avait une importance politique qui n’était pas moindre : elle était le couronnement des efforts déployés depuis un an, sur le plan diplomatique, sur le plan militaire et dans la clandestinité, je veux dire depuis que le premier projet d’accords de débarquement a été soumis aux Alliés par le Comité d’Alger, pour que soit dévolu à ce dernier et au général de Gaulle l’administration civile de la France libérée, et cela en dépit de l’obstruction de Roosevelt et des projets alliés d’AMGOT.

L’arrivée et la présence de la 2e DB à Paris, face à l’allié américain, et, au besoin malgré lui, soulignent que la France nouvelle est résolue à être maîtresse chez elle. C’est bien ainsi que l’entend Leclerc.

L’initiative qu’il a prise le 21 août 1944 au soir en lançant vers Paris le détachement Guillebon avait bien ce sens-là, tout comme sa décision de faire participer des éléments de la 2e DB à la protection du défilé du 26 août sur les Champs-Elysées, contrairement aux ordres du général américain Gerow.

Tout a valeur de symbole dans ces journées. C’est encore l’esprit de la France Libre que pense exprimer Leclerc quand il autorise le chef communiste FFI Roi- Tanguy, dans l’illusion de l’unanimité nationale retrouvée, à contresigner, le 25 août, l’acte de reddition du général von Choltitz (ce que de Gaulle lui reprochera). Pour parfaire la destinée symbolique du héros de la France libre, libérateur de Paris, puis de Strasbourg, c’est à lui qu’il reviendra de planter le drapeau français sur Berchtesgaden.

 

(1) II existe plusieurs versions de cette apostrophe de Leclerc aux canonniers de la flotte d’Alexandrie incorporés aux fusiliers marins de la 2e DB. La citation reproduite ici, la plus cinglante car la plus concise, est empruntée à Raymond Drome, Carnets de route d’un croisé de la France libre, France-Empire, 1984.