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Général Jean COMPAGNON : l’offensive en Lorraine et en Alsace

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Général Compagnon, officier du 4e Bureau (état-major 2e DB), commandant d'un escadron du 12e Régiment de cuirassiers, L'offensive en Lorraine et en Alsace, Espoir n°107, juin 1996

Le drapeau français flotte à nouveau sur la cathédrale de Strasbourg, 23 novembre 1944. - © ECPAD

Dès Paris libéré, Leclerc est sous l’empire d’une nouvelle obsession, repartir au combat vert l’est, avec un objectif gravé dans son cœur et son esprit, à Koufra, le 1er mars 1941 : Strasbourg, dont la flèche de la cathédrale symbolise la fin de la libération de la France.
A partir du 30 août 1944, regroupée dans Paris, la 2e DB se remet en condition opérationnelle : révision et remplacement des matériels, recomplètement des effectifs par amalgame de nouveaux engagés (environ un millier) au sein des unités existantes ayant subi des pertes, et addition de quatre compagnies FFI réparties dans les groupements tactiques de la Division Leclerc s’efforce, auprès des généraux de Gaulle, Juin et Koenig, d’arracher au plus vite sa Division à la capitale, à ses « délices de Capoue » et à son atmosphère délétère de grenouillage politique.
Il veut reprendre le combat avec de l’Armée américaine, si possible au sein du 15e Corps d’armée du général Haislip et de la IIIe Armée du général Patton, généraux avec lesquels il s’est remarquablement entendu en Normandie. Il y réussit. Le 8 septembre 1944, la Division quitte Paris. Un seul problème est mal résolu : le ravitaillement en carburant vient de Cherbourg et est déficient, d’autant plus que priorité est donnée à Montgomery et à la 1re Armée US au détriment de la IIIe Armée US. Un seul des groupements, le GTL, a fait ses pleins et peut quitter Paris de suite, ainsi que le GTR (Romiantzoff) parce que moindre consommateur. Les deux autres (GTV et GTD) partiront donc échelonnés dans le temps.
La 2e DB est articulée en quatre groupements tactiques :
3 groupements analogues (groupement Dio-GTD, groupement de Langlade-GTL, groupement Billotte, ultérieurement de Guillebon-GTV) comportant chacun:

• un régiment de chars (12e cuirassiers, 12e chasseurs, 501e RCC) ;
• un bataillon d’infanterie (I/RMT, II/RMT, III/RMT) ;
• un groupe d’artillerie (3e RAC, 40e RANA, 64e RA) ;
• une compagnie de génie, un escadron de reconnaissance, un escadron de tanks-destroyers (RBFM), des services de santé, de transmissions, etc.
• un groupement léger, à base d’éléments de reconnaissance (GTR), complété de chars, fantassins, etc.

Les groupements sont articulés eux-mêmes en sous-groupements mixtes (combinant chars, infanterie, génie, etc.) et détachements mixtes interarmes.

Ainsi commence la participation de la 2e DB à la libération de l’est de la France qui va durer près de six mois et, pour la Division comporte quatre phases, dont la 3e (Saverne et Strasbourg), est le point d’orgue :

♦ marche d’approche vers les Vosges, dont le terme est la victoire de Dompaire le 13 septembre 1944 ;

♦ combats statiques au pied des Vosges, conclus par la victoire de Baccarat le 31 octobre 1944;

♦ conquête du col de Saverne et charge sur Strasbourg, libéré le 23 novembre 1944 ;

♦ bataille d’Alsace, conclue par la fermeture de la poche de Colmar le 8 février 1945.

Marche vers les Vosges Victoire de Dompaire (13 septembre 1944) Leclerc, le 8 septembre 1944, reçoit pour mission de couvrir le flanc sud du XVe CA-US (Haislip) dans sa progression vers l’est, de Montargis à la Marne au nord de Chaumont inclus, et ultérieurement d’attaquer en direction d’Épinal.

En face, la 19e Armée allemande recule de Marseille vers Lyon, la Bourgogne, les Vosges, le Jura et le sud de l’Alsace. La 1re Armée allemande se replie du centre de la France, pour éviter d’y être encerclée par les forces alliées venant de Normandie et du Sud-Est, et cherche à gagner la Lorraine où des unités venues d’Allemagne tentent d’organiser à la hâte une défense pour l’accueillir.

Leclerc lance en avant, vers Bar-sur-Aube et Vittel, les deux sous-groupements Massu et Minjonnet du GTL, couverts vers le sud par le GTR. Massu et Minjonnet poussent hardiment, bousculant ou contournant les résistances allemandes dont la destruction est confiée au GTV qui fera tomber celles d’Andelot le 12 septembre. Dans le même temps, le GTD couvre la progression en arrière, au sud de Châtillon-sur-Seine. Il prend liaison, le 12 septembre, avec des éléments de la 1re Armée française ayant débarqué en Provence le 15 août (unités du 1er RFM).

Ce même jour, cavalcadant cent kilomètres plus à l’est, le GTL libère Vittel le 12 septembre au matin. Leclerc est aussitôt sur place et visite un camp d’internement de citoyens britanniques installé depuis quatre ans. Le soir même, Minjonnet et Massu prennent contact, à Dompaire et à Damas – deux villages nichés dans la vallée de la Gitte qui coupe la route d’Épinal – avec des éléments blindés allemands surpris en plein mouvement par l’extraordinaire avance du GTL que Leclerc a projeté, en quatre jours, à 400 kilomètres de Paris.

Il s’agit — ce sera connu après la bataille – des 111e et 112e Panzerbrigades, nouvellement formées avec des chars Mark V Panther et Mark IV neufs, et mis aux ordres d’un chef de blindés confirmé, von Manteuffel.

Les premiers coups échangés, le 12 au soir, montrent que l’adversaire rencontré est de taille. Leclerc et Langlade décident de faire face offensivement ; ce qui n’est possible qu’avec un solide appui aérien américain. Heureusement, le char d’appui aérien du colonel Tower, détaché auprès de la 2e DB, est (fruit de la bonne organisation en usage dans la Division) sur place à Dompaire, auprès de Massu. Le 13 dans la journée, les chars du 12e RCA, aidés des fantassins du II/RMT et des sous-groupements Massu et Minjonnet, bloquent les blindés allemands dans la vallée, où quatre interventions successives de l’Air Support US, dirigées par le colonel Tower y font un massacre de Mark V et Mark IV. Y participent les tirs précis des tanks-destroyers du RBFM. Au sol se livre une dure bataille de proximité, coûteuse pour les Allemands, mais aussi pour les hommes victorieux de la 2e DB. La journée se termine par un succès total du GTL. La 112e Panzerbrigade disparaît de l’ordre de bataille allemand, dans lequel elle est entrée moins d’un mois auparavant : 60 chars détruits sur 90 (1) Combats statiques sur la Meurthe Ballet de Baccarat (31 octobre 1944).

A compter du 20 septembre, le commandement allié arrête son offensive vers l’est et stabilise la situation. La 2e DB, à cheval sur la Meurthe, se trouve déployée sur une ligne nord-sud, face à Baccarat, depuis la forêt de Parroy tenue par la 79e DI-US de la IIIe Armée US, jusqu’à Rambervillers tenu par la 44e DI- US appartenant à la VIP Armée US venue du Midi par les vallées du Rhône et de la Saône, au sein du VIe Groupe d’armées (général Devers) dans lequel figure également la 1re Armée française (général de Lattre de Tassigny).

Les GT sont alignés en défensive face à des unités d’infanterie allemandes coriaces, mais sur des positions laissant des vides – qui ont d’ailleurs leurs équivalents du côté français. Leclerc prescrit une attitude agressive : patrouilles dans le no man’s land, prises de prisonniers, recherche de renseignements, en dépit des intempéries, des mines et des tirs efficaces de l’artillerie allemande.

Dans cette situation statique, peu appropriée pour une division blindée à vocation mobile, Leclerc reste actif et secoue tout son monde. Il pousse l’instruction et l’amalgame des jeunes engagés, visite les unités, parcourt le terrain, observe et réfléchit. Il garde à l’esprit la reprise de l’offensive, avec, en fond de tableau, la cathédrale de Strasbourg.

Par ailleurs, il garde contact avec des personnalités et autorités proches de lui, restées à Paris, tels le général Juin et René Pleven. Probablement sous l’influence de Juin – dont les avis sont, depuis la campagne d’Italie, écoutés du commandement américain -, le général Eisenhower fait muter le XVe CA-US (Haislip), de la IIIe Armée US orientée vers Metz à la VIP (Patch) orientée vers l’Alsace. Cela donne à la 2e DB une meilleure chance d’être axée sur Strasbourg.

Après un mois de défense active et de recherche intense de renseignements, notamment par les contacts fréquents avec les résistants lorrains qui, courageusement, traversent régulièrement les lignes allemandes, la Division connaît parfaitement le terrain, et l’état- major, les forces allemandes opposées.

Les Allemands ont organisé, à hauteur des Vosges, une Vogesen Stellung enterrée et, en avant du col de Saverne, une bretelle, la Vorvogesen Stellung, dans lesquelles il faudra bien, un jour, se décider à faire brèche. De plus, après un mois d’instruction et de remise en ordre, la Division est prête à reprendre une activité mobile.

Leclerc propose à Haislip de monter avec sa seule Division, mais après un puissant renforcement d’artillerie, une opération locale d’envergure, la prise de Baccarat. Or, Baccarat, solidement tenu, constitue un bouchon qu’il faudra nécessairement faire sauter en préalable à toute reprise du mouvement. Haislip acquiesce volontiers à la proposition de Leclerc, sous une condition : en aucun cas, ne dépasser les abords mêmes de Baccarat et ne pas entamer la Vorvogesen Stellung pour ne pas dévoiler des indications sur les projets offensifs futurs.

Durant les derniers jours précédant l’opération, Leclerc et son état-major se livrent à un minutieux travail préparatoire : recherche détaillée des objectifs à donner à l’artillerie et détermination des cheminements d’accès propres à surprendre l’adversaire.

Von Manteuffel a devant lui, il le sait, une division blindée. Il s’attend donc à une attaque menée principalement sur les axes routiers accédant à Baccarat par l’ouest et le sud. Leclerc décide donc de déborder massivement Baccarat par le nord en débouchant de la forêt de Mondon, zone difficilement franchissable par les chars. Il marque le sud par une feinte ; dans la forêt de Mondon, les approches sont préparées par le génie et camouflées jusqu’au matin de l’attaque. Pour l’appui « feux », Haislip a confié à Leclerc 32 groupes d’artillerie en sus de ses trois propres groupes divisionnaires. Les armes allemandes, qui seront les objectifs, sont toutes repérées, mais sont interdites de tir avant le déclenchement de l’opération. Le 3e Bureau prévoit la mise en place en forêt de Mondon des 5 ou 6 sous-groupements de l’attaque dans la dernière nuit et leurs débouchés simultanés.

Le 31 octobre, à 8 heures 30, les 35 groupes d’artillerie écrasent, dans un concert wagnérien, les armes et les positions allemandes. Les sous-groupements de Fürst, de La Horie, Massu, Cantarel, Rouvillois et Quilichini débouchent de la forêt. Dans le jeu subtil d’un véritable menuet de sous- groupements, les objectifs sont atteints en quelques heures, au prix de pertes (notamment par mines) toutefois très inférieures à celles occasionnées aux Allemands. Rouvillois, fonçant droit du nord – donc des arrières allemandes – pénètre audacieusement en fin de matinée dans la ville de Baccarat dont les défenseurs, surpris et attendant l’adversaire face au sud, n’ont pas eu le temps de faire sauter les ponts. Rouvillois pousse à fond et s’empare de la fameuse cristallerie… sans casse. Le soir, le ballet héroïque est clos : la zone proche de Baccarat est nettoyée, sans avoir égratigné, conformément aux ordres, la Vorvogesen Stellung.

Dans ce succès de Baccarat, Leclerc montre une facette nouvelle de ses capacités guerrières et de ses qualités d’adaptation : il monte son attaque, débouchant par la forêt de Mondon, avec la minutie d’un général d’infanterie, faisant sortir ses troupes des tranchées, précédées d’un barrage d’artillerie ; mais, en cavalier, il déborde par l’endroit où l’ennemi l’attend le moins, créant la surprise qui lui assure le succès.

Le 1er novembre, Leclerc est au pied de la ligne bleue des Vosges qui cache l’Alsace. Au milieu de celle-ci s’élève la flèche de la cathédrale de Strasbourg, vers laquelle sont tendus les esprits des hommes de la 2e DB et de leur chef.

Le point d’orgue : Saverne et Strasbourg. Intentions de manœuvre de Leclerc, 12-16 novembre 1944
Après la prise de Baccarat, les deux DI-US du XVe CA-US se portent au contact des unités allemandes installées sur la Vorvogesen Stellung et la 79e DI-US en avant de Baccarat, au sud de Réchicourt-le-Château. La 2e DB, ainsi dépassée par les deux DI-US, reste néanmoins en contact étroit avec elles — notamment le GTD, avec la 44e DI-US qu’il côtoie depuis octobre en forêts de Parroy et de Mondon.

A son PC de Baccarat, Leclerc est plus que jamais animé par la passion, qui le possède depuis mars 1941 : Strasbourg, enfin proche ; il a fait fabriquer et venir de Paris un plan en relief des Vosges.

Avec le lieutenant-colonel Repiton-Preneuf, chef du 3e Bureau, il étudie plan en relief, cartes terrestres, photos aériennes et renseignements. Par ailleurs, il évoque fréquemment la reprise du mouvement en avant vers la basse Alsace au cours de ses nombreux entretiens avec le général Haislip, chef du XVe CA-US, avec qui il entretient des relations confiantes depuis le 10 août en Normandie. Haislip apprécie l’esprit d’initiative de Leclerc et tolère ses incartades ; le fougueux Leclerc a confiance dans le jugement serein du solide Haislip. Leclerc n’est donc pas surpris lorsque le 10 novembre, il reçoit d’Haislip une mission offensive d’exploitation d’une percée qui convient parfaitement à son tempérament de cavalier :

1 – appuyer, avec tous ses moyens, l’attaque du 15e Corps menée par la 44e et la 79e DI-US en direction de Saverne ; protéger le flanc droit des arrières du Corps (face aux débouchés des Vosges et Donon) ;
2 – dès la percée réalisée, dépasser les deux divisions d’infanterie et s’emparer des sorties et de la trouée de Saverne ;
3 – avec un groupement, être prêt à parer à toute menace ennemie venant du nord.
Le jour J n’est pas fixé.

Dans son ordre du jour préparatoire, communiqué et commenté à ses grands subordonnés le 12 novembre, Leclerc exprime son intention pour le dépassement et l’exploitation de Saverne :

1 – grâce à une liaison étroite avec les deux divisions US, exploiter immédiatement, dès la rupture, par quatre itinéraires confiés aux GTD et GTL, en évitant les agglomérations et les points de passage obligés (c’est-à-dire tous les endroits facilitant la défense allemande) ;
2 – lancer le maximum de moyens sur l’axe le plus favorable ;
3 – Avec deux GT (GTV et GTR), l’un et l’autre initialement réservés, assurer la flanc-garde et être à même de saisir au plus vite toute opportunité d’exploitation.
Les quatre itinéraires sont les suivants, répartis entre les deux groupements tactiques Dio (GTD) et Langlade (GTL), l’un et l’autre respectivement derrière les 44e et 79e DI-US :

– GTD : axe A -Réchicourt, Grondexange, Rauvwiller, la vallée de la Zinsel, Dossenheim ;
axe B – Lorquin, le nord de Sarrebourg, Phalsbourg, le col de Saverne, Saverne ;
– GTL : axe C – Bertrambois, Voyer, Rehthal, Lutzelbourg, la trouée du canal de la Marne au Rhin, Saverne ;
axe D – Cirey-sur-Vezouze, Lafrimbolle, Rehthal, Dabo, col de Valsberg, Obersteigen.

Le choix des axes extrêmes nord et sud (A et D) est audacieux, car ces axes présentent d’énormes difficultés de terrain pour des blindés. C’est cependant là que Leclerc compte passer : il surprendra l’ennemi qui l’attend en force dans la trouée naturelle de Saverne (B : le col routier – C : le canal de la Marne au Rhin).

Son ordre précise que deux conditions devront être réalisées avant que ne commence le dépassement de deux DI-US :

– certitude d’avoir rompu la ligne de résistance allemande,
– certitude d’avoir devant soi, au moment du dépassement, une profondeur de terrain suffisante pour se déployer sur des axes routiers et manœuvrer sans être arrêté par des obstacles infranchissables.

De fait, ces deux conditions seront très incomplètement réalisées, en raison de la volonté de Leclerc et de ses subordonnés de foncer au plus vite dès que les divisions US auront obtenu quelques succès.

D’ailleurs, dès le 13 au matin, Leclerc donne ordre à Dio et à Langlade de se porter en personne auprès des commandants des 44e et 79e DI-US pour être à même de lancer en avant au plus vite leurs groupements. De plus, l’ordre se conclut par cette remarquable phrase :

« Aucun bond n’est fixé, le but étant, aussitôt que les sous-groupements auront été découplés, d’atteindre les sorties est de la trouée de Saverne, en utilisant les itinéraires prévus et, en accord avec la Division, éventuellement d’autres itinéraires (les modifications de détail se feront sans l’accord de la Division).»

En bref, Leclerc fait appel à la ténacité et à l’initiative de ses subordonnés, commandants de groupement de sous-groupement et de détachement interarmes pour surprendre et déborder les résistances allemandes.

Ni dans cet ordre remarquable, ni dans celui reçu de Haislip, ne figure le nom « Strasbourg ». La direction générale lointaine est Haguenau ; néanmoins, la mission reçue prévoit, éventuellement, de venir en aide au VIe CA-US, à droite, qui doit attaquer à hauteur du mont Donon en direction de Strasbourg et dont la progression peut être notablement retardée. Leclerc compte bien déboucher en tête en plaine d’Alsace et, avec l’accord, (explicite ou tacite mais prévu) d’Haislip, utiliser cette faculté au plus vite. Effectivement, il le fera. Quant aux 18 000 hommes de sa Division, ils partent convaincus que tous, sauf les tués, arriveront à Strasbourg. Cette convergence unanime des esprits autour de la volonté du chef est gage de succès.

L’ « interarmisation » – chars, infanterie, génie, artillerie, etc. -, organisée dans la Division avant le débarquement, a été, au cours de la campagne, poussée jusqu’aux plus petits échelons, pelotons de chars, sections d’infanterie, groupes du génie ; elle est, si possible, maintenue en permanence pour créer des habitudes communes de combat.

Le 13 novembre, les deux DI-US commencent leurs actions de rupture : Dio et Langlade placent leurs groupements immédiatement derrière elles. Les deux chefs se tiennent personnellement auprès des deux commandants américains pour être à même de lancer leurs groupements, dès la percée ébauchée. Leclerc suit lui-même, prêt à intervenir.

L’action de la Division va désormais se jouer en trois temps :
– flanc-garde offensive : Badonviller (16-18 novembre) ;
– manœuvre de Saverne (19-22 novembre) ;
– charge sur Strasbourg ( 23 novembre).

Flanc-garde offensive (Badonviller 16-18 novembre)

Les 13, 14, 15 et 16 novembre, la progression de l’infanterie américaine se heurte aux défenses allemandes prévosgiennes. Impatient, Leclerc met, le 16 novembre, aux ordres du colonel de Langlade, un détachement de reconnaissance, renforcé de tanks-destroyers, commandé par le chef d’escadron Morel-Deville ; Langlade pousse ce détachement sur son flanc nord-est, en direction de Cirey-sur-Vezouze.

De même, le 17, Ledere détache du GTV un sous-groupement aux ordres du lieutenant-colonel de La Horie sur le flanc est. Fin manœuvrier, La Horie s’empare par surprise de la ville de Badonviller, solidement tenue par les Allemands ; il fait un carnage de convois d’artillerie allemands sur la route du Donon. Il cherche aussitôt à exploiter vers le nord pour prendre liaison avec les éléments avancés de Morel-Deville. Le 18 au matin, le lieutenant-colonel de La Horie est tué sur la route entre Badonviller et Bréménil. Ledere – qui, à son habitude, suit de près l’action – accourt et embrasse La Horie, son camarade de promotion de Saint-Cyr et ami fidèle.

Le sous-groupement poursuit son action vers le nord avec le détachement Morel- Deville ; les ponts sur le Vezouze sont saisis intacts, à Cirey-sur-Vezouze, dans la nuit du 18 au 19. La porte des itinéraires sud, C et D, est ouverte car, dans le même temps, la 79e DI-US a dépassé la Vezouze à Blamont. Les arrières de la Vorvogesen Stellung sont menacés. L’exploitation peut commencer.

Manœuvre de Saverne (19-22 novembre)

Le 19, à partir de Cirey-sur-Vezouze, Langlade lâche, sur les itinéraires C et D, ses sous-groupements Minjonnet et Massu : l’un vers Bertrambois, l’autre sur Lafrimbolle.
Le 19 au soir, les deux sous-groupements sont arrêtés par des barrages allemands puissamment défendus à Niederhoff et au nord de Lafrimbolle, à l’entrée de la forêt vosgienne.

Sur la face nord du dispositif, la 44e DI-US avance lentement depuis le 13 novembre. La pluie, la boue et l’artillerie allemande entravent sa progression. De plus, sur sa trajectoire, se trouve un obstacle sérieux : le canal de la Marne au Rhin.

Le GTD, rassemblé dans la région de Blamont, conquise le 17 par la 44e DI-US est prêt à foncer. Mais son débouché promet d’être difficile : après le franchissement du canal de la Marne au Rhin, il doit monter au nord, en contournant Strasbourg et Phalsbourg, pour atteindre Saverne. C’est un long chemin à parcourir. Telle est la situation au pied des Vosges, le 19 novembre au soir.

La journée du 20 est celle des débouchés.

Massu, sur l’axe D, livre, toute la nuit du 19 au 20 et la matinée du 20, un dur combat d’infanterie contre le barrage allemand qui interdit sa progression. Il déploie largement son infanterie. Il se fait appuyer par l’artillerie. Il réussit, le 20 dans la matinée, à déborder par les bois, la défense allemande. Il s’empare d’un pont intact sur la Sarre Blanche et, après avoir occasionné aux Allemands des pertes considérables et subi lui-même des pertes notables, il trouve la route libre et fonce. Il surprend une colonne allemande en retraite et la décime. Il atteint le carrefour de Rethal. Le 20 au soir, la route de Dabo paraît ouverte.

Sur l’axe C, Minjonnet combat tout aussi durement pour faire tomber des résistances à Niederhoff et à Voyer.

Au nord, le GTD commence, lui aussi, le 20 en fin de matinée, son exploitation à partir du pont, sur le canal de Xouaxange conquis par la 44e DI-US.

Le sous-groupement Quilichini se jette sur l’axe B, bouscule les résistances rencontrées et atteint, le soir, Sarraltrohh, au nord de Sarrebourg.

Le sous-groupement Rouvillois, à partir de 14 heures, fonce droit au nord par des petits chemins, décime les résistances allemandes et des convois de batteries d’artillerie surpris, franchit par surprise la Sarre à Oberstinzel et, à une allure de course, atteint le soir le gros bourg carrefour de Rauwiller. Il fait des cartons, toute la nuit, sur des véhicules ennemis affluant par les quatre grandes routes convergeant sur ce village, dont la mainmise par les Français est ignorée des Allemands. En effet, dès l’aube, Rouvillois a, depuis la Petite-Pierre, dévalé les pentes est des Vosges. A Neuwiller, il vient à bout d’une résistance à base de canons de 88 qu’il bouscule à coups de mortier. Il la déborde largement par Bouxviller. Il continue sur Dossenheim, Steinbourg et La Faisanderie. Pendant que Massu nettoie Saverne, Rouvillois s’avance sur la route de Brumath et Strasbourg jusqu’à Wilwisheim.

Ainsi, le 22 au soir, le col de Saverne est près d’être dégagé et cinq sous-groupements de la 2e DB sont étagés sur les pentes orientales des Vosges, face à la basse Alsace ; les 44e et 79e DI-US sont dans les poches arrières.

A droite, la progression du 6e CA-US est en retrait, retardée par la défense allemande des Vosges autour du Donon. La 2e DB est donc, comme prévu, prête à l’aider, en infléchissant sa propre progression vers le sud.

C’est d’ailleurs l’ordre que Haislip a donné à Leclerc vers 17 heures 30 : aider le 6e CA-US à attaquer Strasbourg, et le faire seul, si la 2e DB se trouve en avance.

La charge sur Strasbourg (23 novembre)

Le 22 novembre à 19 heures, Leclerc donne l’ordre d’attaquer Strasbourg le lendemain, 23.

Le groupement D, disposant des sous-groupements Minjonnet (provenant du GTL), Quilichini et Didelot, achèvera le dégagement de l’axe Phalsbourg-Saverne et tiendra les débouchés de Saverne. La région est à nettoyer car elle fourmille d’Allemands.

La charge sur Strasbourg sera menée sur quatre itinéraires aboutissant autour de la ville, à Schiltigheim, Mittelhausbergen, Cronenbourg et Koenigshoffen, confiés chacun à un sous-groupement des GTL et GTV : au nord, les sous-groupements Rouvillois et Massu, au sud, les sous-groupements Putz et Cantarel. Un 5e sous-groupement (du GTV) Debray (qui a remplacé La Horie) s’écartera à mi-route vers le terrain d’aviation de Nauhof, au sud de Strasbourg.
Le GTR léger couvrira le débouché face au sud, à hauteur de Wasselonne.

Du point de vue de la connaissance de l’adversaire, le 2e Bureau sait Strasbourg entouré par une ceinture de forts occupés en force par les Allemands, reliés entre eux par un fossé antichars.

Dans ses instructions, Leclerc précise que le maximum de rapidité doit être mis en œuvre pour surprendre les défenses extérieures de Strasbourg et tenter de franchir le pont de Kehl, contourner les résistances, ne pas assurer la garde des prisonniers, simplement détruire leurs armes.

Les détachements de tête disposent de camions civils à pousser par surprise, si possible, sur le pont de Kehl, pour tromper la vigilance des Allemands.

A 7 heures, le 23, les cinq sous-groupements partent alignés comme pour une course. Si un sous-groupement trouve une voie libre, les autres s’engouffreront derrière lui.
A 9 heures 30, le sous-groupement Massu se heurte à des défenses importantes appuyées sur les forts Foch et Pétain ; il entame un dur et coûteux combat pour tenter de passer.

A 10 heures, les colonnes du GTV sont également arrêtées par les prolongements au sud de ces mêmes défenses allemandes.

Au nord, le sous-groupement Rouvillois fonce sur son axe, il bouscule des résistances allemandes à Mommenheim et à Brumath, évite des mines. Les chars de tête tirent sans arrêt contre des véhicules et des fantassins armés de bazookas. Schiltigheim est dépassé, la pancarte Strasbourg franchie par le premier détachement à 9 heures 30 ; la course se poursuit devant la cathédrale où des Allemands sont complètement surpris par des tirs de chars.

A 10 heures 10, le sous-groupement Rouvillois passe le message codé : Tissu est dans iode, Rouvillois est dans Strasbourg (2).

Dès que Langlade a connaissance de ce message, il prescrit à Massu de cesser son combat, devenu inutile, et de suivre le chemin ouvert à coups de canon et de mitrailleuses par les blindés de Rouvillois ; Massu réussit à décrocher ses troupes engagées et à rallier l’itinéraire prescrit. Il atteint Schiltigheim et entre dans Strasbourg par la porte de Haguenau vers 15 heures.

Dans Strasbourg, Rouvillois progresse et se porte vers le pont de Kehl. La surprise ne joue plus et les détachements de tête rencontrent, à partir de 12 heures 30, une résistance dure dont ils n’ont pas les moyens de venir à bout, à quelques centaines de mètres du Rhin qui ne peut être bordé.

Au sud, le GTV force vers 13 heures le barrage antichars allemand appuyé sur le fort Kléber et s’engouffre dans la partie sud de la ville. La défense allemande de Strasbourg est tournée : le nettoyage commence et durera deux jours.

Derrière la 2e DB, les deux DI-US progressent vite et nettoient les Vosges. Dès le 25, Leclerc fait pousser des reconnaissances vers le sud, en direction de Colmar. Le 26, a lieu un dur accrochage au carrefour, à 1000 mètres à l’ouest d’Erstein.

La charge sur Strasbourg est terminée. La bataille d’Alsace commence.

Le 25 novembre, Leclerc adresse à ses hommes l’ordre de jour commençant ainsi : En cinq jours, vous avez traversé les Vosges malgré les défenses ennemies et libéré Strasbourg. Le serment de Koufra est tenu.

Remarques en guise de conclusion sur la charge de Saverne et de Strasbourg La conduite, par Leclerc, des manœuvres successives de Saverne et de Strasbourg est remarquable. Leclerc, en premier lieu, cherche à surprendre en débordant par les chemins montagneux difficiles que sont les itinéraires extrêmes nord et sud. Là où l’Allemand l’attend, la trouée naturelle de Saverne, il le fixe : la résistance allemande, prise à revers, tombera d’elle-même.

Il suit l’action au plus près et intervient quand c’est opportun, sans gêner l’initiative de ses subordonnés : lancement des sous-groupements Morel-Deville et La Horie, puis envoi en masse d’autres sous-groupements là où un axe est libre : GTV (de Guillebon) et Minjonnet derrière Massu par la route du Dabo. Pour entrer dans Strasbourg, Massu, de même, quitte son axe et glisse derrière Rouvillois.

Cette charge est le triomphe des deux vertus que diffuse Leclerc auprès de ses subordonnés : ténacité et initiative. Massu, au sud, est l’exemple de la ténacité après Lafrimbolle, il se rend maître par une action agressive, tenace et opiniâtre du barrage que les Allemands opposent à sa progression et s’ouvre ainsi la route de Dabo.
Rouvillois, au nord, est l’exemple de l’initiative : délibérément, il abandonne l’axe indiqué par les ordres, la va lée de la Zinsel, et décide de franchir les Vosges, 20 kilomètres plus au nord, à la Petite-Pierre.

Cette charge n’est pas le fruit d’une improvisation « à la cosaque », mais le résultat d’un minutieux travail d’état-major : plans en relief, renseignements, répartition des moyens (Génie notamment). Grâce à ce travail d’organisation, Leclerc joue, au cours de la bataille, de ses groupements et sous- groupements comme un véritable chef d’orchestre.

Cette charge illustre à merveille, les principes d’emploi de la cavalerie blindée. Leclerc insuffle à tous la volonté de vitesse, mettant en pratique le principe traditionnel de l’emploi de la cavalerie : fixer, déborder. Par deux fois – à Saverne d’abord, à Strasbourg ensuite – arrive le premier, le sous-groupement qui a débordé le plus largement.

Des experts militaires de renom concluront une étude de la charge sur Strasbourg en ces termes : Magnifique démonstration d’allant et de vigueur, l’opération de la 2e DB du 15 au 24 novembre peut être à bon droit considérée comme un classique de la manœuvre d’exploitation.

A Strasbourg, après Koufra, le Fezzan, Alençon, Paris, Dompaire, Baccarat, Leclerc atteint le sommet de son art.

Campagne d’Alsace (26 novembre 1944-10 février 1945)

Alors que le Rhin est bordé à Mulhouse, le 22 novembre, par la 1re DB, le 23, à Strasbourg par la 2e DB, la libération de l’Alsace et de la fin du territoire français paraît proche. Or, elle va nécessiter encore près de trois mois de durs combats dans la neige contre un adversaire allemand renforcé et animé par Himmler, dépêché sur place par Hitler.

Pour Leclerc et ses hommes, ces longs mois constituent une rude épreuve remplie de combats de détail, coûteuse en tués et blessés, répartie sur trois périodes distinctes :

– du 1er au 30 décembre, la 2e DB, aux ordres de la 1re Armée française exerce une pression sur le flanc nord de la poche de Colmar, entre Friesenheim (près du Rhin) et Sélestat;
– début janvier, la 2e DB revient en Lorraine, à nouveau aux ordres du général Haislip (XVe CA-US), pour une action de couverture de la VIIe Armée US face à l’offensive allemande des Ardennes ;
– à la mi-janvier, ramenée en Alsace aux ordres de la 1re Armée française, la 2e DB participe à la liquidation de la poche de Colmar sous la forme d’attaques dispersées au profit de diverses divisions.

Dans ces trois périodes, le général Leclerc et la Division n’ont pas l’occasion de mener une action d’envergure. L’activité est cependant très soutenue face à des unités allemandes aguerries et coriaces, utilisant bien le terrain et le défendant mètre par mètre. En outre, les conditions météorologiques sont épouvantables : sol inondé et glacé, neige épaisse, routes gelées glissantes (notamment lors de la traversée des Vosges pour retourner en Lorraine, face à la percée allemande sur Bastogne), manque de visibilité et brouillard. Dans la froidure, l’accueil de la population alsacienne demeure merveilleux de chaleur.

Début décembre, les groupements progressent rapidement jusqu’à 35 kilomètres au sud de Strasbourg, avant de se stabiliser dans le cadre de la pression exercée par la 1re Armée française autour de la poche de Colmar, en vue de la crever en son centre.

Lors du retour en Lorraine sous commandement américain, Leclerc apprend l’intention de celui-ci d’abandonner Strasbourg pour raccourcir le front. Fort ému, il dépêche un officier auprès du général de Gaulle, porteur d’un message typique de son caractère et de sa détermination : « Si cet ordre (de repli) est vraiment donné, nous n’avons qu’une seule chose à faire, la Division tout entière doit passer en Alsace et se faire tuer sur place, jusqu’au dernier homme, pour sauver l’honneur de la France.»

Fort heureusement, entre-temps, Eisenhower, convaincu par Churchill et de Gaulle, a renoncé à ce repli, et la 1re Armée française a étendu son action sur Strasbourg. Ce fait donnera l’occasion au sous-groupement Gribius (du GTL), revenant de Lorraine, de livrer, le 20 janvier à Kilstett, au nord de Strasbourg, un combat victorieux au profit de la 3e DIA.

Lors des combats de fin janvier pour la liquidation de la poche de Colmar, des éléments de la 2e DB participent à de nombreux engagements locaux, tels l’attaque menant de Benfeld et Sand, au Rhin (à Rhinau). L’engagement le plus dur est probablement celui pour la prise de Grussenheim, le 28.

Dans les deux périodes passées aux ordres de la 1re Armée française, en décembre et fin janvier, aux difficultés naturelles dues au climat, au terrain et aux Allemands, se sont ajoutées des divergences de vue entre le général Leclerc et le général de Lattre.

Dès septembre, Leclerc avait envisagé – et appréhendé – l’éventualité d’être intégré à la 1re Armée française : car en ce cas, pensait-il, la 2e DB ne bénéficierait plus du support logistique, des appuis feux terrestre et aérien et de la marge d’initiative dont elle disposait sous commandement américain ; de plus, la France y perdrait la considération que lui apportait la 2e DB, en combattant au sein de l’Armée américaine et vers d’autres objectifs que ceux atteints par la 1re Armée française.

Plus tard, en octobre et novembre, par des contacts avec la 1re Armée française, Leclerc et les cadres de la 2e DB eurent connaissance de la méthode de De Lattre, à leur avis rétrograde, de l’emploi des DB (1re et 5e) cette dernière surtout, dont les combat commands (équivalent des GT) étaient mis à la disposition des divisions d’infanterie. Aussi, Leclerc, dans une des lettres qu’il adresse à diverses autorités (de Gaulle, Juin, Diethelm, ministre de la Guerre) pour éviter la mutation de sa Division dans l’Armée française, peut-il écrire à juste titre : « Je sais que l’unanimité des cadres de ma Division craint le rattachement à la 1re Armée française.»

En dépit des efforts de Leclerc, après Strasbourg, la 2e DB rejoint la 1re Armée française pour liquider la poche de Colmar. Intervient alors une importante différence d’appréciations tactiques entre Leclerc et de Lattre : pour le premier, il faut étreindre la poche en la pinçant le long du Rhin, derrière Colmar, par deux poussées du nord au sud, cette action prenant l’Alsace dans le sens de ses cours d’eau, comme l’avait fait Turenne, en 1674 ; De Lattre, initialement, semble avoir la même conception ; fin novembre, alors qu’un heureux hasard réunit ses deux DB au complet près de Burhaupt, à l’ouest de Mulhouse, il leur prescrit une attaque, avec le renfort d’une DI, face au nord, vers l’est de Colmar. Soudainement, le 30 novembre, changeant d’avis, il envoie la 5e DB dans les Vosges où elle est dispersée dans le 2e CA (général de Monsabert), à qui est confiée la mission de prendre Colmar – cette fois en croisant les voies d’eau en travers, à partir d’une zone montagneuse facilement défendue par les Allemands. En outre, Hitler renforce rapidement la poche par huit divisions venues d’Allemagne. Pour Leclerc, l’occasion est manquée : la liquidation de la poche de Colmar demandera près de trois mois.

Dans cette manoeuvre, dont la conception lui paraît erronée, Leclerc est appelé à suivre les actions de ses divers groupements dans des actions locales et à veiller à leur emploi par les divers commandements auxquels ils sont subordonnés. Dans ce cadre, après une attaque réussie mais coûteuse à Grussenheim, le 29 janvier, se produit une altercation verbale, proche de l’indiscipline formelle, entre Leclerc et Monsabert mis dans l’obligation d’exécuter un ordre que de Lattre donne de loin et que Leclerc estime mauvais (Leclerc emploie un mot plus fort). L’incident sera vidé entre Leclerc et de Lattre lui-même le 1er février.

Dans ce débat d’ordre tactique, qui durera deux mois, de Gaulle ne semble pas soutenir son fidèle des premiers jours ; peut-être est-il sensible au fait que de Lattre, en absorbant dans la 1re Armée plus de 100 000 FFI, agit efficacement au plan politique pour l’évolution de la nation en cours de renouveau ? Aussi, maniant le chaud et le froid, le 22 décembre 1944, le général de Gaulle fait dire à Leclerc, par le même messager, d’une part qu’il obéisse à de Lattre et fasse ce qu’on lui dit de faire, d’autre part qu’il viendra passer Noël avec la 2e DB.

Dans ces circonstances délicates, et probablement décevantes, où sa 2e DB piétine, Leclerc se montre plus que jamais présent à tous, soldats de la 2e DB, « les gars de Leclerc » heureux de le voir au milieu d’eux, et population alsacienne toujours prête à l’acclamer. Il visite les unités isolées, au contact même des Allemands et de leurs traquenards minés. Lorsqu’un sous-groupement est engagé dans une de ces actions locales et intenses, sur le pourtour de la poche de Colmar, il est vite sur place : le 26 janvier, il est au franchissement de l’Ill à Huttenheim ; le 28 et le 29, il intervient lors de l’affaire de Grussenheim ; début février, il est auprès du GTL, derrière Massu et Gribius, au sud de Neuf-Brisach ; le 8 février, il est à Fessenheim lorsque s’y fait, avec la 1re DB, la jonction qui clôt la campagne d’Alsace.

Le 10 février, à Colmar, de Gaulle remet à Leclerc la plaque de grand officier de la Légion d’honneur. Le lendemain, la 2e DB est transférée au XVe CA américain et repasse les Vosges.

L’espoir de Leclerc et de ses hommes se situe dans la reprise du combat, avec l’entrée en Allemagne. Cet espoir sera dans l’immédiat déçu. La 2e DB part en pénitence dans la région de Châteauroux. Elle y recevra l’ordre (mal accueilli par Leclerc) de participer à la liquidation de la poche de Royan. L’Allemagne s’éloigne… Heureusement, la providence aidera encore une fois Leclerc qui, fin avril, décrochera un ordre de mouvement sur l’Allemagne.

Au cours de cette campagne de libération de l’est de la France, Leclerc joue de la palette entière de ses qualités de tacticien des blindés : rapidité de Paris à Vittel et à la Meurthe, minutie à Baccarat ; sens de la décision à Dompaire, audace avec le franchissement des Vosges, là où l’ennemi ne l’attend pas parce que c’est l’endroit le plus difficile ; coordination parfaite de ses subordonnés tout en faisant appel et en laissant libre cours à leur esprit d’initiative ; organisation préalable attentive par l’étude du renseignement et le travail d’état-major. La cohérence totale est atteinte dans la manœuvre de Saverne et la charge sur Strasbourg. En toutes circonstances, Leclerc reste fidèle au principe très « cavalier » qu’il a utilisé lors de son premier succès au combat au Maroc, à l’Ahrbalou : déborder l’adversaire et le prendre à revers.

Leclerc a toujours eu confiance en la providence. A peine Strasbourg libéré, il écrit le 24 novembre à sa femme : « Une fois de plus, la Providence m’a réellement mené par la main.» Sans doute, mais lui-même a guidé l’intervention de la Providence par une articulation minutieuse de ses moyens, tant logistique qu’opérationnelle, préalable à l’action.

Au cours de ces six mois de campagne dans l’est de la France, le général de Gaulle s’intéresse moins à la conduite des opérations de la 2e DB depuis la libération de Paris. Il fait confiance à Leclerc pour trouver avec le commandement américain les moyens d’être axé sur Strasbourg, ce dont il le félicitera chaudement. Il restera ensuite indifférent à la mise sous commandement de la 1re Armée française de la 2e DB, au regret de Leclerc. Sa loyauté absolue ne faiblit pas pour autant ; il l’exprime avec la franchise brutale dont il se fait un devoir, même si parfois, il importune et paraît « excessif » – comme un jour, en Alsace, de Gaulle le lui dira.

Car, en pleine action, Leclerc ne cesse de réfléchir. Il le fait avec la méthode de celui qui, sur les dix-sept années de sa vie militaire avant la guerre, en a passé treize en écoles, dont huit comme instructeur. Dans les mois de sa reprise de contact avec la France, il écoute et observe très attentivement, puis il livre le fruit de ses déductions à celui dans lequel il a, en juillet 1940, mis sa confiance et son espoir pour la résurrection de la France, le général de Gaulle. Il lui envoie des messages et lui écrit des lettres. L’une mérite d’être citée en exemple : le 16 novembre 1944, en plein déclenchement de la plus belle de ses manœuvres – celle de Saverne et Strasbourg -, il adresse au général de Gaulle une longue lettre (3) dont chaque mot est pesé ; il met face à face ses souvenirs dramatiques de la défaite de 1940 et la victoire en cours sous ses yeux ; il en déduit des considérations utiles à la reconstruction de la future armée française, principalement la formation de ses officiers.

On y lit d’entrée de jeu : « Après avoir longuement réfléchi, je crois pouvoir affirmer que nous ne disposerons rarement d’un meilleur corps d’officiers que celui de 1939-1940. Il développe alors l’argumentation justifiant cette opinion, contraire à celle qui va parfois se développer depuis 50 ans, à tort, sur la faillite de l’armée française en 1940 ; et il affirme : Si notre Armée a été surclassée en 1940, la valeur de ses cadres n’y est pour rien. »

Il en développe ses raisons.

Traitant ensuite des options très diverses prises en 1940, il a la très grande probité d’examiner, objectivement, la sienne entre les autres : « J’insiste sur le principe de hase de toute éducation d’officier, à savoir le respect de la hiérarchie et le dévouement à ses chefs. Pas d’Armée solide si le corps des officiers n’en est pas imbu. J’ai eu la chance d’être blessé, prisonnier, évadé à travers la France occupée ; quelle solution aurais-je prise si j’avais été, au moment psychologique, aux côtés d’un de mes supérieurs particulièrement respecté et aimé ? Peu avant, catégorisant les cadres suivant leurs attitudes depuis 1940, il distingue : les « coupables » réels, car il en existe (voyez Bridoux), sont très peu nombreux ; les amorphes qui n’ont rien essayé, qui n’ont pas cherché à aider le pays dans un métier ou dans un autre, sont aussi très peu nombreux. Par contre, nombreux sont ceux qui ont réellement « résisté » et qui constatent avec un certain étonnement l’inflation à la résistance depuis le départ de l’ennemi.

Pour préparer l’avenir, il conclut : « J’estime donc que le recrutement, la formation et l’instruction de nos officiers étaient bons, et qu’en particulier nos deux grandes écoles de base, Polytechnique et Saint-Cyr, remplissent les conditions et correspondent au but recherché.»

Fait remarquable, cette lettre est écrite en pleine action : quatre jours auparavant, il a réuni ses officiers et donné ses ordres pour la charge sur Strasbourg. La veille, impatient, il s’est porté avec Langlade dans la zone de combat de la 79e DI-US et s’est fait prendre sous un tir d’artillerie ; ce même jour, il lance La Horie, qui le lendemain prend Badonviller et est tué le surlendemain : il va immédiatement l’embrasser.

Sept jours plus tard, Leclerc, homme d’action et homme de méditation, au soir de ce qui est peut être sa plus belle victoire, Strasbourg, écrit à Pleven, ami très proche depuis 1940, au Cameroun et au Tchad : « Un simple mot : aujourd’hui j’entrais dans Strasbourg au milieu de la bataille. Nos hommes ont été splendides. Voilà le couronnement. Maintenant, nous pouvons disparaître. La tâche est remplie.»

(1) Les Panther détruits portent des marques de sortie d’usine datées : 15 août 1944.
(2) A l’époque, l’auteur commande l’escadron de chars du sous-groupement Rouvillois, le 2/12 cuirassiers et, au plan opérationnel, un des détachements mixtes.
(3) La lettre, du 16 novembre 1944, de Leclerc à de Gaulle est reproduite in extenso dans Leclerc, maréchal de France, de l’auteur, aux éditions Flammarion, 1994.