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Retour sur 1958: inflexion, rupture ou exemple? par Frédéric TRISTAM

Frédéric Tristram* , " Retour sur 1958: inflexion, rupture ou exemple", Espoir, n° 176 , Maître de conférences en histoire économique contemporaine à l’université Paris I - Panthéon- Sorbonne. Membre du Conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle.

Le plan de redressement mené et pensé comme une campagne militaire éclair inaugure une période de stabilité et de croissance exceptionnelle.

Pourquoi revenir en 2014 sur le plan de stabilisation de 1958 ? Des travaux de grande qualité avaient déjà été publiés sur le sujet. En 1985, la Fondation Charles de Gaulle avait organisé un colloque sur ce thème, qui avait donné lieu à un ouvrage, paru en 1988 sous un titre évocateur, repris des Mémoires d’espoir : « la Faillite ou le miracle » (1).

Ce colloque présentait une première analyse des événements de 1958 et offrait l’avantage de donner la parole à certains des principaux acteurs,  Jean  Guyot,  et Jean-Marcel  Jeanneney,  membres  du Comité Rueff, Antoine Dupont-Fauville et Jean Méo, conseillers au cabinet du général de Gaulle. Plus près de nous, un article de Michel-Pierre Chelini, publié en 2001 dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine, dressait un panorama très complet du plan Rueff-Pinay, insistant sur le contexte politique de son élaboration et sur ces implications économiques (2).

L’histoire racontée – et l’histoire vécue – est incontestablement celle d’un succès. Plombée par les dépenses sociales du Front Républicain et le coût de la Guerre d’Algérie, la situation financière de la Quatrième République finissante est catastrophique. La France est menacée d’être placée sous la tutelle du FMI et elle est en tout cas incapable de remplir les engagements européens souscrits à Rome le 25 mars 1957. Le retour du général de Gaulle est l’occasion d’un exceptionnel redressement.

Celui-ci est amorcé dès l’été 1958 par une série de mesures budgétaires et l’émission d’un grand emprunt indexé sur l’or, sur le modèle de celui déjà lancé par Antoine Pinay en 1952. Il est complété au cours de l’automne par la préparation, au sein d’un comité ad hoc constitué le 30 septembre et placé sous la présidence de Jacques Rueff, d’un plan complet de stabilisation. Les mesures pro- posées sont radicales et marquées d’une forte empreinte libérale : baisse drastique des dépenses, forte hausse de la fiscalité, ouverture du marché français, dévaluation, fin des mécanismes d’indexation, création d’un nouveau franc.

Suivi à Matignon par l’ancien directeur du Budget Roger Goetze, ce plan est présenté au général de Gaulle le 18 novembre et précisé dans un rapport daté du 8 décembre Malgré les réticences d’une partie de la majorité, il est approuvé lors du Conseil des ministres du 27 décembre est mis en application par ordonnances dès le lendemain, après une allocution télévisée du président élu – mais non encore investi. Les résultats sont rapides : la monnaie est consolidée et les comptes publics équilibrés.

Le plan de redressement, mené et pensé comme une campagne militaire éclair, inaugure une période de stabilité et de croissance exceptionnelle de plus de dix ans. Sur un plan strictement politique, il est une étape essentielle dans l’implantation du nouveau pouvoir gaulliste aussi bien à l’intérieur du pays que sur la scène internationale.

Dans ces conditions, tout semblait avoir été dit et un retour sur cet événement pouvait apparaître inutile. Il n’en est rien comme l’a bien montré une journée d’études organisée par la Fondation le 21 octobre 2013, dont ce numéro d’Espoir reprend les principales interventions. De nouveaux travaux sont en effet venus enrichir les études antérieures et quelque peu nuancer, sans cependant la remettre en cause, la vision traditionnelle du plan de redressement de 1958. Ils l’ont fait au moyen d’une double extension chronologique et géographique.

L’historiographie s’est attachée à replacer le plan Rueff-Pinay dans une période plus longue, celle de l’ajustement de l’économie française après la deuxième guerre mondiale et sa participation à la forte croissance des années 1950 et 1960, dépassant ainsi le cadre strict des quelques mois de l’été et de l’automne 1958. Elle a souligné la dimension internationale des mesures prises par le gouvernement du général de Gaulle et montré leur rôle déterminant dans l’intégration croissante de la France dans l’économie européenne et mondiale.

Cette extension du prisme a paradoxalement permis une vision plus nette   du redressement de 1958. Trois conséquences peuvent en être tirées : Le plan Rueff-Pinay se situe dans une relative continuité avec les plans d’ajustement qui l’ont précédé ; il marque néanmoins une rupture nette en matière d’ouverture internationale et peut fournir, sur la situation actuelle, quelques enseignements que la journée d’études du 21 octobre a voulu mettre en exergue.

 

Une relative continuité avec les plans de redressement antérieurs

Etudié dans la longue ou moyenne durée, le plan de redressement de 1958 n’est pas un phénomène unique et un certain nombre de points communs peuvent être trouvés avec des épisodes antérieurs. Sans remonter jusqu’en 1926 et l’action de Raymond Poincaré, des mouvements de stabilisation sont venus solder le passif de la seconde guerre mondiale et les déséquilibres des années d’après-guerre.

C’est le cas, en particulier, du plan décidé par René Mayer en décembre 1947 et janvier 1948, qui constitue à cet égard une étape essentielle (3), rapidement complétée par les importantes mesures budgétaires prises par Henri Queuille à l’automne 1948 (4). C’est également le cas, mais avec une moindre urgence et dans un contexte plus apaisé, de la stabilisation réalisée par Antoine Pinay en 1952. Ces plans mobilisent, avec une intensité et des dosages différents, des instruments similaires qu’on retrouvera d’ailleurs en 1958 : hausse des impôts, baisse des dépenses, la recherche de la liberté des prix et, dans certains cas, la dévaluation.

Sur une échelle chronologique plus courte, une continuité avec les mesures pris- es par Félix Gaillard au cours de l’été 1957 peut facilement être constatée. Nommé rue de Rivoli dans le gouvernement de Bourgès-Maunoury, Gaillard élabore en effet un plan complet de stabilisation, mobilisant une large gamme de mesures monétaires et budgétaires et visant à la restauration de la vérité des prix. Ce plan n’est d’ailleurs pas sans rappeler, jusque dans les mécanismes utilisés, le plan Mayer de 1947-1948, auquel le ministre des Finances de 1957 avait contribué comme jeune sous-secrétaire d’Etat aux Affaires économiques. Il anticipe surtout, comme l’a bien montré Michel Margairaz, les mesures de juillet et décembre 1958 et constitue sans doute la première étape d’un même mouvement progressif de retour à l’équilibre (5).

La remarque vaut singulièrement sur le plan monétaire. A partir de 1956, la France connaît un regain d’inflation, qui agit sur une monnaie déjà sensiblement surévaluée (6). Entre octobre 1956 et décembre 1959, l’indice des prix de gros, qui constitue sans doute le meilleur indicateur de l’inflation, augmente de 27% (7). Les causes de ce glissement sont connues. Il s’agit pour une large part la Guerre d’Algérie, qui augmente sensiblement les dépenses de l’Etat et qui, par le rappel des réservistes, déséquilibre le marché du travail et entretient une hausse tendancielle des salaires.

Il s’agit, dans une moindre mesure, de la politique menée par le gouvernement de Front Républicain, en particulier en matière de dépenses sociales. Les vecteurs de propagation de l’inflation ont également bien été cernées : les mécanismes d’indexation mis en place à tous les niveaux de l’économie et une politique très accommodante de la Banque de France qui alimente largement les banques en liquidités (8).

Dans ces conditions, une modification des cours de change apparaît indispensable (9). L’opération se produit en trois temps. Le 10 août 1957, Félix Gaillard décide la création d’une taxe de 20% sur les importations et d’une remise équivalente sur les exportations, cette opération s’analysant comme une dévaluation de fait. Après le retour du général de Gaulle, l’ordonnance du 24 juillet 1958 intègre les mesures fiscales prises l’année précédente dans le cours du franc.

Plus difficile et plus décisive est la décision de dévaluer à nouveau la monnaie en décembre 1958. Olivier Feiertag a bien montré les conditions de cette dévaluation, en insistant à la fois sur le jeu des acteurs et sur les choix politiques, internes et externes, qu’elle induit (10). L’hostilité d’Antoine Pinay à la mesure est connue. De même, le Comité Rueff en discuta très peu : celle-ci ne figure d’ailleurs pas dans le rapport proprement dit et apparaît seulement sous la forme d’une « lettre secrète » rédigé par Jean Guyot. Le rôle de la Banque de France est en revanche décisif (11).

Son gouverneur, Wilfrid Baumgartner semble avoir pesé en faveur d’un nouveau réajustement monétaire, alors même qu’il ne faisait pas l’unanimité rue de la Vrillière. Pour les dirigeants les modernisateurs de la Banque, l’opération a non seulement des objectifs de stabilisation interne, mais elle s’inscrit également, comme on le verra plus loin, dans un cadre international, celui du retour coordonné à la convertibilité des monnaies et à la liberté des échanges. Aussi préfèrent-t-ils une dévaluation « coup de fouet », qui donnera un avantage aux entreprises françaises dans la nouvelle situation de concurrence, plutôt qu’une dévaluation « coup de balai », simplement destinée à effacer la hausse des prix intérieurs. Ce choix se traduit dans le taux de la dévaluation : 17,55% préféré à 12%.

Cet ajustement monétaire est complété par des mesures sur les prix, visant à briser définitivement – au moins le pense-t-on – la spirale inflationniste. Là encore, l’action se décline en plusieurs étapes. Sous Félix Gaillard, des suppressions de subventions et des augmentations sont pratiquées, visant à assurer la liberté des prix, sur le modèle explicite du plan Mayer de 1947-1948. Le moment essentiel se situe cependant en décembre 1958 lorsque tous les mécanismes d’indexation sont strictement prohibés, deux exceptions seulement étant faites à ce principe : le SMIG, auquel il n’est pas touché et les indexations agricoles, supprimées en 1958 mais rétablies peu après. La création d’un franc lourd valant 100 anciens francs, mesure d’affichage aux effets essentiellement psychologiques en l’absence d’un ramassage des anciens billets, vient garantir cette volonté gouvernementale.

Des éléments de continuité peuvent enfin être constatés sur le plan budgétaire. Certes, le rééquilibrage est, en 1958, d’une ampleur exceptionnelle. Le solde budgétaire, négatif de 655 milliards de francs en 1957 et encore de 263 milliards en 1958 affiche en 1959, et pour la première fois depuis la fin de la guerre, un excédent de 60 milliards en 1959 (12). Encore faut-il préciser les caractéristiques de cet effort budgétaire pour bien en comprendre les spécificités.

La nouveauté ne réside pas en 1958 dans l’augmentation des impôts. Certes, un effort tout à fait considérable est consenti et, au cours de l’année, 350 milliards de francs de recettes fiscales nouvelles sont décidées par voie d’ordonnance, 50 milliards en juillet et 300 autres milliards en décembre (13). Il ne fait cependant que poursuivre une tendance générale à la hausse entamée en 1956 sous le gouvernement Guy Mollet et qui s’est traduite par le vote, entre juin 1956 et juin 1957, de près de 330 milliards de francs de recettes supplémentaires (14).

En conséquence, malgré le plan d’assainissement d’octobre 1958, les recettes fiscales augmentent moins vite en terme nominal en 1959 que les années précédentes, 13,2% contre respectivement 18,0% et 19,9% en 1956 et 1957. En termes réels, la hausse, qui s’établit à 7,1%, est toutefois supérieure d’un point celle de l’année précédente, mais elle reste plus faible qu’en 1957 (13,2%) et même qu’en 1956 (8,1%). L’effort fiscal de 1958 n’a donc rien d’exceptionnel et s’inscrit bien dans un redressement continu entrepris à partir de 1956. Il est par ailleurs d’une ampleur bien moins considérable que les augmentations réalisées lors de la stabilisation de 1948 et 1949 (respectivement 31,1% et 19,3% en francs constants).

La même similitude peut être constatée non plus sur le niveau du prélèvement mais au niveau de sa structure. En 1958 comme en 1956 et 1957, le gouverne- ment privilégie un classique tour de vis fiscal, qui se traduit par une augmentation à peu près équivalente de tous les impôts existants, prélèvements sur les entre- prises (94 milliards sur les 350 milliards prévus), taxes sur la consommation, avec une préférence pour les taxes sur les alcools (196 milliards) et impôt sur le revenu (50 milliards). Il n’est pas jusque dans les mesures les plus techniques – mais aussi les plus symboliques – qu’une certaine similitude ne puisse être décelée. C’est ainsi qu’une taxe somptuaire, réclamée en vain par Paul Ramadier pendant toute la durée de son ministère, est finalement instituée en juillet 1958 (15).

La politique menée en matière de dépenses marque en revanche une vraie rupture : le gouvernement du général de Gaulle n’hésite pas, à la différence de ces prédécesseurs, à pratiquer des coupes vigoureuses. Plus que la succession des mesures, les statistiques le montrent clairement. En 1958, les dépenses du budget de l’Etat baissent en francs courants, pour la première fois depuis 1954, de 2,7%. La chute, de près de 14%, est encore plus spectaculaire en termes réels et il faut remonter aux années d’immédiat après-guerre, dans un contexte tout à fait différent, pour connaître pareille décrue. Après ce coup de frein brutal, les dépenses repartent à la hausse l’année suivante, mais au rythme très modéré de 2,4%.

Cette rigueur contraste avec la prodigalité des gouvernements précédents : en deux ans, 1956 et 1957, les dépenses budgétaires de l’Etat augmentent en francs constants de près d’un tiers ce qui représente la plus forte hausse constatée depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Encore faut-il constater qu’une par- tie non négligeable de ces dépenses supplémentaires provient du financement de la Guerre d’Algérie et que les gouvernements de 1956 et 1957 ont dû faire face, dans l’urgence, à un choc budgétaire considérable (16).

On ne peut cependant déduire de ce qui précède que le succès du plan de 1958 ne viendrait que d’un effet d’accumulation des mesures prises depuis 1956. Souligner les continuités, lorsqu’elles existent, ne doit pas dissimuler les spécificités du redressement opéré par le gouvernement du général de Gaulle. Certes, le plan de redressement arrive au bon moment, mais il a surtout des qualités propres. Pour la première fois, les instruments traditionnels de la politique monétaire et budgétaire sont mobilisés dans le même sens, avec une ampleur exceptionnelle, sur une période très courte.

De nouveaux instruments sont également sollicités, l’interdiction des mécanismes d’indexation jouant ici un rôle sans doute essentiel. Surtout, le général de Gaulle a su créer un environnement institutionnel stable, synonyme de rétablissement de la confiance. Là où les derniers gouvernements de la IVème République se perdaient dans de longues tergiversations et égaraient l’opinion par leur instabilité chronique, le nouveau pouvoir gaulliste frappe juste et fort, preuve, s’il en était, que le succès économique ne peut jamais être vraiment séparé de son environnement politique.

 

Un tournant décisif dans l’intégration française à l’économie internationale

Toutefois, le plan Rueff ne se distingue pas seulement des plans précédents par son intensité. Il comporte des éléments nouveaux qui constituent, dans certains domaines, une véritable rupture. Cette rupture n’est cependant pas complète et le plan de 1958 laisse subsister des faiblesses structurelles de l’économie française. Le tournant principal de 1958 se situe sur le plan international. Le choix du général de Gaulle est clairement celui de l’ouverture et il se manifeste par deux décisions majeures, d’ailleurs intimement liées.

La première est de nature commerciale. Il s’agit de la quasi-suppression des contingentements et la mise en œuvre à la date prévue des dispositions du Traité de Rome.

Quand le général de Gaulle revient au pouvoir en 1958, la France se trouve vis-à- vis de ses partenaires commerciaux dans une position très inconfortable. Trois faits la caractérisent. Confrontée à un déséquilibre croissant de sa balance commerciale, elle a rétabli en juin 1957 le contingentement de tous les produits importés. Cette décision va à l’encontre de ses engagements européens et inter- nationaux qui supposent, au contraire, une libération progressive des échanges.

L’OECE demande ainsi à la France un retour rapide à la situation antérieure à juin 1957, soit la libéralisation de 82,3% de son commerce. De même, à l’intérieur de la CEE, le Traité de Rome prévoit, pour le 1er janvier 1959, une première diminution des droits de douane de 10% et une baisse significative des contingentements. Enfin, la réalisation du Marché Commun se trouve concurrencée par un projet britannique, la Zone européenne de libre-échange, lancé en 1956 et qui entre dans sa phase de négociation décisive avec la création en octobre 1957, au sein de l’OECE, du Comité Maudling (17).

Le gouvernement français se trouve placé devant une alternative : ou ouvrir les frontières au risque d’une détérioration de la balance des paiements ou d’un ajustement douloureux en termes de croissance, ou rester à l’écart du mouvement d’ouverture, au risque de fragiliser la CEE, avec ce qu’elle suppose d’unification politique de l’Europe, au profit de ZLE.

Face à ce dilemme, le choix de l’ouverture est loin de faire l’unanimité. Une partie non négligeable des décideurs poli- tiques, administratifs ou patronaux préférerait s’en tenir à une ouverture minimale et une baisse limitée à 40% des contingentements. Le rapport Rueff, présenté le 8 décembre, est beaucoup plus ambitieux et propose, sans se prononcer sur un chiffre précis, d’aller au-delà des demande de l’OECE. Le général de  Gaulle choisit finalement un taux de libéralisation encore plus élevé, puisqu’il est de 90% avec les pays de l’OECE (et de 50% avec les pays de la zone dollar). De même, conformément au Traité de Rome, une première baisse de 10% des droits de douane entre les Six est décidée. Les mesures sont rendues publiques le 29 décembre.

La même audace peut être constatée sur le plan monétaire. La dévaluation n’a pas seulement un objectif interne d’ajustement des prix mais elle accompagne une transformation majeure du système international qui est le retour simultané des monnaies européennes, dont le franc, à la convertibilité externe. La mesure est certes limitée aux non-résidents qui peuvent désormais échanger en or ou en devise et expatrier les francs qu’ils détenaient à la suite d’opérations commerciales, mais elle constitue une étape capitale dans un mouvement de libéralisation qui se poursuivra durant les années 1960 (18).

Pour mesurer la portée de cette décision, il faut revenir brièvement sur son con- texte. La convertibilité des devises est prévue dans les accords de Bretton Woods, signés en juillet 1944 et ratifiés par la France en décembre 1945. Les Etats européens, en raison de leur situation économique et financière très dégradée au sortir de la guerre, sont cependant incapables d’assurer cette convertibilité.

Pour éviter que ces difficultés monétaires ne pèsent sur la reprise de leurs échanges commerciaux, ils ont créé en 1950, dans le cadre de l’OECE, une union européenne des paiements (UEP). L’UEP est un système de compensation multilatéral, intégrant les 18 Etats européens bénéficiaires du Plan Marshall.

Contrairement au système de Bretton Woods, l’UEP est plutôt favorable aux pays présentant une balance des paiements déficitaire, puisque les règlements en son sein, au moins jusqu’en 1957, se font majoritairement en monnaies non convertibles. La France, qui se trouve dans cette situation, est donc très attachée à l’UEP et met tout en œuvre pour retarder, autant que possible, le retour à la convertibilité des monnaies européennes qui se traduirait chez elle par des mesures déflationnistes, une probable dévaluation du franc et la probable remise en cause des coûts excessifs pesant sur l’économie française, justement mis en exergue, en 1954, par le rapport Nathan. Frances Lynch a ainsi bien analysé les manœuvres dilatoires opérées par la France à partir de 1952, contre un retour concerté à la convertibilité des devises européennes, portée notamment par le Royaume-Uni (19).

La France est d’ailleurs, dans un premier temps au moins, soutenue par les Etats- Unis qui voit en elle le pivot indispensable à la construction européenne. La situation se tend cependant à partir de 1954. La bienveillance américaine se relâche après l’échec de la CED. Les principaux partenaires de la France critiquent de plus en plus vivement l’attitude d’un pays qui accumule les balances négatives, dispose d’une monnaie surévaluée et bloque toute réforme du système (20). Les règles de l’UEP sont durcies, les Etats déficitaires devant désormais régler une part crois- sante de leurs débits en dollars ou en or. Surtout, la signature de l’Accord monétaire européen du 29 juillet 1955 organise le retour à une convertibilité supposée très proche (21).

La France risque dès lors de rester au bord du chemin, marginalisée dans un mouvement général de retour à la convertibilité des devises. Les difficultés de balance des paiements du Royaume-Uni en 1956 et 1957 lui accorde certes un court répit. Dès le début de l’année 1958 cependant, les Britanniques envisagent à nouveau un retour à la convertibilité et lancent en octobre une opération, cette fois décisive, restée dans l’histoire sous le nom d’Unicorn.

Placées au pied du mur, même si elles n’ont pas immédiatement connaissance des projets britanniques, les autorités françaises se doivent de réagir. Une fois encore, le choix est celui de l’ouverture. Wilfrid Baumgartner mais aussi le directeur général du FMI, Per Jacobsson que le général de Gaulle a consulté dès le mois de juin plaident en faveur de la convertibilité (22).

La date du 15 juin est décisive : la France rompt les négociations sur la ZLE au sein de l’OECE et tranche dans la foulée en faveur de la réforme monétaire (23). Le 19 décembre, elle annonce officiellement qu’elle suivra un mouvement général de retour à la convertibilité en Europe et la mesure figure en bonne place parmi les annonces du 28 décembre.

Dans les quelques semaines de l’automne 1958 se mène donc, de façon très imbriquée, une double négociation monétaire et commerciale. Cette concordance a été soulignée par de nombreux auteurs qui ont montré, derrière les dispositifs techniques, les enjeux stratégiques de l’ouverture et les objectifs poursuivis par les différents Etats.

De cette partie complexe, la France sort incontestablement parmi les vainqueurs, alors qu’elle disposait probablement à l’origine de moins d’atouts que ses partenaires. Le général de Gaulle réussit à intégrer la France à un mouvement général de libéralisation des échanges.

Il réussit également – et c’est là sans doute son principal succès – à faire en sorte que cette libéralisation s’inscrive dans un cadre européen et régulé et pas dans une simple zone de libre échange ou un « système mondial unique » comme l’auraient souhaité les Britanniques. La CEE présente à cet égard deux avantages : elle permet une libéralisation progressive et maîtrisée ; elle constitue surtout un projet politique pouvant servir de levier à une puissance française renouvelée (24).

Si ces faits ont fait l’objet d’études précises et sont désormais bien connus, Laurent Warlouzet apporte, dans ce numéro d’Espoir, des éléments nouveaux en s’appuyant sur une chronologie très fine des négociations.

Le plan de 1958 est donc, au regard de l’ouverture internationale, un indiscutable succès. Mais, une fois encore, cette réussite doit être replacée dans un temps plus long.

L’économie française n’aurait pas résisté à la concurrence si elle n’y avait été préparée par une modernisation engagée au sortir de la guerre, et qui avait commencé à donner ses fruits dès le début des années 1950. La balance courante française présentait ainsi un excédent depuis 1953 et la France, longtemps déficitaire au sein de l’UEP avait renoué avec les excédents en 1954-1955. La dégradation des années 1956 et 1957 faisait, replacée dans ce contexte, figure d’exception.

Pour considérable qu’il soit, le tournant de 1958 est cependant loin d’être complet. Deux limites apparaissent nettement aux réformes effectuées et elles expliquent en partie le maintien de tensions inflationnistes tout au long des années 1960.

Tout d’abord, comme l’a rappelé Olivier Feiertag lors de la journée d’études, la réforme monétaire ne s’est pas accompagnée d’une réforme financière.

La France de 1958 est, pour reprendre un concept forgé dans les années 1970 par des économistes proches de la Banque de France, une « économie  d’endettement »25. L’essentiel du financement externe des entreprises vient d’un crédit bancaire consenti par le secteur nationalisé ou par des établissements spécialisés qui se refinancent ensuite massivement auprès de l’institut d’émission. Ce mode de financement s’oppose à une économie dite « de marché financier » beaucoup plus présente dans le monde anglo-saxon, où les entreprises se financent prioritaire- ment de façon désintermédiée sur les marchés, en émettant des obligations ou en ouvrant leur capital.

Or, Jacques Rueff a été l’un des critiques les plus sévères et les plus précoces de cette économie d’endettement. Cette dénonciation est d’ailleurs au centre de sa théorie monétaire, énoncée dès 1945 dans L’Ordre social (26). L’inflation résulte d’un excès de l’offre de monnaie ne trouvant pas de contrepartie dans la sphère réelle et elle est provoqué par une politique de refinancement trop complaisante de la banque centrale. Présente dans plusieurs textes écrits dans les années 1950, cette analyse est reprise de façon synthétique dans la note du 10 juin 1958 qui, adressée à Pinay, est à l’origine du plan de 1958.

Rueff y met explicitement en cause l’escompte par la Banque de France des crédits à moyen terme mobilisables, qui apparaît comme l’élément dynamique de la création monétaire. Il préconise une restauration des mécanismes de marché et l’appel direct à l’épargne déjà constituée.

Cependant, ces propositions ne sont absolument par reprises dans le rapport rendu le 8 décembre et, semble-t-il, pas même discutées au sein du comité Rueff. Les raisons de cette disparition sont assez bien cernées. Elle s’explique par l’opposition de la Banque de France, qui, dans le domaine monétaire et financier, reprend la main dès l’automne et laisse très peu de latitude aux réformateurs du Comité Rueff. Sur un plan plus anecdotique, elle doit replacer dans la longue histoire des relations difficiles que, depuis leur passage conjoint au Mouvement général des Fonds dans les années 1930, Jacques Rueff et Wilfrid Baumgartner n’ont jamais cessé d’entretenir.

Mais il faut sans doute aller au-delà des enjeux de pouvoirs ou des rivalités de personnes. L’économie d’endettement bénéficiait en 1958 d’un large consensus dans les milieux décisionnaires, aussi bien à la Banque de France, on l’a vu, qu’au ministère des Finances, en particulier à la direction du Trésor.

A l’inverse, la restauration des mécanismes de marché apparaissait comme une position radicale et un pari extrêmement risqué. En 1966 et 1967 encore, les mesures de libéralisation prises par Miche Debré et son jeune conseiller Jean-Yves Haberer, pourtant très en retrait par rapports aux conceptions de Jacques Rueff, suscitent les réticences de la direction du Trésor (27).

Aussi n’assiste-t-on pas à de profonds bouleversements dans les modes de financement de l’économie au cours les années 1960. Des réformes interviennent certes, mais elles sont modestes et pas toujours couronnées de succès. Elles s’ar- ticulent autour de trois directions (28).

Les pouvoirs publics tentent d’abord de redynamiser le marché financier, en particulier le marché des actions. Initiée par le rapport Lorain de 1963, cette politique débouche sur des mesures comme la création de l’avoir fiscal ou du prélèvement libératoire en 1965 ou des SICAV en 1969. Elle ne parvient pas toutefois à empêcher une érosion quasi continue des cours de bourse entre 1960 et 1980. Le second axe est une liberté plus grande offerte aux banques, surtout à partir de 1966 et les réformes Debré-Haberer : celles-ci peu- vent désormais, sans autorisation, ouvrir des nouveaux guichets et distribuer des crédits à moyen terme aux entreprises. Cette libéralisation est cependant bridée par l’existence d’un encadrement du crédit, réactivé à partir de 1963, censé lutter contre l’inflation.

Enfin, les autorités tentent de limiter le refinancement automatique des banques auprès de la Banque de France, principal facteur de création monétaire, en recréant un véritable marché monétaire interbancaire. Quelques mesures techniques sont prises dans ce sens, sans modifier cependant les caractéristiques principales de l’économie d’endettement. Le bilan est donc maigre.

Il faudra en réalité attendre les années 1980 pour que, dans un tout autre contexte international, s’effectue le grand saut vers une économie de marchés financiers. Quant à Rueff, il reprendra ses critiques après 1959, notamment dans son Discours sur le crédit publié en décembre 1961 (29).

La seconde limite du redressement de 1958 concerne l’économie réelle. Le rapport Nathan de 1954 avait déjà souligné l’importance des charges salariales, sociales ou fiscales pesant sur la compétitivité des entreprises françaises. Le sujet, qui dépasse largement le cadre d’un plan de stabilisation, n’est pas abordé à l’automne 1958.

Certes, Jacques Rueff obtient du général de Gaulle de pouvoir mener une mission de réflexion sur le sujet. Le comité, qu’il co-préside avec Louis Armand est créé le 13 novembre 1959, officiellement chargé « d’examiner les sit- uations de fait ou de droit qui constituent d’une manière injustifiée un obstacle à l’expansion de l’économie » (30). L’important rapport qu’il rend en juillet 1960 n’est cependant pas suivi de réelles mesures.

Comme le souligne Michel Hau dans ce numéro (31), les pouvoirs publics ne se sont pas suffisamment préoccupés de la restauration des marges des entreprises dont la santé financière reste fragile dans les années 1960. Le seul instrument utilisé est l’instrument fiscal et des mesures très favorables à l’autofinancement sont introduites par la loi du 28 décembre 1959 (32). En revanche, les gouvernements suivants resteront sourds aux demandes récurrentes du patronat en faveur de la réévaluation régulière des bilans.

Dans ces conditions le plan de redressement de 1958 n’a pas réussi à vaincre durablement les tensions inflationnistes qui, constituaient, depuis 1945, un mal endémique de l’économie française. Certes, les données chiffrées montrent une hausse des prix ralentie dans les années 1960, autour de 4,3% par an en moyenne, alors même que la croissance de l’économie dépasse les 5,5%. Ces bonnes statistiques dissimulent cependant une réalité plus complexe. La persistance de déséquilibres sous-jacents oblige à des mesures régulière de resserrement conjoncturel. Le fait que le gouvernement soit contraint de prendre en 1963, moins de 5 ans après 1958, un nouveau plan de stabilisation, en témoigne.

Les acteurs économiques ont d’ailleurs conscience de cette faiblesse. Ils savent la marge étroite et l’arbitrage constant entre la croissance de la demande intérieure et le retour des déficits, notamment extérieurs. Conseiller au cabinet Valéry Giscard d’Estaing en 1969, Jacques Ruault exprime bien cette inquiétude commune sur l’état de l’appareil productif, certes encore renforcée par les événements de 1968 :

« L’expérience de ces douze derniers mois met en évidence la fragilité de l’économie française, qui résulte de l’exiguïté extrême de la marge de jeu séparant une situation de sous-emploi des facteurs d’une situation de plein-emploi : il a suffi d’une croissance de la production industrielle d’environ 10% en un an pour que l’appareil productif absorbe toute la main d’œuvre disponible et bute sur une insuffisance des équipements.» (33)

Le bilan de 1958 est sans doute plus pérenne sur le plan des finances publiques. L’impasse qui constituait dans les années 1950 une cause réelle – même si secondaire – des tensions inflationnistes, disparaît. Le budget de l’Etat affiche en général un très faible déficit ou certaines bonnes années de légers excédents (c’est le cas en 1965 et 1966). Le solde de l’ensemble des administrations publiques, Etat, collectivités locales et organismes de Sécurité sociale est quant à lui clairement positif sous les présidences de Charles de Gaulle et de Georges Pompidou, à l’exception des seules années 1967 et 1968 et 1971 (34).

Cet équilibre des comptes publics ne prendra fin qu’en 1974 avec le passage à un rythme de croissance plus lent. Il est aidé, il est vrai, par une réforme profonde des procédures budgétaires, l’ordonnance organique du 2 janvier 1959 renforçant considérablement les prérogatives de l’exécutif lors du vote des lois de finances. Elle s’inscrit surtout dans une dynamique de réformes de l’Etat qui, si elle n’est certes pas sans limites comme le montre Florence Descamps, n’en reste pas moins, dès 1959, une préoccupation majeure du Premier ministre Michel Debré (35). Affirmée dès le plan de 1958, la stabilité financière est donc une constante de la période et peut même être considérée comme un élément constitutif de l’identité gaulliste en matière économique.

Mais pour fort qu’il fut pendant plus de quinze ans, cet impératif d’équilibre n’a pas marqué durablement l’héritage culturel de la droite française, pas plus d’ailleurs que d’autres forces politiques. A la différence de la doctrine gaullienne en matière de politique étrangère ou de défense, il n’a pas été consacré sur le temps long et il n’est pas devenu une référence obligé de la politique française passé le milieu des années 1970. Les causes de cet échec sont complexes, mais tiennent sans doute en partie à la faiblesse des bases théoriques soutenant les pratiques économiques du gaullisme, qui n’a pas bénéficié d’un courant de pensé similaire à ce que fut, à la même époque, l’ordo-libéralisme pour la démocratie-chrétienne allemande (36).

 

Quels enseignements tirer du plan de 1958 ?

Cette dernière remarque nous amène à évaluer la pérennité du Plan de 1958 et les enseignements que l’on peut en tirer. « Sommes-nous en 1958 ? » s’interrogeaient les intervenants de la journée d’études du 21 octobre. Il ne s’agissait évidemment pas de plaquer sur le monde contemporain, au risque de l’anachronisme, une situation qui a beaucoup varié depuis les années 1960 mais de dégager quelques enseignements et, pourquoi pas, quelques règles de conduite.

Un premier constat s’impose, le contexte économique de 2014 n’a plus grand chose à voir avec celui de 1958. Les différences portent au moins sur trois points.

Elles se situent d’abord au niveau des objectifs et des instruments. Le plan de 1958 est un plan de stabilisation de nature conjoncturelle. Son but est d’ouvrir la France, de façon progressive et régulée, à la concurrence européenne et internationale. Cet horizon a été préparé depuis 1945 par une modernisation importante de l’outil industriel français.

Un dernier obstacle subsiste : pour des raisons de circonstances (essentiellement la guerre d’Algérie) la France doit faire face, à partir de 1956, à une flambée inflationniste, un creusement de ses déficits publics et un déséquilibre de sa balance extérieure. Cet obstacle est levé par un plan de refroidissement – certes d’une ampleur exceptionnelle – mais qui utilise les instruments classiques de la stabilisation, grossièrement ceux qui avaient déjà été utilisés en 1947-1948 : la hausse des impôts, la baisse des dépenses et surtout la dévaluation (à deux reprises en six-huit mois) qui sera le principal instrument d’ajuste- ment de l’économie française jusqu’au milieu des années 1980 avant que l’ancrage dans le SME et la construction de la monnaie unique ne mettent définitivement fin à cette facilité.

La situation actuelle est très différente et, à bien des égards, plus grave, puisque la France est confrontée à des difficultés d’ordre structurel. Elle est engagée depuis le début des années 1990 dans un mouvement général de mondialisation des marchés de capitaux, de biens et services. Or, le pays – pas seulement ses gouvernements mais probablement la société française dans son ensemble – n’a pas pris la mesure des changements qu’impliquait cette transition.

Il a différé longtemps les adaptations nécessaires et doit aujourd’hui les réaliser rapidement sous peine de déclassement. Cette adaptation passe essentiellement par une maîtrise la dépense publique, qui avec plus de 56% de PIB, a atteint un niveau beaucoup plus élevée que chez nos principaux partenaires, pèse sur le coût des facteurs de production et alimente un déficit et une dette devenue incompatible avec les engagements européens de la France. La difficulté est de concilier cette réforme de l’Etat entendu au sens large avec le maintien d’un haut niveau de protection sociale qui est, lui-aussi, un des acquis importants de l’héritage gaullien.

D’autres pays, participant comme nous à la construction européenne, (on pense à la Suède, à l’Allemagne ou plus récemment à l’Italie) ont, selon des modalités d’ailleurs diverses, réussi à le faire.

La seconde différence tient au contexte dans lequel ces réformes sont réalisées. Le Plan de stabilisation de 1958 a été effectué dans une période de croissance élevée, essentiellement due au rattrapage des économies européennes par rapport à l’économie dominante américaine. Le taux de croissance dans les années 1960 est de 5,5% en moyenne annuelle. La forte compression de la demande intérieure opérée en 1958 ne s’est d’ailleurs pas traduite, en 1959, par un arrêt de l’expansion mais par un simple ralentissement de son rythme, qui s’élève encore à 2,5%. Depuis le milieu des années 1970, la France est entrée dans un trend de croissance beaucoup plus faible. Le phénomène de rattrapage est terminé et notre pays, comme ses principaux partenaires occidentaux, se situe désormais sur une « frontière technologique » ou seuls les progrès techniques conditionnent le maintien de l’expansion.

Ce ralentissement tendanciel est accentué par les effets de la crise financière actuelle si bien que le PIB de 2013 n’est guère supérieur à celui de 2007. La France doit donc opérer à chaud sur un corps économique affaibli, sans l’anesthésie- ou les effets euphorisants – d’une croissance élevée. Un seul exemple suffit à montrer l’ampleur des changements opérés. Après la correction de 1958- 1959, la dépense publique continue d’augmenter dans les années 1960 à une vitesse supérieure à celle du PIB. Elle doit aujourd’hui décélérer à un niveau bien inférieur au PIB.

Enfin, la situation politique est différente. Le principal atout de la France de 1958 reste le général de Gaulle lui-même. Le «grand homme», «l’homme providentiel» a souvent été critiqué dans les écrits académiques qui voient dans cette figure récurrente de l’histoire politique française une preuve de son immaturité démocratique. Il apparaît ici comme un élément fédérateur et le facteur indispensable de la réforme.

De Gaulle permet le consensus et rassemble des courants très divers autour de son projet politique, de la droite conservatrice aux socialistes. Certes, on a mis en exergue les oppositions qu’a suscité le Plan Rueff jusqu’au sein du gouvernement. Antoine Pinay était hostile à une dévaluation qu’il avait personnelle- ment refusée en 1952 et avait attaché son nom à la valeur du franc. Les socialistes n’approuvaient ni les mesures ni même l’inspiration du Plan de redressement. A la demande expresse du Général, ils restent pourtant au gouvernement après le Conseil des ministres du 27 décembre et ne démissionnent que le 8 janvier, alors que les ordonnances ont été prises, assumant ainsi la responsabilité politique du Plan.

Qu’est-ce qui pourrait aujourd’hui se substituer à la figure disparue du grand homme ? Et qu’est-ce qui pourrait restaurer un consensus qui conditionne la réussite des réformes dans une société fortement clivée. L’hypothèse d’un gouverne- ment d’experts, agissant pour durée déterminée, a été avancée lors de la journée d’études par Bernard Esambert. Un scénario à l’italienne, qui voit les forces modérées se coaliser autour des gouvernements Monti, Letta et aujourd’hui Renzi est-il envisageable en France ? Le paradoxe veut que ce sont justement les institutions de la Vème République qui, en favorisant la bipolarisation et le fait majoritaire, rendent très difficile la réussite de ce scénario.

Pourtant, quelques enseignements sont possibles. Ils découlent de constantes qui tiennent à la fois à la position de la France dans l’Europe et dans le monde, à la pérennité de son modèle national et à la structuration de sa vie politique.

Il y a d’abord le choix de l’ouverture. Il est, on l’a vu, très clair en 1958 et pas plus au début de la Vème République qu’à d’autres périodes, la France seule n’a été une an-tienne gaulliste. Le nouveau pouvoir n’entend pas seulement – ce qui serait déjà en soi un but – respecter les engagements pris, que ce soit dans le cadre de l’UEP, de l’OECE ou de la CEE. Deux autres perspectives le motivent, qui sont encore dans une très large mesures, valables pour le présent. La première est d’ordre économique : l’inscription dans un marché certes régulé mais concurrentiel est perçu comme une étape indispensable dans la modernisation de l’économie française commencée en 1945. Le choix n’est pas neutre car il s’inscrit clairement dans une logique libérale, dont on a souvent dit à tort qu’elle était étrangère au gaullisme.

Ce libéralisme d’Etat est d’ailleurs dans large mesure imposé par le gouvernement à des partenaires sociaux, en particulier à des responsables patronaux, réticents. Il est d’ailleurs poursuivi, jusqu’à la fin des années 1960, par d’importantes mesures financières, monétaires ou fiscales qui dessinent une réelle cohérence économique. La seconde raison est davantage politique : il y a en 1958 un refus de marginaliser la France, voire de la faire sortir de l’histoire. La même préoccupation et les mêmes arguments se retrouvent d’ailleurs à d’autres moments de l’histoire contemporaine. Ce fut le cas notamment en 1983, quand se posa la question de la sortie du système monétaire européen. Le président Mitterrand justifie alors le maintien avec des mots qui ne sont pas sans consonances gaulliennes : « quelle défaite économique, culturelle et en définitive poli- tique (c’eût été) pour un pays du rang de la France de déclarer forfait dans la course mondiale du progrès » (37). Se dessine ainsi, de façon durable, une conception française de la construction européenne.

Le second enseignement du plan de 1958 est qu’il ne faut sans doute pas se con- tenter de demi-mesures. Nicolas Baverez soutient, dans ce volume, le choix de la « thérapie de choc ». Force est de constater que le général de Gaulle, confronté à des options diverses, tranche toujours en faveur de la mesure la plus radicale. C’est le cas pour le niveau de la dévaluation (17,55% au lieu de 12 ou 13%), du degré de libéralisation des échanges (90% et non 82% réclamée par l’OECE ou 40% envisagée jusqu’au Conseil des ministres du 18 novembre), de l’importance des coupes dans les dépenses ou du choix de la convertibilité externe qui semblait hors d’at- teinte avant 1958.

Cette radicalité n’est d’ailleurs pas synonyme de rupture, tant les mesures décidées accentuent des orientations qui avaient, sur certains points au moins, déjà été prises sur mode plus mineur. Mais elle présente l’avantage de la cohérence et finalement de l’efficacité. Notons enfin que, malgré leur intensité, ces décisions n’ont suscité que des réactions sociales très faibles, très inférieures en tout cas à celles générées par certaines réformes actuelles qui ont été – on pense aux diverses réformes des retraites – effectuées sur un mode très progressif.

Dernier point, l’ordre financier est un facteur de progrès économique et social mais il est aussi une question d’indépendance nationale. C’est à cet égard que le parallèle entre 1958 et la situation actuelle est le plus pertinent. La crise financière de 1956-1957 menaçait une souveraineté nationale au cœur du message gaullien La France risquait une mise sous tutelle des organisations internationales dont l’aspect traumatique est souvent évoqué par les témoins de l’époque. Le plan Rueff permet lui de retrouver des marges de manœuvres et de jouer à nouveau un rôle moteur dans la construction européenne. Elle est la condition nécessaire d’un rapprochement franco-allemand initié dès septembre 1958 avec la visite de Konrad Adenauer à Colombey.

Le parallèle avec la situation actuelle est évidemment douloureux : il ne fait guère de doute que l’incapacité récurrente de la France à remplir ces engagements européens (on pense en particulier aux objectifs budgétaires contenus dans les différents programmes de stabilité depuis 1998) a affaibli sa position et lui a fait perdre, plus peut-être que la réunification, la parité de fait qu’elle exerçait avec la République fédérale.

Le respect de disciplines financières librement consenties apparaît ainsi comme préalable à la restauration de l’influence française et la condition, à terme, d’une éventuelle réorientation de la construction européenne plus en phase avec ses intérêts ou ses conceptions traditionnelles. On pense notamment à un certain nombre de propositions, portées par l’ensemble des partis de gouvernement tant les clivages, à cet égard, apparaissent davantage nationaux qu’idéologiques : promotion d’un gouvernement économique, harmonisation des règles sociales et fiscales, ou objectifs de croissance et non plus seulement de stabilité monétaire assignés à la Banque centrale.

En définitive, le plan de 1958 présente une leçon de volontarisme. La rupture n’est pas tant dans les modalités du redressement que dans les choix qui le sous-tend, celui d’une construction européenne certes libérale dans son principe, mais s’appuyant sur un marché régulé et mis au service d’une volonté politique. Dans une belle formule, Maurice Agulhon disait, en inscrivant le gaullisme dans la diversité des traditions politiques françaises, qu’il était « la République autrement ». Peut- être pourrions-nous dire, dans un regard rétrospectif sur le plan de 1958, qu’il est « l’Europe autrement».

 

Notes

1.- Institut Charles de Gaulle, La Faillite ou le miracle. Le plan De Gaulle-Rueff, Paris, Economica, 198

2.- Michel-Pierre Chélini, « Le Plan de stabilisation Rueff-Pinay, 1958 », Revue  d’histoire moderne et contemporaine, 2001/4, p. 102- 123.

3.- François Caron, « Le Plan mayer : un retour aux réalités », Economie, histoire et société, n° 3, 3ème trimestre 1982.

4.- Frédéric Tristram, Une fiscalité pour la croissance, La direction générale des impôts et la politique fiscale en France de 1948 à la fin des années 1960, Paris, CHEFF, 2005, p. 95 et s.

5..- Michel Margairaz, «Contexte et enseignement de l’« invention » du nouveau franc : une transition (trop) douce ? », actes de la journée d’études, Le passage au nou- veau franc, exemple ou contre-exemple pour l’euro ?, Bercy, le 14 septembre 2001, disponible sur le site du ministères des Finances

6.- La poussée inflationniste des années 1950-1951 n’a pas été compensée par une dévaluation et en 1954 la position de la France est vivement contestée parmi ses partenaires de l’UEP.

7.- Jean-Jacques Carré, Paul Dubois et Edmond malinvaud, La croissance française, Paris, Le seuil, 1972, p.438 et s. La hausse des prix de détail est d’abord contenue en 1956 par des mesures administratives (poli- tique dite « de l’indice »), puis explose en 1957 et surtout 1958.

8.- Olivier Feiertag, Wilfrid Baumgartner. Un grand commis des Finances à la croisée  des

pouvoirs (1902-1978), Paris, CHEFF, 2006, p.

488 et s. L’auteur souligne le rôle du réescompte du crédit à moyen terme mobilisable par l’institut d’émission dans cette croissance des liquidité

9.- La question est cependant discutée par Maurice Lévy Leboyer qui note la faible élasticité prix de la demande extérieure de pro- duits français, cf.« L’environnement international et la crise de 1958 », in m. Lévy- Levoyer,  A.  Plessis,  m.  Aglietta  et  C. de Boissieu, Du Franc Poincaré à l’écu, Paris, CHEFF, 1993, p. 403.

10.- Olivier Feiertag, op. cit., p. 569 et s.

11.- Roger Goetze avait déjà signalé, dans le colloque de 1985, la faible emprise du Comité Rueff sur les questions monétaires (Institut Charles de Gaulle, op. cit., p. 103) Dans son témoignage oral au CHEFF, il va même jusqu’à le qualifier de « super comité budgétaire », cité par Olivier Feiertag, WIlfrid Baumgartner,op. cit., p 565.

12.-  Il faut distinguer ici le déficit budgétaire proprement dit d’un solde plus large communément appelé « impasse » dans les années 1950 et 1960 et souvent cité dans les ouvrages ou articles consacrés au plan de 1958. Le déficit budgétaire retrace l’exécution du budget général de l’Etat, établie d’après la comptabilité administrative des ministères et présentée dans la loi de règle- ment. L’impasse retrace non seulement les opérations du budget général, mais aussi des budgets annexes et des comptes spéciaux du Trésor, en particulier des comptes destinés au financement de l’économie, comme le FDEs. Le gouvernement parvient en 1959 à limiter l’impasse à 628 milliards de francs courants, contre 690 en 1958 et 1041   en 1957. En francs constants, le résultat est encore plus impressionnant car l’impasse est divisée par trois entre 1957 et 1960, de 17,2 milliards de francs 1969 à 5,6 milliards de francs. Cf. Frédéric Tristram, Une fiscalité, op. cit., p. 619 et s., à la fois pour les don- nées chiffrées et la définition des soldes.

13.- Ibid., p. 478 et s.

14.- Ibid., p. 437.

15..- Ibid, p. 451 et s. et p. 479.

16.- Daniel Lefeuvre, « La direction du Budget et le financement de la guerre d’algérie », in La direction du Budget face aux grandes mutations des années 1950, acteur… ou témoin, Paris, CHEFF, 1998, p. 440-449

17.-    Laurent Warlouzet, Le  choix  de  la  CEE par la France. L’Europe économique en débat de Mendès France à De Gaulle, 1955-1969, Paris, CHEFF, 2011, p. 120 et s. sur les prémisses de la ZLE et le comité Maudling,1958.145-185 sur les négociations commerciales de mai à décembre 1958.

18.-   Le contrôle des changes sera aboli par la loi du 28 novembre 1966 mais sera rétabli moins de deux ans plus tard, le 30 mai 1968, d’abord à titre temporaire, puis de façon pérenne en novembre.

19.- Frances Lynch, « Le franc français, 1952- 1956. Le débat sur la convertibilité », in M. Lévy-Levoyer, A. Plessis, M. Aglietta et C. de Boissieu, Du Franc Poincaré à l’écu, op. cit., p.386-395.

20.- Ibid., Alan Milward, « La livre sterling, le franc et le deutsche mark, 1950-1955», p. 407 et s.

21.- Catherine Schenk, International economic relations since 1945, New York, routledge, 2011.

22.- Olivier Feiertag, Wilfrid Baumgartner, op. cit., p. 585.

Laurent Warlouzet,  Le  choix  de  la CEE, cit., p. 179 et dans ce numéro, « Les réformes de décembre 1958 : la France au cœur de la réorganisation de l’Europe ».

Comme l ’ a bien montré G.-H. soutou, L’alliance Les rapports politico- stratégiques franco- alle- mands, 1954-1996, Paris Fayard, 1996, p. 123-126.

25.- Par exemple Vivien Levy-Garboua, « Le taux de change et la politique monétaire dans une économie d’endettement », Annales de l’INSEE, n° 32, 1978 ou Gérard Maarek, « monnaie et inflation dans une économie d’endettement », Revue d’économie politique, n° 1, 1978.

26.- Olivier Feiertag, Wilfrid Baumgartner, op. cit., p. 556 et s.

27.- Laure Quennouëlle-Core, La direction du Trésor, 1947-1967. L’Etat-banquier et la crois- sance, Paris, CHEFF, 2000, p. 505 et s.

28.- Pierre-Cyrille Hautcoeur, « Le système financier depuis 1945 », www.pariss- choolofeconomics.com/hautcoeur-pierre- cyrille/risques.pdf

29.- Didier Bevant, « de l’opération de décembre 1958 au discours sur le crédit », in Du franc Poincaré à l’écu, op. cit., p 471-497

30.- G. Lacan, Le comité Rueff-Armand et ses retombées immédiates (1959-1961), une tentative prématurée de modernisation, thèse de doctorat en histoire, sous la direction de M. Margairaz, Paris VIII, 2002.

31.- Cf. infra Michel Hau, « 1958 : le retour au grand équilibres, conditions de l’expansion ».

32.- Frédéric Tristram, Une fiscalité, op. cit., p. 529 et s.

33.- EF, 1 a 185, La situation économique au second semestre 1969, note du 11 juin 1969, p. 12.

34.- sources iNSEE

35.- Cf. infra Florence Descamps, « La réforme de l’Etat, un non-dit du plan de redressement économique et financier de 1958 »

36.- Ces questions ont été abordées lors d’une journée d’études sur Les cultures budgétaires en France et en Allemagne, organisée le 18 novembre 2013 par le CiraC à l’institut historique allemand (publication prévue en 2015).

37.- Emission télévisée du 15 septembre 1983,   cité   dans   Jean-Charles  Asselain,

« L’expérience socialiste face à la contrainte extérieure », in Serge Berstein, Pierre Milza et Jean-Louis Bianco, Francois Mitterrand. Les années du changement, 1981-1984, Paris, Perrin, 2001, p. 418.