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Alain de BOISSIEU: La participation de la 2e DB à la libération de la Normandie et de Paris

par le général Alain de BOISSIEU *

(*) Capitaine commandant l'escadron de protection du général Leclerc.
, La participation de la 2e DB à la libération de la Normandie et de Paris, Article paru dans Espoir n°107, Juin 1996

M4 Sherman du 12e régiment de chasseurs d'Afrique de la 2e DB débarquant d'un landing ship tank en Normandie en août 1944., Tous droits réservés.

Depuis le 15 décembre 1943, le général Leclerc était en possession d’une lettre du général de Gaulle, président du CFLN, et de sa nomination de gouverneur militaire de Paris par intérim (jusqu’à l’arrivée du général Koenig).

Depuis la visite d’inspection du général de Gaulle à la 2e DB à Temara (Maroc) le 7 avril 1944, le général Leclerc savait que la mission de sa Division serait de participer à la libération de Paris.

En effet, lors de ses adieux au général de Gaulle à Alger le 30 décembre 1943, le général Eisenhower, futur commandant en chef des Alliés, avait promis au président du Comité français de Libération nationale que ce seraient des troupes françaises qui libéreraient la capitale : c’est pourquoi une division blindée française serait transportée en Angleterre pour participer au débarquement allié par le nord, comme le général de Gaulle l’avait demandé (1) ; cette division serait la 2e DB, conformément à son choix.

Parvenue en Angleterre, avec beaucoup d’habileté, le général Leclerc avait obtenu des Alliés de faire débarquer sa Division ni trop tôt ni trop tard, mais au bon moment, afin d’être en mesure de participer à la bataille de Normandie, puis, dans son esprit, être prêt pour celle de Paris.

La Division était organisée par le général Leclerc en quatre groupements tactiques por tant le nom de leur chef : groupement tactique Dio (GTD), groupement tactique Langlade (GTL), groupement tactique Warabiot (GTV) – qui fut commandé en définitive, au début de la campagne, par le général Billotte, puis, plus tard, par le lieutenant-colonel de Guillebon (mais il devait conserver le V, comme victoire, jusqu’à Berchtesgaden). Enfin, le groupement tactique léger de reconnaissance (GTR), tour à tour commandé par le colonel Jean Rémy, puis par le lieutenant- colonel Roumiantzoff.

La IIIe Armée américaine du général Patton ayant effectué la percée d’Avranches, un corps d’armée (le VIII CA-US) serait envoyé vers Le Mans, afin de déborder la gauche allemande et de poursuivre l’exploitation le long de la Loire en direction de la haute Seine.

Le général Leclerc manœuvra pour être affecté au XVe Corps, afin d’être ainsi orienté vers Paris. Dès notre débarquement, il avait envoyé en précurseurs le commandant de Guillebon, sous-chef d’état-major, et le commandant Repiton-Preneuf, chef du 2e Bureau, auprès des Américains pour suivre la situation amie et ennemie, puis prendre des contacts avec le commandement américain.

La situation qu’ils décrivirent à leur retour était la suivante : la VIIe Armée allemande, au lieu de contre-attaquer en direction de la côte, avait été contrainte de le faire en direction du goulet d’Avranches, sur ordre de Hitler, afin de couper les Américains en deux. Cette manœuvre n’ayant pas réussi, du fait de la supériorité aérienne alliée, cette VIIe Armée se trouvait désormais prise dans ce que les journalistes appelaient « la poche de Falaise », trop pressée de toutes parts pour pouvoir se dégager.

L’intention du commandement américain était donc d’en finir et de couper en deux cette poche. Pour la réduire, il prescrivait une action d’une partie de la IIIe Armée du sud au nord, tandis que d’autres éléments américains s’infiltreraient en direction de la Loire ; pendant ce temps, la 1re Armée américaine prendrait en charge la libération de la Bretagne.

Il était évident que cette action sud-nord, du Mans à Alençon, convenait parfaitement au général Leclerc, elle était en tous points conforme aux directives qu’il avait reçues du général de Gaulle.

Le dispositif du XVe CA-US face au nord serait, d’ouest en est, la 2e DB française, la 5e DB-US et derrière elles, prêtes à l’action, la 79e division d’infanterie US, puis la 90e DI- US. Evidemment, le général Leclerc essaya de se faire confier la mission de la 5e DB-US (division la plus à l’est) ; mais le jovial général Haislip, commandant le XVe CA-US, ne connaissant pas encore le général Leclerc, n’accepta pas de changer les ordres de son état-major qui étaient déjà signés.

De toute façon, la mission des deux divisions de tête jusqu’à Argentan était sensiblement la même ; la 2e DB, depuis Saint-James et par Saint-Hilaire-du-Harcouët, Fougères, Vitré, Château-Gontier, Sablé, devait se mettre en place au nord du Mans : un bond de deux cents kilomètres, en grande partie de nuit, qu’elle dut exécuter sur des routes défon cées, dont le revêtement goudronné n’existait plus.

Ce sont donc des équipages très fatigués, aveuglés par la poussière, qui vont entamer le premier engagement de la 2e DB dans la journée du 10 août.

De plus, dans la nuit du 8 au 9, plusieurs éléments (dont le PC du général Leclerc), ont subi un violent bombardement aérien ennemi, qui a fait vingt morts et plus de deux cents blessés. Enfin, certaines unités du GTV et les camions de ravitaillement du GTD ont été atteints : le groupement par viendra de justesse au Mans avec le carburant de ses chars, les réservoirs des Sherman, en particulier, étant presque vides. Il faudra, pour que le 12e Cuirassiers soit présent aux combats du 10 août, vidanger les réservoirs de deux escadrons de Sherman sur trois, afin que l’un d’entre eux au moins puisse entrer en action.

Le PC avant du général Leclerc à La Cha pelle-Saint-Aubin est réduit à sa plus simple expression : installé modestement dans la cure, il faut la collaboration du curé pour aider les dactylos défaillants, qui tombent de sommeil. Pour porter le premier ordre d’opération de la Division, le capitaine Gribius, chef du 3e Bureau, demande au capitaine commandant le PC (dont je suis), de le faire avec le lieutenant Philippe Duplay, afin d’être sûr que les PC des commandants de GT seront trouvés dans la nuit tant les renseignements sont insuffisants sur leurs emplacements respectifs. La situation et l’insécurité sont telles que le premier ordre d’opération de la 2e DB faillit bien tomber entre les mains de l’ennemi. Le général Leclerc, mis au courant de cette situation par mes soins, accepta d’accorder quelques moyens supplémentaires au PC avant pour les jours qui vont suivre.

Le 10 août, à 8 heures, les groupements tactiques entament leur marche sur l’ennemi ; les ordres sont parvenus si tard aux deux commandants des groupements engagés qu’ils ne savent pas très bien ce qu’ils ont devant eux. Ils manoeuvrent, comme au Maroc ou en Angleterre, avec des éléments légers en avant-garde : ceux-ci se font prendre à partie brutalement par la 9e Panzerdivision allemande, renforcée au fur et à mesure par des éléments de la 119 e Panzerdivision.

Les contacts sont extrêmement durs, les pertes très sévères. Le général Leclerc trouve surtout que la progression est trop compassée et trop lente ; j’ai beau lui dire, en l’accompagnant, que la fatigue des équipages est grande, car ils ont roulé toute la nuit et ils n’ont pas dormi depuis deux jours, il n’est pas convaincu et veut aller voir sur place.

Successivement, il se rend chez le colonel Dio, qui a mis deux sous-groupements en tête, ceux du lieutenant-colonel Noiret et du commandant Faret, qu’il visite tour à tour ; puis chez le colonel de Langlade, qui a mis en tête les sous-groupements des comman dants Massu et Minjonnet.

A chaque visite, il constate les mêmes fautes, trop de progressions sur les axes, trop d’attaques des villages par l’entrée principale, pas assez d’utilisation des effets de l’artillerie pour neutraliser les canons antichars ; de plus, les fantassins se servent mal de l’appui-feu de la mitrailleuse lourde montée sur les half-tracks. La plupart des combattants découvrent en fin de journée seulement, pour les avoir subis, les effets terribles du Panzerfaust dans ce pays bocager et coupé – ils ne s’étaient jamais battus, ni au Maroc, ni en Grande-Bretagne, dans un tel terrain.

Le général Leclerc a tout à coup une lueur de satisfaction en apprenant par radio la percée du capitaine de Laitre en tête du GTD : voilà un baroudeur qui, avec ses chars légers, reconnaît, déborde, sollicite son artilleur avec des formules précises et excellentes, pendant qu’il fonce et s’infiltre. Il a atteint Chérancé crie-t-on au PC avant : autrement dit, il a probablement réussi à percer le dispositif allemand.

Hélas ! quelques minutes plus tard, on apprenait que le capitaine de Laitre avait été tué au moment où il reprenait sa progression, tandis que son détachement, un peu désem paré par la perte de son chef, se repliait, sous la poussée allemande, sur le PC de son sous- groupement.

Le commandant de Guillebon, sous-chef d’état-major, réveillé par mes soins, eut beau faire remarquer à son tour au Général la fatigue extrême des équipages, le terrain inconnu, le KO de certains chefs de peloton qui perdirent deux chars de tête coup sur coup : il maintint sa décision d’alerter les commandants de GT en pleine nuit sur la lenteur de la progression. Le commandant de Guillebon s’en va quérir le commandant Repiton-Preneuf et tous deux partent informer les commandants de groupement que la mauvaise humeur règne au PC avant et qu’il fau drait manœuvrer un peu plus le lendemain, faute de quoi il y aurait des changements dans les commandements.

Pour le colonel Billotte, dont le GTV n’a pas encore été engagé, le général Leclerc, sachant que j’avais été en captivité avec lui, m’envoie le mettre au courant des erreurs constatées chez les autres pendant la journée. Quand j’arrive au PC Billotte, celui-ci est absent, il est allé prendre contact avec le colonel Dio ; c’est au commandant de La Horie que j’adresse le message du Général ; il n’en est pas surpris,connaissant les remarquables qualités d’observateur et d’instructeur du général Leclerc.

Il me prévient aussi que le pessimisme de notre chef n’était parfois qu’une attitude pour secouer les gens et les obliger à se dépasser et il ajoute :

Dites-lui qu’il engage notre groupement et nous ne le décevrons pas…

De retour au PC avant au petit jour, j’apprends que le général Leclerc souhaite se rendre à l’avant pour aller voir ce qui s’était passé la veille au soir à Chérancé, afin d’en tirer des enseignements pour la journée.

Comme il ne veut utiliser ni le scout-car ni son char de commandement, sous prétexte que cela ne va pas assez vite et que nous aurions des difficultés à doubler les colonnes de véhicules, nous prenons donc ma jeep, dans laquelle malheureusement je n’ai pas la liaison radio avec le PC. Nous parvenons à Doucelles, au PC du sous-groupement Noiret ; ce dernier lui explique calmement comment le capitaine de Laitre a trouvé la mort au champ d’honneur la veille, alors qu’il avait probable ment réussi à trouver la faille dans le dispositif allemand.

Malgré l’avis du lieutenant-colonel Noiret, le Général veut aller sur place à Chérancé avec son char s’il le faut : finalement, le char Tailly n’étant pas encore arrivé, nous partons en jeep, accompagnés de deux chars légers de la section La Fouchardière.

Afin de bien mon trer à tout le monde que, pour reconnaître un village, il est inutile d’utiliser systématiquement l’axe de progression, le Général m’ordonne de prendre un chemin de champ qui n’a sûrement été utilisé par personne, car il ne comporte aucune trace de pneus ou de chenilles. Je lui fais remarquer qu’il se peut que nous passions sur des mines… Le Général sourit en me disant :

Nous le verrons bien !

Nous arrivons à Chérancé où le Général se fait expliquer, par des éléments de l’avant-garde et par des habitants, ce qui s’est passé la veille et comment les Allemands ont manœuvré.

Les habitants ont l’imprudence de dire que ceux-ci s’étaient repliés, au cours de cette nuit, tant de ce village que du village d’à côté. J’ai alors toutes les peines du monde à empêcher le général Leclerc d’aller voir lui-même si le village (appelé René) était encore occupé.

Heureusement arrive alors le commandant Dio avec qui il désire s’entretenir. Pendant ce temps, avec la section de chars légers et suivi du char Tailly, je file vers René qui est dans la zone d’action du GTL. Dès que les artilleurs de ce groupement voient arriver des chars sur leur gauche, ils tirent : j’arrête la progression, car je vois à la jumelle les éléments du GTL qui vont entrer dans le village — inutile de les déranger dans leur progression en les inquiétant par notre présence sur leur flanc.

Dans l’esprit du général Leclerc, cette espèce de démonstration en tête de la division des éléments de son escadron de protection avait pour but de prouver que le « patron » était partout, pouvait aller partout, que chacun pouvait être vu dans sa progression avec ses audaces, ses erreurs et ses hésitations. Risques inutiles diront les uns, pas du tout, risques calculés répond le général Leclerc ; il voulait, ce jour-là, incontestablement marquer la division de sa présence, de son autorité, de sa volonté, et prendre définitivement l’ascendant sur l’ennemi.

Ce fut la même chose dans l’après-midi, lors de l’attaque d’un autre village, Bourg-le- Roi, mais cette fois il consentit à monter dans son char Tailly, où il découvrit l’utilisation de l’interphone et la possibilité de donner des ordres à son pilote. C’est ainsi qu’il parvint, par le travers, à Bourg-le-Roi, tout le haut du corps sortant de la tourelle, accompagné par la section de chars légers La Fouchardière, presque en même temps que les Sherman de tête du sous-groupement Noiret ; il était nettement en avant de toute la division !…

L’effet sur les hommes (spahis du 1er RMSM, fantassins du Régiment de marche du Tchad ou cuirassiers du 12e fut considérable; le général Leclerc se fit même rabrouer sèchement par le commandant Rouvillois, son camarade de promotion, qui lui reprocha de s’exposer ainsi. Il mit pied à terre et, assis à califour chon sur une chaise apportée par les habitants, assista sur la place au nettoyage du village.

Le Général sentait, comme dans une course hippique, que l’animal de race qu’était sa Division était en train de prendre conscience de ses capacités et de celles de son adversaire ; qu’en conséquence, elle devait gagner, pourvu qu’elle sache bien combiner tous ses efforts et tous ses moyens… Le courage des combattants de Bourg-le-Roi amena le sourire sur les lèvres du général Leclerc – les mauvais moments d’hier soir étaient déjà oubliés. Mais la journée n’était pas finie : notre chef allait encore frapper un grand coup !

Après la prise du village de Champfleur en direction d’Alençon, le général Leclerc décida d’installer son PC avant à côté de celui du GTD, qui avait rejoint dans une clairière à proximité de la localité. A une heure du matin, le Général est réveillé par les tirs d’un obusier allemand qui a incendié un des half- tracks ; il s’enquiert de la progression des élé ments de tête vers Alençon. Depuis minuit nous savions, par le PC du GTD, que des patrouilles de tête du sous-groupement Noiret étaient arrêtées dans les faubourgs d’Alençon, pour faire le plein de carburant et reposer les équipages, afin d’être prêts à reprendre la progression au petit jour.

Le Général réclame sa jeep : j’essaie de le convaincre de prendre son scout-car, mais il refuse. Je le suivrai donc à vue avec ce véhi cule armé, au cas où… Précédé par un détachement blindé de Sammarcelli, il parvient à la hauteur du PC du sous-groupement Noiret et demande où est son chef. Après un entretien avec celui-ci, le Général réveille tout le monde et, conseillé par un civil qui se propose comme guide, il ordonne au capitaine Da, commandant l’avant-garde, de progresser jusqu’aux ponts d’Alençon : le détachement en retrouve un intact, l’autre barricadé. Il donne alors ses instructions pour assurer leur sécurité immédiate puis repart pour activer l’arrivée des renforts.

Malheureusement, à la sortie d’Alençon, un carrefour conduit soit sur la route de son PC, soit sur celle de Mamers ; la jeep du Général se trompe et prend cette direction-ci ; elle va si vite que le scout-car ne peut la rattraper. Tout à coup elle s’arrête, car en face, arrive un véhicule qui semble être une voiture allemande, puis des voix, un coup de feu : le commandant de Guillebon qui accompa gnait le général Leclerc, vient de tuer l’un des trois Allemands, le deuxième s’enfuit, le troisième se rend. Dans la voiture, on trouve une carte renseignée qui indique qu’une nouvelle unité allemande s’achemine pour prendre en charge Alençon et ses points de passage sur l’Orne.

Le général Leclerc rentre à son PC, donne ses ordres pour acheminer tous les renforts possibles – en particulier tout ce que le groupement compte de tanks destroyers – afin de prendre, sous le feu de leur canon, la Nationale 155 de Mamers à Alençon ; puis il fait prévenir ses voisins américains de la 5e DB-US des renseignements qu’il vient d’obtenir.

Dans Alençon, le Général reçoit un grand nombre d’indications de la Résistance locale sur les unités allemandes camouflées dans la forêt d’Ecouves. Il apprend que sont rassemblés là les éléments de deux Panzerdivisions : la 9e et la 116e, qui veulent probablement barrer le couloir entre Alençon et Argentan, en vue d’empêcher les Alliés de poursuivre leur pression sur leurs lignes de communication et de repli ouest-est.

Dans l’esprit du général Leclerc, il faut exploiter le plus rapidement possible la sur prise d’Alençon, c’est-à-dire aller de plus en plus vite ; pour cela, il importe de ne pas s’attaquer à la forêt d’Ecouves, véritable bas tion plein de troupes ennemies, mais de la contourner ; pour ce faire, il convient d’atta quer en direction de Carrouges d’une part, de Sées d’autre part ; or, celle-ci est dans la zone américaine de la 5e DB-US. Qu’à cela ne tienne : puisque la 2e DB a de l’avance sur la 5e DB-US, il lui suffit d’emprunter son itinéraire pendant quelques heures, puis de se rabattre sur les arrières des Allemands de la forêt d’Ecouves ; par la suite, la 2e DB s’ouvrira un itinéraire à travers la forêt pour revenir sur son axe de progression.

Nous sommes bien dans le cadre de la mission du XVe CA-US : fermer la poche de Falaise ; il faut pour cela prendre Argentan et Ecouché au plus tôt – il n’y a donc pas d’hésitation à avoir, les Américains approuveraient sûrement cette idée de manœuvre. En cette journée du 12 août, le Général va tellement vite, voit tellement loin, que ses chefs américains n’ont même pas le temps de donner le feu vert.

Seule lui importe la vitesse d’exécution : en conséquence, attendre leur accord pour agir serait une faute. On ne gagne pas la guerre avec des fautes dit-il. Il n’y eut pas de mélange d’unités à Sées, où nous ne rencontrâmes qu’un modeste détachement de reconnaissance de la 5e DB-US, qui fit d’ailleurs route avec nous, contrairement à ce qui a été écrit dans certains récits.

Quelques heures plus tard, le général Leclerc se trouve lui-même, avec son PC avant sur les arrières de l’ennemi ; il a, depuis Sées envoyé le GTV (colonel Billotte) sur Ecouché, le GTR (commandant Roumiantzoff) assurant la flanc-garde face à l’ouest, puis à l’est; devant lui, il a conservé, comme avant-garde, le sous-groupement Putz du GTV pour le lancer au moment opportun sur les arrières allemands en forêt d’Ecouves. ; depuis Alençon, enfin, il a poussé le GTD sur Carrouges et le GTL sur l’axe central de la forêt d’Ecouves. Toute la DB est donc engagée pour porter le grand coup.

C’est une véritable bataille à front renversé qu’il mène avec une sûreté, une assurance, un sourire qui en disent long sur le jugement qu’il porte désormais sur l’instrument qu’il commande. Mais nos « Rochambelles » doivent faire des prodiges pour évacuer nos blessés ; lors d’une de ces manœuvres sanitaires, leur chef, Madame Torrès (2), est retenue par les Allemands pendant plusieurs instants : avec un sang-froid et un courage imperturbables, elle parvient à se dégager et à renseigner le GTL sur les positions ennemies.

En fait, depuis Alençon, une page est tournée : le général Leclerc a pris en main sa Division ; il a acquis, sur ses commandants de groupement, sur ses chefs de corps, sur ses capitaines, sur ses lieutenants – qui ont assisté à la réussite de ses manœuvres, qui l’ont vu sur le terrain dans sa jeep, dans son char, prenant les mêmes risques qu’eux – un prestige considérable.

Il est devenu « le chef », « le patron ». Quand les combattants le voient sur un pont, à un carrefour, dans un village, leurs regards veulent lui dire : Nous avons confiance en vous ; peut-être serons-nous tués dans quelques instants, mais vous aurez fait tout ce qui est en votre pouvoir pour que notre sacrifice soit payant pour la libération de la France.

Le général Leclerc a senti tout cela, au point qu’il a tendance à commettre de véri ables provocations. Ainsi, l’emplacement de son PC avant devant Argentan devient un avant-poste de la Division ce 13 août : il m’assigne, en effet, d’installer son PC à proximité d’un carrefour à 6 kilomètres au sud de la ville, sur une petite crête qui domine Argentan, ce qui me vaut de me faire fustiger par le colonel Crépin, commandant l’artillerie divisionnaire. Mais, dans l’esprit du général Leclerc, il faut prendre l’ascendant sur l’ennemi.

Nous aurions dû le déloger d’Argentan ; le commandement américain nous a empêchés d’y rester, nous ayant infor més que la Bomb line était l’Orne, c’est-à-dire que tout véhicule au-delà de cette ligne serait attaqué sans sommation par l’aviation alliée ; il a bien fallu arrêter les éléments du 1er RMSM qui, sans cela, auraient pris cet objectif dès le 12 août. De l’avis du Général, n’ayant pu nous maintenir dans la ville, il faut la dominer ; tels que nous sommes déployés, l’usage de la Nationale 24 bis, de Fiers à Paris, sera interdit puisque le GTV tient Ecouché, que l’aviation alliée, en une seule journée, y détruira 50 chars et 400 véhicules.

Tout en admettant, avec réticence, cet arrêt prescrit par l’autorité supérieure alliée devant Argentan, il veut aller voir sur place et me demande d’organiser une patrouille en direction de cette agglomération, où se battent encore des éléments du 1er RMSM du lieute nant-colonel Roumiantzoff ; il consent à utili ser son char pour faire ces six kilomètres de terrain varié qui sont pris sous le feu de l’ennemi.

Cette fameuse patrouille m’avait, du moins, permis d’observer le dispositif ennemi, tout à fait offensif et susceptible de balayer les quelques éléments de défense que j’avais au PC avant: la section La Fouchardière et le peloton Duplay (le peloton Lencquesaing se trouvant encore à Alençon, où son chef avait été blessé). J’obtins donc aussitôt du com mandant Gribius le renfort d’un peloton de chars Sherman du 12e cuirassiers (peloton Desforges), un peloton de TD du RBFM (pelo ton Villaresme), un peloton de circulation routière (peloton Peschaud), une section du génie pour poser des mines.

Dans cette situation avancée, le PC avant fut attaqué plusieurs fois par l’artillerie ennemie ; la légendaire caravane, qui servait de camion-bureau-couchette au Général, fut mise hors d’usage ; plusieurs officiers de liaison – tel le capitaine Revault d’Allonnes venant voir le commandant de la Division – sortirent de l’entretien sur un brancard ; le malheureux Pierre Bourdan, correspondant de guerre à peine sorti des griffes de l’ennemi qui l’avait fait prisonnier, faillit bien y laisser la vie… Heureusement, à force de patrouilles et de coups de canon des six obusiers du peloton Duplay, la balance pencha en notre faveur au bout de 24 heures.

D’ailleurs, pour le général Leclerc, la bataille de Normandie était presque terminée. De fait, quelques jours plus tard, des officiers canadiens et britanniques venant de Falaise et ayant franchi l’Orne, prirent liaison avec les éléments du GTV, puis du GTL, ainsi qu’avec le PC de la Division.

C’est alors que le commandement américain émit l’idée de nous faire attaquer en direction de Trun-Chambois, afin de liquider les éléments survivants de la poche de Falaise ; le Général fait remarquer aux Américains que ce n’est pas une mission de division blindée d’aller attaquer ainsi des unités encerclées, enterrées, retranchées, qui n’ont aucun espoir de sortir de là et qui vont se battre avec l’énergie du désespoir ; elle est faite à présent pour exploiter en direction de l’est (le général Leclerc pense à sa mission sur Paris et ne veut plus se laisser accrocher en Normandie).

Partie des environs du Mans le 10 août, à 8 heures du matin, la 2e DB avait atteint ses objectifs : Carrouges-Argentan, à 80 kilomètres de là, en trois jours ! Elle avait refoulé le dispositif allemand jusqu’à l’Orne, participant à la sécurité de l’opération Bretagne et de l’opération Loire, obligeant les unités allemandes à se réfugier dans la poche de Falaise où elles se trouvaient à la merci de l’aviation alliée ; le 20, la division polonaise du XXIe groupe d’armées britanniques fermait la poche de Falaise, la bataille de Normandie était gagnée.
Dans ces combats, la 2e DB avait perdu 141 tués, 78 disparus, 618 blessés ; elle avait laissé sur le terrain 38 chars moyens, 15 chars légers, 12 mitrailleuses, 7 canons automoteurs d’artillerie ; elle avait infligé à l’ennemi des pertes considérables : 4 500 tués, 8 800 prisonniers, 32 chars lourds, 85 chars moyens, 25 canons automoteurs et 700 véhicules de toutes sortes dénombrés sur le terrain (chiffres donnés par nos alliés).

Le 16 août, le GTL avait finalement été autorisé par le général Leclerc, avec beaucoup de restrictions, à flanc-garder l’opéra tion américaine sur Trun-Chambois ; laquelle consistait à couper la dernière route nationale qui restait aux Allemands pour évacuer la poche de Falaise en direction de la basse Seine par Bernay.

Partie de Bourg- Saint-Léonard et de la forêt de Gouffan, l’opération, menée par la 90e DI-US flanc-gardée par le GTL, devait aboutir à la prise de Chambois. Une liaison assurée vers ce gros bourg me permit d’avoir une vision dan tesque des destructions de chars et de véhi cules, que certains ont comparée à Stalin grad avec un peu d’exagération. En effet, ce n’y fut pas l’anéantissement : beaucoup d’éléments allemands réussirent de nuit la percée, en groupant quelques chars sous l’autorité de chefs décidés. Depuis notre arrivée à Argentan, des « colonnes infernales » circulaient ainsi sur nos arrières : l’une parvint d’ailleurs un beau matin au QG de la Division, heureusement bien défendu par le RMSM qui la détruisit totalement.

Cependant la 79e et la 90e DI-US avaient liquidé derrière nous la forêt d’Ecouves, y détruisant ce qui restait de la 116e Panzer, de la Panzer Lehr et de la 2e Panzer. Pendant que la 90e DI-US agissait sur Chambois, la 80e DI- US prenait Argentan et la 11e DB britannique venant de Fiers relevait le GTV à Ecouché. La poche était fermée, nous étions libérés du contact direct de l’ennemi, la 2e DB devenait disponible pour sa mission nationale. Mal heureusement, elle passait du XVe CA-US au Ve, commandé par le général Gerow qui n’avait pas la souplesse d’esprit du général Haislip, quittant Patton pour passer chez Hodges.

Depuis plusieurs jours, le général Leclerc faisait des projets : il préparait une recon aissance en force sur Paris, sous le com mandement du commandant de Guillebon, son sous-chef d’état-major qu’il nommerait, lui aussi par délégation gouverneur de Paris par interim. Puisque le commandement américain ne semblait pas décidé à confier à la 2e DB cette mission sur Paris, il faudrait peut- être l’exécuter malgré lui.

Or, nous avions des officiers de liaison américains qu’il convenait de ne pas mettre en situation difficile vis-à-vis de leur hiérarchie nationale. Aussi, le matin du 21 août, le général Leclerc me confia la mission d’occuper les officiers de liaison (le commandant Robert Loumiansky et le capitaine Plutschak) pendant les préparatifs de départ du détachement Guillebon sur Paris ; je les emmenai donc visiter « le champ de bataille » qui jalonnait notre progression depuis Alençon.

Le général Leclerc, sachant que le général de Gaulle venait d’arriver en France, lui écrit à Rennes : Depuis 8 jours, le commandement allié nous fait marquer le pas. On m’a donné l’assurance que l’objectif de ma Division était Paris mais devant une pareille paralysie, j’ai pris la décision suivante. Guillebon est envoyé avec un détachement léger direction Versailles avec ordre de prendre le contact, de me renseigner et d’entrer dans Paris si l’ennemi se replie… j’espère que dans quelques jours vous vous pose rez à Paris.

Le général de Gaulle pensant que cette décision allait faire quelque bruit, écrit par le même message qu’il approuve cette attitude : Il faut avoir un élément au moins au contact de Paris sans délai !

Alors que je lui rendais compte de l’exécution de ma mission, le général Leclerc m’informa du départ du détachement Guille bon sur la capitale. Il était composé d’un demi-escadron d’automitrailleuses (capitaine Bergamin), d’un escadron de chars légers (capitaine Martin-Siegfried) et d’une compagnie d’infanterie du RMT (capitaine Perceval), moins une section terriblement éprouvée aux combats de La Hutte.

Ce détachement de reconnaissance avait pour but de forcer la main des Américains, ainsi que de prendre contact avec le commandement militaire de la Résistance dans Paris, si l’entrée dans la capitale était possible ; sinon, de reconnaître les défenses allemandes et de tâter l’ennemi afin de déterminer les axes les moins bien défendus pour y engager la 2e DB. Le commandant de Guillebon avait emmené avec lui le commandant Morel-Deville et l’étendard du 1er RMSM au cas où il entrerait dans Paris.

Le général Leclerc m’apprit alors qu’il avait l’intention de se rendre le lendemain, 22 août, au QG du groupe d’armée Bradley afin de mettre aux Américains le marché en main. En même temps, il avait écrit au général de Gaulle de faire pression de son côté, par le général Koenig, sur le commandement américain pour obtenir l’ordre d’agir sur Paris. Mais le général Leclerc ne me cacha pas qu’il était bien décidé, avec ou sans l’accord des Américains, à se lancer sur Paris, afin d’effectuer la mission que le général de Gaulle lui avait confiée dès Alger : Nous avons fait tous ces jours-ci des réserves de carburant et de munitions, me dit-il, nous pou vons aller jusqu’à la capitale avec une grande partie de la 2e DB.

Le 22 au soir, le général Leclerc, au retour de sa visite au général Bradley, sort de sa jeep, avec le sourire des grands moments, et appelle le commandant Gribius : Mouvement immédiat sur Paris. Les ordres alliés précisent que nous devons nous emparer, en première urgence, des ponts de la Seine, puis de ceux de la boucle en aval. Nous serons suivis et appuyés sur notre droite par la 4e DI-US ; l’ensemble sera aux ordres du commandant du Ve CA-US, le général Gerow.

Les ordres américains nous fixant notre itinéraire – Sées, Mortagne, Châteauneuf, Rambouillet, Versailles pour la 2e DB, Alençon, Nogent-le-Rotrou, Chartres, Limours, Palaiseau pour la 4e DI-US -, nous arriverons alors que ceux du général Leclerc sont déjà dans les unités. Le général Gerow précise de ne pas franchir la ligne Versailles- Palaiseau avant le 23 août à midi.

Du côté du détachement Guillebon, le 22 août, l’ambiance est à l’optimisme ; à tel point que Maurice Jourdan, de la 2e compa gnie du 1er RTM, peut écrire dans ses souve nirs : Après une nuit couchés dans le foin, nous nous trouvons à Arpajon. Là, je reçois l’ordre de prévenir les sections d’être « nickel », car nous allons avoir l’honneur d’entrer dans Paris qui, paraît-il, s’est débarrassé des Alle mands. On ouvre les sacs, on sort la dernière chemise propre, on brique les visages comme on brique les véhicules. On sera fin prêt pour voir les Parisiennes. Beaucoup parmi nous ne sont jamais venus à Paris. Il y en a certains qui ne verront pas les belles filles de la capitale.

Ils toucheront si près du but ! Malheureusement, à Trappes, à Voisins-le-Bretonneux, à Toussus-le-Noble, à Saclay, à Palaiseau, les Allemands sont toujours là. Le détachement du lieutenant-colonel de Guillebon (nouvel lement promu) ne pourra entrer dans Paris le 22 août, mais il aura cependant accompli une partie de sa mission : celle de renseigner le général Leclerc sur la localisation et l’importance des défenses allemandes. C’est grâce à ces renseignements que le Général arrêtera ses décisions pour le lendemain.

Dès son arrivée à Rambouillet, le général Leclerc a vu le lieutenant-colonel de Guille bon et a arrêté sa manœuvre aussitôt. Les ordres préparatoires sont expédiés : à partir de deux bases de départ séparées de 30 kilomètres, Rambouillet et Arpajon, il faudra pousser, dans un premier temps, deux colonnes au cœur de Paris où, en convergeant, elles s’épauleront mutuellement ; puis dans un deuxième temps, il y aura lieu d’achever la liquidation des résistances lais sées en arrière en liaison avec les FFI.

Le GT Langlade s’élancera à partir de Ram bouillet en direction de l’Etoile, le GTV Billotte à partir d’Arpajon en direction de la préfecture de police, tandis qu’une partie du GTR, avec Morel-Deville et Roumiantzoff, flanc-gardera à partir de Trappes en direction de Versailles ; sera maintenu en réserve, en position centrale, le GT Dio, qui suivra le GTV sur l’axe principal de la porte d’Orléans. La 4e division américaine nous protégera face à l’est en se dirigeant sur Vincennes, mais elle n’a pas encore rejoint.

Un détachement britannique est également annoncé, mais finalement il ne viendra pas.

Pour s’emparer d’une capitale défendue par un réseau de pièces de DCA de 88 et de nombreux canons de 75 et de 20, il était recommandé de jouer l’infiltration, après avoir fixé et neutralisé, par des feux de char et d’artillerie, certains centres de résistance, mais il fallait surtout éviter de perdre un temps précieux à les détruire. Dans l’esprit du général Leclerc, il fallait avant tout aller vite afin d’empêcher les Allemands de faire sauter les ponts de Paris – d’une part, à cause des destructions d’édifices inhérentes aux explosions ; d’autre part, parce que les Alliés avaient grand besoin de ces ponts pour poursuivre leur offensive rapidement vers le nord de la France.

Durant toute la journée du 24, le général Leclerc sera agacé par la lenteur de certaines prises de contact, par des erreurs de direction et de conduite des opérations (3). Le temps pressait d’autant plus que nous étions tenus au courant de tout ce qui se passait dans Paris, grâce au téléphone et à de nombreux informateurs du Conseil national de la Résistance et du commandement des FFI.

C’est ainsi qu’en roulant devant la gendarmerie de Longjumeau, vers 8 heures, je vois un gendarme sortir sur le trottoir, au moment où passait la colonne du PC avant du général Leclerc, et crier : Le préfet de police de Paris demande à parler au général Leclerc ! Tous les hommes de la colonne partent d’un énorme éclat de rire…

Cependant, je vais voir de quoi il s’agit, je prends le combiné, j’entends une voix qui dit être Charles Luizet, préfet de police, et qui, pour se faire reconnaître, demande à parler à son camarade de promotion Leclerc qui était son voisin de lit à Saint-Cyr, (détails qui ne s’inventent pas) ; je vais rendre compte au général Leclerc qui me confirme que son camarade Luizet était bien son voisin de lit en première année : en conséquence, il envoie le colonel Crépin, commandant l’artillerie divisionnaire (qui est toujours avec lui au PC avant), répondre au téléphone en son nom.

Charles Luizet demande que la 2e DB hâte sa progression car les défenseurs de la préfecture de police commencent à manquer de munitions. Pour les réconforter et maintenir le moral, le colonel Crépin, qui dispose des avions d’observation Piper-Cubs de l’artillerie, propose d’en envoyer un au-dessus de Paris afin de déposer un message lesté sur la préfecture de police, annonçant notre arrivée.

C’est le capitaine Calet et le lieutenant Mantoux qui reçoivent cette mission périlleuse : ils écoutent en silence l’énoncé de cette mission pleine de risques… Je crois me rappeler que l’un d’eux fit remarquer au colonel Crépin qu’il y avait la DCA allemande dans le ciel de Paris. Le commandant de l’AD maintint sa décision étant donné son impact sur le moral des défenseurs de la préfecture de police.

Quand avons-nous admiré le plus ces deux camarades : quand ils ont reçu leur mission sans broncher, ou lorsqu’ils rentrèrent dans un Piper-Cub criblé de traces de balles ? Je ne sais, mais ce fut un acte de courage tranquille qui ne s’effacera jamais de nos mémoires. D’ailleurs une plaque sur le mur de la préfecture de police commémore cet événement historique, d’autant plus que Mantoux devait mourir quelques mois plus tard au champ d’honneur.

Parmi les émissaires qui vinrent voir le général Leclerc au PC avant, il convient de signaler le lieutenant Petit-Leroy : il venait au nom du délégué militaire national, le général Chaban-Delmas, pour signaler la menace de destruction, sur ordre de Hitler, des ponts qui étaient probablement minés.

Les problèmes militaires du CNR sont étudiés, expliqua Petit-Leroy, par un comité d’action militaire, le COMAC, composé de trois membres – Vaillant (Vogué), Pierre Vil lon, Kriegel-Valrimont – qui tend à intervenir dans les opérations militaires mais n’en a pas les moyens ; en fait, les opérations sont commandées par le délégué militaire natio nal, le général Chaban-Delmas, rentré depuis le 16 août d’une liaison à Londres ; il a pour adjoint le colonel Ely.

Au-dessous de lui, il existe à Paris : un état-major national sous la responsabilité du général Malleret-Joinville, communiste doctrinaire ; un état-major de la région de l’Ile-de-France sous la responsabilité d’un communiste de choc (chef courageux qui a été blessé en 1939-1940 et a parti cipé à la guerre d’Espagne), le colonel Roi-Tanguy ; un état-major départemental de la Seine, sous la responsabilité d’un officier de carrière de l’ORA, qui porte un nom illustre, le colonel de Marguerittes, qui se fait appeler Lizé dans la Résistance et a succédé dans le commandement à un grand patron de Renault, Pierre Lefaucheux, arrêté par les Allemands quelques semaines plus tôt.

Comme le général Leclerc demande à combien s’élèvent les effectifs des FFI ou FTP dans Paris, le lieutenant Petit-Leroy les estime à une vingtaine de mille, dotés d’un armement ridiculement faible. Il y aurait deux douzaines de fusils-mitrailleurs et une centaine de pistolets-mitrailleurs ; quant aux fusils, ce sont des armes récupérées sur les Allemands, ainsi que les pistolets. Visiblement, le général Leclerc est inquiet lorsque Petit-Leroy ajoute à ce tableau qu’il n’y a à peu près pas d’armes antichars, en dehors des cocktails Molotov qui se fabriquent à la préfecture de police sous la responsabilité de Joliot-Curie.

Le général Leclerc pose alors la question du rôle de la gendarmerie et de la police : Petit-Leroy confirme ce que nous savions déjà, à savoir que la police parisienne est en grève depuis le 15 août ; mais il ajoute que toute une hiérarchie est en place pour commander la garde de Paris, la gendarmerie, la garde mobile et les sapeurs-pompiers, ayant à leur tête le général Hary.

Devant ce tableau, le général Leclerc est inquiet : il dicte sur-le-champ une véritable lettre de menace au général von Choltitz, dans laquelle il le rend personnellement responsable de la sauvegarde des richesses de la capitale (4). Puis il me donne l’ordre de faire reconduire ce messager courageux dans Paris. Je propose soit une voiture allemande de liaison récupérée le matin à Arpajon, soit une jeep, soit un scout-car ; le général Leclerc ne veut pas du véhicule allemand, il préconise une jeep armée d’une mitrailleuse. Pour commander l’opération, un volontaire se présente aussitôt : c’est l’adjudant-chef Dericbourg, adjudant de l’escadron de protection. Le Général accepte et le félicite.

Cet excellent sous-officier faillit bien être le premier d’entre nous à entrer dans Paris : en effet, le lieutenant Petit-Leroy, voulant récupérer sa bicyclette au séminaire de L’Hay- les-Roses où il l’avait déposée, décida de prendre cet itinéraire secondaire qu’il connaissait parfaitement.

Jusqu’à l’entrée de l’agglomération, tout se passa sans incident et il est probable qu’une fois sa bicyclette récupérée, Petit-Leroy, accroché à la jeep, en utilisant les petites rues, aurait eu toutes les chances de rapporter lui-même son message au général Chaban-Delmas, ainsi que la lettre de menace du général Leclerc à von Choltitz. Malheureusement, au détour d’une rue, la jeep tomba sur une patrouille de SS.

Bravement l’adjudant-chef Dericbourg fit feu avec la mitrailleuse, tandis que le lieutenant Petit-Leroy arrosait ses assaillants avec le pistolet- mitrailleur qui lui avait été confié. Mais les SS atteignirent la jeep qui était immobilisée. Quelques secondes plus tard, l’adjudant-chef était tué d’une balle dans la tête, tandis que Petit-Leroy, grièvement blessé, était lâchement achevé par les SS d’une balle au cœur. Dans la poche de sa veste, ils trouveront la lettre du général Leclerc qui, apportée par leurs soins, se trouva quand même sur le bureau de von Choltitz dans la soirée, avec ses avertissements (5).

Les journaux, la petite histoire, le film Paris brûle-t-il ?, ont popularisé les circonstances dans lesquelles, à 19 heures, le général Leclerc, agacé de voir sa Division piétiner aux portes de Paris alors que tout l’incitait à péné trer dans la capitale le plus rapidement possible, rencontre le capitaine Dronne à proximité de la prison de Fresnes. Celui-ci, râlant parce que la mission qui venait de lui être confiée ne lui disait rien qui vaille, salue le Général :

    Dronne, qu’est-ce que vous foutez là ?
–    Je me rabats sur l’axe conformément aux ordres.
–    Non, Dronne, filez droit sur Paris, entrez dans Paris, ne vous laissez pas accrocher. Passez par où vous voudrez Dites aux Parisiens et à la Résistance de ne pas perdre courage, que demain matin la Division tout entière sera dans Paris.

Dronne répète la mission, rassemble tout ce qui se trouve autour de lui, sa section de commandement de la fameuse 9e compagnie du RTM (que nous appelons entre nous « La Nueve » car elle est composée aux trois quarts d’Espagnols d’Afrique du Nord, anciens combattants de la guerre d’Espagne), deux sections (celles d’Elias et de Campos), une section de chars de la 2e compagnie du 501e RCC (compagnie Witasse) que commande le lieutenant Michard avec les chars Montmirail, Champaubert, Romilly ; enfin, une section du génie (adjudant Gérard Cancel) ; soit trois chars, quinze half-tracks, deux GMC du Génie, environ 150 hommes.

A 20 heures, la colonne démarre avec la complicité de nombreux guides volontaires : elle progresse facilement par le dédale des petites rues, parvient porte d’Italie d’où elle est guidée par deux résistants qui l’amènent – à 21 heures 30 – sur la place de l’Hôtel-de- Ville.

Vers 22 heures, on apprend au PC avant que Dronne a réussi à percer : le général Leclerc, qui s’était assoupi sous sa tente, se lève et envisage de reprendre la progression aussitôt, d’autant plus qu’il vient d’avoir confirmation de l’arrivée du GTL (sous-groupement Massu) au pont de Sèvres, mais qu’il aurait des difficultés de ravitaillement en carburant.

Toutes les dispositions sont prises pour le départ immédiat, mais le jour se levant très tôt, car il fait très beau, le Général décide d’attendre tout de même les premières lueurs pour donner le signal.

Le général Leclerc me convoque. Le PC avant de la Division sera installé soit à l’Hôtel de Ville, soit à la gare Montparnasse où doit exister un bon réseau de transmissions téléphoniques et télégraphiques avec toute la région parisienne. Marchez devant moi avec l’escadron de protection, je suivrai avec le PC avant. Je prévois donc les deux itinéraires et donne comme premier bond à la section La Fouchardière le Lion de Belfort. Puis, de là, en fonction des réactions de l’ennemi et des obstacles, j’aviserai ; le peloton Duplay suivra derrière moi ; le peloton Lencquesaing est à la protection du PC arrière.

Or, parvenu à la station de métro Port- Royal (au croisement du boulevard Saint- Michel et du boulevard de Port-Royal), le char de tête me signale des coups de feu provenant du Luxembourg ; puis plusieurs coups de mortier tombent sur le carrefour et l’entrée du boulevard Saint-Michel.

Le tir est probablement réglé à partir d’un observatoire qui domine la coupole de l’horloge du palais du Sénat : je donne l’ordre de détruire cette dunette. Le premier coup est court, le deuxième est long, le troisième est en plein dedans ; les deux guetteurs allemands sont projetés en l’air et tombent sur le toit, nous n’aurons plus de tirs de mortier. Mais la progression à travers la rue d’Assas ou le boulevard Saint-Michel se révèle impossible, les jardins du Luxembourg et l’Ecole des Mines sont tenus par une forte garnison.

L’implantation ennemie m’est confirmée par le directeur de l’Ecole des Mines qui vient, lui-même, me renseigner sur l’occupation de ses bâtiments et sur les galeries qui font communiquer l’école et les jardins du Luxembourg. La garnison peut ainsi aller d’un endroit à un autre par des communications invisibles. Il y aurait, d’après lui, entre 5 et 600 Allemands dans les jardins avec une douzaine de chars, dont trois Mark V Panther.

Je rends compte au général Leclerc par l’intermédiaire du colonel Lancrenon, commandant les FTA, qui venait aux nouvelles de la part du lieutenant-colonel de Guillebon, et lui signale que nous venons d’intercepter un message en allemand aux troupes blindées ennemies du Luxembourg, qui recevaient mission d’exécuter une sortie et d’aller atta quer les colonnes de la Blitz Division marchant en direction de la gare Montparnasse. Les Alle mands appelaient ainsi, pour la première fois à ma connaissance, « la Division éclair » (ce qui était flatteur pour elle ! ; mais, pour le moment, ce qui me préoccupait surtout, c’était d’empêcher tout ce monde vert-de-gris de sortir des jardins du Luxembourg pour aller attaquer le PC du Général qui était sans protection à Montparnasse.

En conséquence, je demandai par message au 3e Bureau de l’état-major de continuer à assumer ma mission actuelle de neutralisa tion de la garnison du Luxembourg, qui assu rait d’ailleurs la meilleure protection du PC de la Division. Le général Leclerc m’y autorisa ; il envoya même, pour m’aider, le «bataillon Fabien » dont le chef, le colonel Fabien, reste rait auprès de lui pour assurer la liaison avec le colonel Roi-Tanguy, tandis que ses adjoints se mettraient à ma disposition. C’est ainsi que, dans Paris, j’eus l’honneur de commander une troupe FFI-FTP afin de neutraliser le Luxembourg!

Cependant, vers 13 heures, le général Leclerc décidait de me relever pour me permettre d’assurer, avec l’escadron de protection, la sécurité de son PC pendant la visite du général de Gaulle. De plus il était urgent d’organiser le déplacement du PC avant vers la caserne Latour-Maubourg où le commandant de la 2e DB décidait de s’installer, au grand dam du commandant des transmissions qui avait trouvé le réseau des cheminots fort efficace pour recueillir les renseignements venant de toute part. D’ailleurs, une antenne du 3e Bureau restera à Montparnasse avec le capitaine Gachet, elle sera d’un grand secours.

La situation de la Division, telle qu’elle me fut décrite par le commandant Gribius (chef du 3e Bureau), était la suivante : le GTV du colonel Billotte avait pénétré dans Paris par la porte de Gentilly, puis la rue Saint- Jacques ; il se trouvait à la hauteur de l’Hôtel de Ville et s’apprêtait à attaquer le PC de von Choltitz (hôtel Meurice) par la rue de Rivoli ; le commandant de La Horie mènerait lui- même l’opération. Le GTD, engagé à son tour, devait s’emparer de la Chambre des députés et des ponts de Paris ; il avait orienté le sous-groupement Noiret sur la prise des ponts situés entre les boulevards extérieurs et le Champ de Mars, puis sur l’occupation de l’Ecole militaire ; quant au sous-groupement Rouvillois, il avait reçu mission de progresser par l’avenue du Maine jusqu’aux Invalides, afin de s’attaquer à l’ensemble Quai d’Orsay-Chambre des députés que les Allemands tenaient encore, et devait également s’emparer des autres ponts.

Le GTL, après des combats extrêmement durs dans la région de Toussus et Jouy-en- Josas – au cours desquels le deuxième frère Zagrodsky fut tué à la tête du peloton de son frère – était bien arrivé au pont de Sèvres la veille au soir et l’avait franchi ; sans des diffi cultés de carburant, il serait parvenu le premier dans Paris. Quant au GTR, après la démonstration de Morel-Deville devant Ver sailles, il allait être regroupé sous l’autorité du lieutenant-colonel Roumiantzoff pour agir vers le nord-est, en vue d’assurer la sécurité de la DB face aux unités allemandes redescendant sur Paris dont certaines étaient des unités nouvelles d’un très bon potentiel, en particulier la 49e DI allemande.

Après l’attaque du Meurice, von Choltitz était embarqué par le commandant de La Horie vers la préfecture de police où il signait l’ordre de « cessez-le-feu » à 15 heures 30. La première version de l’acte de capitulation ne fut signée que du général Leclerc, puisqu’il était gouverneur militaire de Paris par intérim : c’est-à-dire qu’il avait autorité sur toutes les forces stationnées dans la capitale, que ce soient les FFI, les FTP de la région, du département, la garde ou la gendarmerie.

Mais le colonel Roi-Tanguy insista pour signer lui aussi au nom des Forces de la Résistance. Le général Leclerc, qui déte nait sa nomination de GMP depuis l’Afrique du Nord, se doutait bien des raisons pour lesquelles le général de Gaulle avait pris cette décision : malgré la sympathie qu’il avait eue tout de suite pour ce beau combattant qu’était Roi-Tanguy, il refusa. Il fallut l’intervention du général Chaban-Delmas pour le faire céder. Le colonel Roi-Tanguy signa donc aussi la capitulation après que le lieutenant-colonel de Guillebon eut modifié quelque peu le texte à la main pour donner satisfaction au délégué militaire national et à Roi-Tanguy.

Mais lorsque le général de Gaulle eut connaissance de cette correction à la gare Montparnasse, ce fut le général Leclerc qui reçut les reproches avec cette phrase : Pourquoi croyez-vous que je vous avais nommé Gouverneur militaire de Paris par intérim dès Alger, si ce n’est pour prendre, sous votre autorité, toutes les forces avant l’arrivée du général Koenig ?

Le chef du GPRF suivait son idée : il s’agissait de restaurer l’autorité de l’Etat.
C’est d’ailleurs pour cette raison que lui-même allait se rendre rue Saint-Dominique, et non à Matignon ou à l’Elysée : dernier sous-secrétaire d’Etat à la Guerre d’un gouvernement de la République dont il n’avait pas démissionné, il voulait ainsi rétablir ostensiblement l’Etat dans l’Etat.

A la gare Montparnasse, le général de Gaulle avait été accueilli par un groupe d’officiers qui allaient servir de parlementaires pour transmettre les ordres de « ces sez-le-feu » ; parmi eux, l’enseigne de vais seau Philippe de Gaulle, chef de peloton dans le régiment blindé des fusiliers-marins. Après avoir salué son père, il allait devenir parlementaire pour faire cesser le feu au Palais-Bourbon ; pendant plusieurs minutes, il sera seul avec son chauffeur dans l’édifice, affrontant les regards stupéfaits des Allemands devant ce jeune officier de marine, n’ayant pour faire baisser le canon de leurs armes que sa grande taille et le regard perçant donné par l’assurance de défendre une juste cause.

Il y avait, dans cet ensemble que constituent le Palais-Bourbon et l’Hôtel de Lassay, une bonne centaine d’Allemands, dont la moitié d’officiers et de sous-officiers. Quelle aubaine aurait été la leur s’ils avaient su que le jeune officier de marine qui se tenait devant eux, était le fils du général de Gaulle ! Quelle possibilité de chantage !

Heureusement, ils n’en surent rien… et déposèrent leurs armes.

Bien que la caserne de Latour-Maubourg ait été neutralisée sommairement par le sous-groupement Rouvillois, lorsque les élé ments de l’escadron de protection se présen tèrent pour l’occuper ils se firent prendre à partie par des tirs fort précis provenant de certaines fenêtres. Aussitôt les chars furent mis en position de tir, et quelques rafales de mitrailleuses tirées en l’air firent savoir aux récalcitrants qui ne voulaient pas obéir à l’ordre de cessez-le-feu de von Choltitz que les choses allaient se gâter.

Après quelques tirs bien ajustés – pour éviter d’abîmer ce magnifique édifice que constitue l’ensemble des Invalides, des draps blancs apparurent aux fenêtres et les Allemands irréductibles furent poussés dans la cour par leurs camarades armés.

Le PC avant, puis le PC arrière de la 2e Division blindée prenaient la place des Allemands dans les bureaux, en particulier dans le pavillon Robert-de-Cotte où se trouvent désormais la chancellerie de l’ordre de la Libération et le musée qui deviendra plus tard celui de la France libre, de la Résistance, de la Déportation et de la Libération. Tout cela est très symbolique : l’Histoire est en effet une suite d’événements qui s’enchaînent et se commandent les uns aux autres.

Le soir de ce beau jour, le capitaine Girard – fidèle et ô combien efficace aide de camp du général Leclerc depuis le Tchad ! – devant se rendre chez ses parents qui étaient parisiens, c’est à moi que le général Leclerc pensa pour l’accompagner chez le général Koenig, nouveau gouverneur militaire de Paris, qui l’avait invité à dîner.
Se rendant à pied aux Invalides, le général Leclerc s’arrêta un instant avant de franchir la grille principale ; il admira la façade grandiose de ce monument puis, se penchant vers moi, il me dit : Voyez-vous, Boissieu, c’est extraordinaire d’avoir libéré Paris sans rien détruire de ses richesses ; tous les ponts, tous les édifices, tous les trésors artistiques de la capitale sont intacts. Voyez ces Invalides…

Quelle chance nous avons eue ! Vous souvenez-vous du jour où vous m’avez rapporté cette lettre du général de Gaulle avec mission de libérer Paris, avec ma nomination de Gouverneur militaire de Paris par intérim ? Eh bien ! ce document, je l’ai toujours sur moi, dans cette poche, il est là avec une autre lettre du général de Gaulle, quand il m’arrive d’être de mauvaise humeur ou de douter, je relis ces documents.

Pendant le dîner – auquel étaient invités également le général Chaban-Delmas,le colonel Lizé, le colonel de Langlade, le com missaire de la Marine Rolin (du cabinet Koe nig), ainsi que le capitaine Pernet, aide de camp -, on entendit tout à coup une galo pade effrénée au-dessus de nos têtes : c’étaient des gardes républicains pourchassant les derniers Allemands réfugiés dans les Invalides, qui essayaient de mettre le feu aux archives rassemblées à la hâte dans les étages supérieurs et dans les combles.

Pendant le dîner, le général Leclerc se fit renseigner en permanence sur la progression de la 49e Division allemande qui, descendant depuis la Picardie, semblait chargée de reprendre Paris (d’après les renseignements alliés).

Puis la préparation du défilé du lendemain, demandé par le général de Gaulle, depuis l’Arc de Triomphe jusqu’à Notre-Dame, fut étudiée aussi, afin de remercier la population parisienne de son attitude pendant l’occupation.
Etant donné la menace allemande, il fallait avant tout protéger la population et s’opposer par les armes à toute tentative d’agression. Un véritable dispositif de riposte immédiate fut mis en place.

Le défilé se passa dans une liesse générale extraordinaire, sans incidents graves grâce aux dispositions prises ; la 49e Division allemande sera repoussée le lendemain 27 août, et l’aviation allemande ne se manifesta que pour bombarder de nuit le quartier de la Halle aux vins.

Mais Paris était libéré grâce à une remarquable coordination des actions de la Résistance intérieure et de la Résistance extérieure, en liaison avec celle des armées alliées. Elle avait pris naissance dans cette nomination du général Leclerc comme gouverneur militaire de Paris par interim, le 15 décembre 1943 à Alger, par le général de Gaulle, avec une lettre lui dévoilant que sa Division aurait pour mission de libérer Paris et de participer au rétablissement de l’autorité de l’Etat dans la capitale.

Le 23 août, à Rambouillet, le général de Gaulle avait dit au général Leclerc : C’est égal, Leclerc, libérer Paris avec une division blindée, nul chef français n’a jamais eu une chance plus grande, mais nul ne l’a mieux méritée. La chance des généraux en temps de guerre, c’est le bonheur des gouvernements et des peuples.

(1)    Dans le mémorandum du CFLN du 18 septembre 1943 à Churchill, Roosevelt et Staline.

(2)    Future générale Massu, elle sera aidée plus tard par un contingent de « Marinettes » provenant de la Marine.

(3)    Contrairement à ce qui a été écrit par certains Améri cains, la 2e DB n’a pas perdu son temps « à répondre aux ovations et à déboucher des bouteilles ». Au soir du 24 août, la division Leclerc avait déjà perdu 71 tués, 225 blessés, 35 blindés, 6 canons automoteurs, 11 véhicules divers, écrit Martin Blumenson : « Un état de pertes plutôt sévère pour une division blindée » pour une journée de combat.

(4)    Cette lettre sera traduite en allemand par maître Betz, du 2e Bureau, qui menacera von Choltitz de le traiter comme un « criminel de guerre » s’il faisait sauter les ponts de Paris.

(5)    Le fait a été raconté par von Choltitz lui-même pendant sa captivité.