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Le voyage du général de Gaulle autour du monde d’août-septembre 1966

Par Marc Fosseux, secrétaire général de la Fondation Charles de Gaulle, septembre 2016

Le voyage du général de Gaulle autour du monde d’août-septembre 1966

 (Djibouti, Éthiopie, Cambodge, Nouvelle-Calédonie, Nouvelles Hébrides, Polynésie française, Guadeloupe)

C’était il y a cinquante ans. Le général de Gaulle effectuait l’un de ses grands voyages qui marquèrent tant ses contemporains.

Du 25 août au 13 septembre, le fondateur de la Cinquième République réalisa un véritable tour du monde, allant jusqu’aux confins du Pacifique, s’arrêtant dans plusieurs territoires français d’outre-mer, dans deux pays neutres profondément attachés à la France et à sa personne même, assistant enfin à l’affirmation de la nouvelle puissance nucléaire française. Ce long voyage de vingt jours, le plus long après celui de trois semaines effectué en septembre-octobre 1964 en Amérique du Sud, formait un tout. De Gaulle voulut en faire l’illustration de la vocation planétaire de la France. Il se rendit successivement à Djibouti (alors Côte française des Somalis) du 25 au 26 août, puis en Ethiopie du 27 au 29, au Cambodge du 30 août au 2 septembre, en Nouvelle-Calédonie du 3 au 6 septembre, en Polynésie française du 6 au 9 septembre, puis dans l’archipel de Mururoa jusqu’au 12 septembre, avant de rentrer à Paris via la Guadeloupe où il fit un court passage le 13 septembre.

 

A la fin de son allocution devant l’assemblée territoriale de Djibouti le 26 août sur laquelle nous revenons plus loin, le général de Gaulle précisa le but qu’il s’était fixé pour ce grand voyage :

 

« Dans le voyage que j’accomplis et que je vais poursuivre par l’Ethiopie et puis par le Cambodge et enfin par les Territoires du Pacifique, c’est le seul but vers lequel je marche : le service de la France dans le monde d’aujourd’hui, c’est le service de la Paix et une des raisons pour lesquelles certains m’en veulent, c’est précisément cela. Au Cambodge, autour duquel la guerre sévit, j’aurai naturellement, au nom de la France, à parler de la situation dramatique que la guerre crée et des dangers qu’elle représente. Au Pacifique, j’apporterai, comme je l’apporte ici, le salut de la métropole et en même temps, comme vous le savez, j’aurai à inspecter une réalisation fort onéreuse mais fort nécessaire que la France a établie pour se donner les moyens de défense qui aujourd’hui, et du moment qu’elle est ce qu’elle est, lui sont chaque jour plus indispensables. Ces moyens, elle les aura réalisés dans quelques années et quand ce sera fait, personne ne doute et notamment pas ceux qui voudraient l’empêcher de les acquérir, personne ne doute qu’ils donneront à la voix de la France, c’est-à-dire, je le répète, en notre siècle à la voix de la Paix, un poids tout nouveau et considérable ».

Si ce voyage eut une tonalité internationale évidente, avec en particulier le fameux discours de Phnom Penh, il fut également l’occasion pour De Gaulle d’aller à la rencontre des Français d’outre-mer, ce qui donna lieu à de belles manifestations d’enthousiasme et, parfois, à des passages plus rudes.

 

1.Le contexte français et international du voyage

Le contexte intérieur

Le voyage se déroula dans une période relativement calme en France tant sur le plan politique que sur le plan social.
Réélu directement par les Français le 19 décembre 1965 pour un deuxième mandat devant s’achever en décembre 1972, certes après un ballotage au premier tour et une majorité au second moins large qu’espéré, le général de Gaulle pouvait se sentir relativement serein et c’est sans doute cela qui le conduisit à reconduire Georges Pompidou à Matignon. Outre Georges Pompidou, les principaux membres du Gouvernement étaient restés en place : Maurice Couve de Murville aux Affaires étrangères, Roger Frey à l’Intérieur, Pierre Messmer à la Défense, André Malraux aux Affaires culturelles ; toutefois, Valéry Giscard d’Estaing avait dû laisser sa place à Michel Debré au ministère de l’Economie et des Finances, payant là les effets trop prolongés du plan de stabilisation de 1963, mais ce départ n’avait pas pour autant privé la majorité gaulliste du soutien des Républicains indépendants. Les élections législatives devaient intervenir l’année suivante en 1967. Rien alors ne permettait d’indiquer que les résultats, dont personne ne doutait qu’ils fussent une fois de plus favorables à la majorité, se révèleraient si étriqués. L’essentiel du “programme” qu’il s’était fixé, si l’on peut utiliser ce terme s’agissant de De Gaulle, était réalisé et il lui restait à engager, si l’on en croit les confidences rapportées à Jacques Foccart[1], les grandes réformes de la participation, de la régionalisation[2] et la réforme du Sénat.
Le climat politique de l’été 1966 était surtout marqué par le procès de l’affaire Ben Barka qui, grâce à l’autorité du président Perez, ne fut troublé par aucun incident durant le voyage. Sur le plan social, la situation était également relativement calme comme le confirmèrent les préfets de région réunis par Georges Pompidou dans les premiers jours de septembre[3].
Le général de Gaulle put partir le 25 août l’esprit tranquille pour un voyage qui devait le tenir éloigné de Paris pendant pratiquement trois semaines. Une si longue absence de la métropole ne devait plus se reproduire avant la fin de son mandat.
Le précédent voyage dans les départements et territoires d’outre-mer remontait à 1964 dans les Antilles, à l’occasion de son voyage en Amérique du Sud. Il ne s’était pas rendu dans le Pacifique depuis son grand voyage de 1956, mais c’était à l’époque de la traversée du désert. Il y avait reçu un accueil particulièrement chaleureux, et il devait s’en souvenir lors de ses étapes en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française.

 

Le contexte international

Sur le plan extérieur, le général de Gaulle avait engagé depuis deux ans une politique résolument indépendante à l’égard des deux blocs américain et soviétique dont les expressions les plus éclatantes furent l’établissement de relations diplomatiques avec la Chine populaire en janvier 1964 et la sortie du commandement militaire intégré de l’OTAN en mars 1966. Finalement, ces coups d’éclat n’avaient pas provoqué de drame ni de rupture irréversible. Le général de Gaulle venait d’accomplir en juin un long voyage en Union soviétique où, s’il n’avait rien cédé sur le fond, il avait jeté les bases d’une coopération prometteuse notamment dans le domaine spatial. Comme pour bien montrer aux Soviétiques que la France entretenait des relations avec qui elle voulait, le ministre français des Affaires étrangères Maurice Couve de Murville se rendit en visite officielle début septembre en Yougoslavie où il fut reçu par le Maréchal Tito. Les relations avec les Etats-Unis se raidissaient depuis 1965 et l’intensification du conflit vietnamien, le général de Gaulle s’autorisant de plus en plus fréquemment à critiquer l’engagement croissant des Américains.
En Europe, les relations avec l’Allemagne fédérale, relativement médiocres depuis l’arrivée à la chancellerie fédérale de Ludwig Erhard en novembre 1963, entraient dans une phase de réchauffement depuis le printemps 1966, les négociations sur le statut des troupes françaises d’occupation devant finalement aboutir à un accord à la fin de l’année ; quant à la crise sur le budget européen et notamment les prix agricoles, elles venait de trouver une issue favorable en juin 1966 avec ce qui fut appelé le “compromis de Luxembourg”.
Les pays du Tiers Monde, de leur côté, appréciaient globalement la politique d’indépendance et de non-ingérence de la France. Les relations avec les pays africains étaient relativement bonnes, avec toutefois des points de difficulté par exemple dans la Corne de l’Afrique comme on le verra à propos de l’étape à Djibouti.

La préoccupation du général de Gaulle était désormais de déployer une politique exprimant le retour de la France sur la scène internationale comme puissance mondiale, indépendante à l’égard des deux blocs, championne de l’indépendance des peuples, et défendant ses intérêts sans chercher à imposer aux autres nations des valeurs ni un système comme le faisaient les Américains et les Soviétiques. Le voyage autour du monde d’août-septembre 1966 lui donna l’occasion d’affirmer publiquement la politique française qu’il avait ainsi voulue.
2.L’étape mouvementée de Djibouti (25-26 août)

Un climat interne et international brusquement tendu

La France était présente sur la Côte française des Somalis depuis 1862 à la suite du traité de Paris signé avec les chefs Danakils de la région d’Obock. Le développement du territoire reposait en grande partie sur le port de Djibouti et le chemin de fer Djibouti – Addis-Abeba construit par les Français au début du XXe siècle et dont la propriété revenait à parts égales à la France et à l’Ethiopie. En 1947, la Côte Française des Somalis avait reçu le statut de territoire d’outre-mer.

Le territoire bénéficiait depuis 1957 d’un statut d’autonomie interne[4] tout en ayant exprimé l’année suivante en 1958 son souhait de rester français. Le précédent voyage du Général dans la Côte française des Somalis remontait à février 1959. La vie politique locale était dominée par Ali Aref, vice-président de l’assemblée territoriale, fidèle gaulliste[5]. La situation du territoire avait cependant tendance à se compliquer pour différentes raisons.

 

Les tensions communautaires entre Afars et Issas (Somalis) s’exacerbaient, alimentées par les rivalités politiques internes[6] et par la pression extérieure exercée par la Somalie voisine. La Somalie cherchait à susciter une revendication à l’indépendance dans un sens qui lui soit favorable. Elle le faisait, d’une part, en critiquant le « colonialisme » français dans les enceintes internationales, et d’abord aux Nations Unies, d’autre part en laissant s’installer sur le territoire une immigration somalienne de plus en plus difficile à contrôler[7]. Cette situation poussait l’Ethiopie à faire valoir ses intérêts et à chercher à contrer les initiatives somaliennes. La situation se trouvait encore compliquée par le soutien de plus en plus visible des Soviétiques à la Somalie, et par contrecoup par celui des Américains à l’Ethiopie[8]. Pour compliquer encore les choses, il faut rappeler que la situation de l’autre côté de la Mer rouge était également très tendue, avec la guerre civile au Yémen du Nord et, dans la partie sud du Yémen, le regroupement de la fédération d’Arabie du Sud et du protectorat d’Arabie du Sud après le départ des troupes britanniques pour former en 1967 un nouvel Etat indépendant d’orientation pro-soviétique, la République démocratique populaire du Yémen. Au début de 1964, la menace pan-somalie avait toutefois pu être écartée tant à l’intérieur grâce à la défaite du parti du mouvement populaire lors du renouvellement de l’assemblée territoriale[9] qu’à l’extérieur à la suite de dissensions dans les mouvements subversifs de libération et de la neutralisation de la propagande de la République de Somalie.

 

La situation apparemment stable du territoire changea à partir de 1965. En mai, la République de Somalie (créée en 1960) revendiqua le territoire djiboutien, ce qui fut suivi en juin, par réaction, d’une demande similaire de l’Ethiopie. Le 9 février 1966, le comité de libération de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) se réunit pour examiner l’avenir du territoire et l’Organisation des Nations Unies (ONU) était saisie du problème. La XXIe session de l’ONU devait voter quelques semaines plus tard plusieurs résolutions anticipant sur une consultation devenue vraisemblable, et préconisait une surveillance accrue des Nations Unies pendant les opérations préparatoires afin de garantir l’impartialité du scrutin[10]. Conformément à une position déjà exprimée, la France soutenait que les questions de décolonisation relevaient de sa compétence nationale exclusive et non de celle de l’ONU, et elle ne participa pas aux débats ni au vote sur cette question.

 

Dans l’ensemble, les États africains appréciaient la politique française et ne souhaitaient pas dégrader leurs relations avec Paris pour cette raison ; il en était de même des pays arabes, qui ne souhaitaient visiblement pas connaître de nouveau la situation qu’ils avaient connue au moment de la guerre d’Algérie.
La visite à Djibouti du 5 au 10 mai 1966 de Pierre Billotte, ministre d’Etat chargé des départements et territoires d’outre-mer, avait permis de confirmer la souveraineté française. Toutefois, depuis la fin du mois de mai, le climat s’était alourdi à nouveau, avec une vive campagne de propagande en milieu issa dirigée contre Ali Aref et le dépôt d’une motion de censure rejetée par le conseil de gouvernement. La situation politique demandait à être suivie avec attention en raison également des querelles incessantes qui opposaient les Afars entre eux, malgré leur commune fidélité à la France.

 

Sur le plan économique, tous les efforts de la France s’appliquaient à renforcer les deux atouts du territoire que constituaient le port de Djibouti et le chemin de fer franco-éthiopien. Le trafic de marchandises progressait de manière régulière, nécessitant des investissements. L’économie du territoire et le budget local dépendaient fortement des aides de la métropole sous toutes ses formes[11].

 

Pour terminer, il faut rappeler que, malgré les efforts du général Legentilhomme, la Côte française des Somalis ne se rallia pas à De Gaulle en 1940 et qu’il fallut attendre la fin de l’année 1942 pour que le territoire passât sous l’autorité du Comité national français. Si cette décision devait avant tout au gouverneur vichyste et pas à la population locale, elle tranchait avec les ralliements rapides et spontanés de la Nouvelle-Calédonie (en août 1940) et de la Polynésie française (en septembre 1940).

 

Depuis quelques jours, une situation sur place très délicate et sans doute mal anticipée par les autorités locales

 

Comme le révèle un compte-rendu officiel des événements, des indices de préparatifs de manifestations étaient signalés avant le 25 août, date de l’arrivée du Président de la République, mais leur déclenchement et leur intensité ont radicalement transformé les données antérieures[12]. L’opposition à Aref affichait son inquiétude face aux conversations franco-éthiopiennes prévues lors de l’étape qu’effectuerait le général de Gaulle à Addis-Abeba qui pourraient porter sur l’avenir du territoire, et elle prévoyait de se manifester sous forme de banderoles et de tracts tout en accueillant avec enthousiasme le Chef de l’Etat. Mais des informations circulaient sur l’infiltration d’éléments extrémistes à partir de la frontière avec la Somalie. Un télégramme secret adressé le 18 août au gouverneur à Djibouti faisait état d’informations reçues des autorités éthiopiennes selon lesquelles le gouvernement de Mogadiscio s’apprêtait à envoyer en Côte française des Somalis une équipe de sabotage afin de troubler la visite du général de Gaulle. Enfin, le retour de métropole le 11 août du député Moussa Idriss, principal opposant à Aref, marqua le début d’une orientation nouvelle ; on entendit d’abord parler de changement de statut et le 22 août apparaissaient les premiers tracts réclamant l’indépendance. En réaction, Aref faisait publier à son tour des tracts, l’un à l’adresse des Afars, l’autre en forme de lettre ouverte et appelant les Issas à la raison mais venant trop tard. L’existence d’une masse oisive d’étrangers en situation irrégulière ajoutée au sentiment nationaliste latent dans l’ensemble des communautés somalies et à une irritation devant les prétentions des Afars à la prédominance ont été, selon les rapports officiels, les facteurs déterminants du déferlement populaire en faveur de l’indépendance[13].

 

Deux journées éprouvantes

Le 25 août à 18 heures, dès l’accueil du général de Gaulle à l’aérodrome, on pouvait relever, parmi la foule des « aréfistes », quelques militants de l’opposition déployant des banderoles et criant « indépendance ». Le passage du cortège officiel se déroula sans incident, mais plusieurs milliers de manifestants se rendirent ensuite avenue 13, occasionnant plusieurs incidents. Les incidents les plus graves se déroulèrent le 26 août.

 

Peu de temps après la revue et le défilé, qui se firent sans incident, des partisans d’Aref se heurtèrent place Rimbaud à des partisans de l’indépendance, ce qui provoqua une violente bagarre entraînant la mort d’un partisan d’Aref et plusieurs blessés. Pendant la visite de la ville par le général de Gaulle, les forces de l’ordre durent dégager la place Rimbaud. Les partisans de l’indépendance se déplacèrent alors place Lagarde où le général de Gaulle devait prononcer un discours dans l’après-midi. Rapidement, on compta 3 000 personnes sur la place Lagarde et dans les rues avoisinantes que devait emprunter le cortège officiel. Le dégagement de la place fut alors effectué par l’armée, entraînant la mort d’un gendarme auxiliaire et de nombreux blessés parmi les manifestants et les forces de l’ordre. Cette situation obligea le général de Gaulle à prononcer son discours non sur la place mais à l’intérieur de l’assemblée territoriale. En début de soirée, une foule estimée à 5 000 personnes passa place Rimbaud en donnant des consignes d’apaisement.

 

Après le départ du général de Gaulle pour l’Ethiopie le 27 août au matin, le ministre Pierre Billotte resta et parvint à faire retomber un peu la tension ; la remise en liberté provisoire, conformément aux engagements du général de Gaulle, d’Ahmed Mohamed Issa, dit « Cheiko », président de l’union démocratique afar, contribua à cette diminution de la fièvre. Aucun incident ne fut à déplorer lors du bref retour du Général le 29 août dans la soirée, de retour d’Addis-Abeba.

 

Certains virent derrière ces manifestations violentes la main de puissances étrangères[14]. Le président de l’assemblée territoriale, M. Sahatdjian, suspecta même les Américains d’avoir voulu organiser une diversion avant le discours de Phnom Penh ; cette version fut démentie par Pierre Billotte[15]. Puis l’on vit une manœuvre des Égyptiens, ce qui contrastait avec les excellentes relations entretenues entre De Gaulle et Nasser. Enfin, certains ont évoqué une manipulation orchestrée par la Somalie, ce qui semble plus vraisemblable.

 

Le discours du général de Gaulle à l’assemblée territoriale le 26 août

Avant de prononcer son discours prévu initialement place Lagarde, le général de Gaulle reçut la visite dans la matinée au Palais du Gouverneur d’Ali Aref, vice-président du conseil de Gouvernement et les membres de ce conseil, puis Albert Sahatdjian[16], président de l’assemblée territoriale et les membres du bureau de cette dernière, ainsi que le sénateur Barkat Gourat Hamadou[17]. Pendant ce temps, Madame de Gaulle visita la section arts ménagers de l’orphelinat des Franciscaines de Calais et la coopérative artisanale des femmes de Djibouti.

 

L’après-midi, dans son allocution de bienvenue à l’assemblée territoriale, le président Sahadjian souligna que le territoire s’était donné à la France librement et volontairement, et que son choix avait été déterminé aussi bien par une vision claire de ses véritables intérêts que par « les sentiments d’affection et de confiance nés de la politique libérale, généreuse et humaine de la Métropole ». Il jugeait que cette option était plus valable que jamais et que le territoire devait rester une « oasis de calme et de paix malgré les convoitises extérieures », et que l’opinion générale n’avait « rien à voir avec des manifestations organisées et payées par l’étranger ».

 

Dans sa réponse[18], le général de Gaulle indiqua que le territoire, « là où il est placé, c’est-à-dire sans aucune frontière naturelle, sans aucune possibilité de s’isoler des territoires voisins et des masses humaines voisines », ne pouvait éviter de subir les contrecoups des transformations et des soubresauts affectant tous les Etats de la région, sur le continent africain et de l’autre côté de la mer. Il rappelait que la Côte Française des Somalis avait librement et massivement choisi en 1958 de rester au sein de la République et que la population des citoyens avait constamment confirmé ce choix lors des consultations électorales organisées depuis. Le Général indiquait que la France continuerait d’exercer ses responsabilités en ce qui concerne le développement et la sécurité du territoire et qu’elle ne voyait pas de raison de changer sa manière de voir en dépit des pancartes et des agitations que ne suffisaient « certainement pas à manifester la volonté démocratique du territoire français d’ici ». Le Général poursuivit en déclarant : « Il est possible qu’un jour vienne où, par la voie démocratique, le territoire exprime un avis différent de celui qu’il a exprimé jusqu’à présent. Du reste, la Constitution le prévoit. En outre, le territoire est doté d’éléments représentatifs qui, s’ils le jugeaient nécessaire, pourraient intervenir dans ce sens ; j’ai nommé le conseil de gouvernement et l’assemblée territoriale. Si donc un jour – tout peut s’imaginer par la voie régulière et démocratique – le territoire exprimait un avis nouveau en ce qui concerne son destin, la France en prendrait acte, comme elle en a pris acte dans ce qui fut exprimé quand elle a interrogé votre territoire sur son sort. Mais, je le répète, ce ne sont pas les incidents auxquels nous avons pu assister qui suffisent à établir cette volonté démocratique des citoyens français qui habitent ici. A ce point de vue, nous verrons bien ».

 

 

Le général de Gaulle annonçait là le processus législatif qui aboutit au vote de la loi du 22 décembre 1966 appelant la population de Djibouti à une consultation pour exprimer son choix entre le maintien sous un statut d’autonomie élargie au sein de la République française ou l’indépendance. Le scrutin qui eut lieu le 19 mars 1967 se prononça en faveur du nouveau statut et donna la majorité aux partisans d’Ali Aref, et la loi du 3 juillet 1967 prit acte du nouveau statut du territoire non sans que l’ONU exprimât des critiques sur le processus suivi. La politique française voulue par De Gaulle permit donc de stabiliser les choses pendant une bonne dizaine d’années. Cette période de retour au calme prit fin en 1975 pour aboutir finalement à un changement de position de la France et à l’indépendance de Djibouti en 1977.

 

3.L’accueil chaleureux de l’Ethiopie du 27 au 29 août

L’Ethiopie de l’Empereur Hailé Sélassié devait faire face à l’expansionnisme islamique au nord (Égypte, Soudan) et au Sud (Somalie) ainsi qu’à une présence soviétique de plus en plus visible notamment dans les airs (soutien à l’aviation somalienne). Elle jouissait par ailleurs d’un certain prestige international, grâce, d’une part, à la personnalité même de l’Empereur, héros de la résistance éthiopienne à l’agression mussolinienne et de la reconquête de son indépendance, et, d’autre part, à l’installation de l’OUA en 1963 à Addis-Abeba. Le sort de la Côte française des Somalis l’intéressait au plus haut point, à cause de la présence dans ce territoire d’une importante minorité éthiopienne (les Afars), de la liaison ferroviaire entre Addis-Abeba et le port de Djibouti (construite par les Français du temps de l’empereur Ménélik) et pour des raisons stratégiques. Aussi chaque initiative ou déclaration des autorités somaliennes entraînait-elle une réaction des autorités éthiopiennes, provoquant à Djibouti, dans le contexte surchauffé de l’été 1966, des réactions de groupes d’individus manipulés.
Par ailleurs, au plan intérieur, le régime[19] était de plus en plus contesté par des groupes de jeunes officiers sensibles à l’idéologie communiste, ce qui devait déboucher quelques années plus tard sur la révolution de 1974.
Les bonnes relations entretenues entre la France et l’Ethiopie incitaient celle-ci à ne pas remettre en cause la souveraineté française sur la Côte française des Somalis, et cette position perdura même après le changement de régime en 1974.

 

Un accueil populaire et triomphal

Au cours de cette visite où il reçut un accueil triomphal, le général de Gaulle rencontra à plusieurs reprises l’Empereur Hailé Sélassié. Il prononça des allocutions lors du dîner officiel du 27 août au palais du Vieux Guébi, le 28 août lors du dîner à l’ambassade de France, puis le 29 août au cours de la visite du lycée franco-éthiopien le matin et lors de la rencontre avec la colonie française l’après-midi.

 

Comme le soulignait Jean Lacouture dans son éditorial du 27 août dans Le Monde intitulé “La très ancienne histoire de l’Ethiopie comporte plus d’une page française” : « Pour un homme qui a le goût de la grandeur, et pas seulement de la grandeur française, les souvenirs historiques et les paysages de l’Abyssinie ont de quoi satisfaire », rappelant que le Chef de l’Etat était assez féru d’histoire pour évoquer avec son hôte de nombreux souvenirs franco-éthiopiens (missions françaises envoyées en Abyssinie par Louis XIV, admission de boursiers éthiopiens au collège Louis-le-Grand dès la fin du XVIIe siècle, offre de l’empereur Ménélik, oncle d’Hailé Sélassié, de participer à la construction du chemin de fer de Djibouti à Addis-Abeba, participation constante et active d’enseignants français à l’effort culturel éthiopien).

Arrivé à 9 h 55 à bord de la Caravelle présidentielle en provenance de Djibouti d’où il avait décollé une heure et demie plus tôt, le général de Gaulle fut accueilli par l’Empereur Hailé Sélassié en personne. Un accueil joyeux et coloré fut réservé au Chef de l’Etat avec des ovations lancées par une foule en liesse tout au long du parcours de sept kilomètres reliant
l’aéroport à la capitale. On entendait “Icha ababa Gaula” qui devait se traduire par “De Gaulle, tu es une fleur“. Ce spectacle haut en couleurs en forme d’hommage ne manqua pas de ravir le Général installé aux côtés de son hôte dans la Rolls Royce décapotée de couleur bordeaux. Quelques kilomètres plus loin, l’Empereur et le Général descendirent de voiture pour monter dans un carrosse tiré par six chevaux blancs et c’est dans cet équipage que les deux chefs d’Etat entrèrent dans la ville, passant sous un immense arc de triomphe blanc auquel avaient été accrochés deux énormes portraits des deux hommes et que dominait une grande couronne impériale dorée surmontée de la croix.

 

Reçu à l’hôtel de ville, où il fut fait citoyen d’honneur, le général de Gaulle dit son admiration pour la capitale « de cet empire qui, à travers l’histoire du monde, a su conserver sa dignité et son indépendance ». Suivit ensuite la cérémonie au monument de la Libération où, malgré la pluie, le général de Gaulle, souriant, détendu et heureux, serra des dizaines de mains dans la bousculade des grands jours, au milieu d’une foule de milliers de personnes.
Un peu plus tard, le général et Mme de Gaulle furent les hôtes à déjeuner de l’Empereur au Palais du Jubilé où les appartements impériaux avaient été mis à leur disposition.
Le Général eut ensuite un premier entretien avec l’Empereur au cours duquel
l’avenir de la Côte française des Somalis fut évoqué, mais pas les incidents de la veille à Djibouti. La position éthiopienne avait été exprimée encore une fois peu de temps auparavant par l’Empereur lui-même qui avait indiqué : “ce qui compte avant tout, c’est l’intérêt des populations du territoire“, tout en ajoutant : “On ne peut que constater que ces populations appartiennent en majorité à l’ethnie afar, dont la fraction la plus importante se trouve en Éthiopie, et non à l’ethnie somalie“. L’Empereur avait en outre souligné que Djibouti, avec son chemin de fer et son port, restait le poumon de l’Ethiopie.
Au cœur des entretiens figuraient divers projets de financement en faveur de l’empire, le plus important concernant la construction d’une voie ferrée de 600 kilomètres qui devait être raccordée à la ligne Addis-Abeba – Djibouti et aboutir à la région du Sidamo[20]. Fut également évoquée la question du renforcement de la mission française d’urbanisme qui devait travailler sur le programme d’assainissement de la capitale éthiopienne, ouvrant la possibilité pour des entreprises françaises de se voir confier la réalisation d’un réseau d’égouts et de stations
d’épuration des eaux. Enfin, plusieurs accords de coopération furent signés par les deux ministres des affaires étrangères concernant la coopération culturelle, l’assistance technique et l’extension du lycée franco-éthiopien d’Addis-Abeba.
Le soir, ce fut un banquet d’un faste prodigieux, en présence de mille quatre cents invités dans la salle du trône de l’empereur Ménélik Ier dite salle du Guébi. Sur la table d’honneur était disposée une éblouissante vaisselle d’or.

 

En réponse au toast du Négus dans lequel celui-ci déclara que le problème vietnamien ne pourrait avoir qu’une solution collective, le général de Gaulle salua d’abord la « ferme et lucide politique (du Négus, ndr) qui a envoyé votre peuple dans la voie du progrès moderne »[21]. Il indiqua que la France saluait l’effort de l’Ethiopie en faveur de la paix aussi bien que les mérites guerriers dont elle fit preuve auparavant. Il poursuivit dans ces termes : « Nous constatons que votre Etat, aussi ancien que l’histoire et dont la géographie fait une contrée essentielle du continent africain, s’applique à mettre en œuvre ses ressources naturelles et humaines, que son indépendance multimillénaire, comme son prestige présent, lui ont valu d’être choisi pour le siège de l’Organisation de l’unité africaine ». Il déclara que la France était disposée à resserrer davantage ses liens diplomatiques, culturels et pratiques avec elle. Enfin, il conclut en évoquant le conflit du Vietnam et les risques d’escalade qui pourraient en résulter, et s’interrogea ainsi : « Devant un pareil danger, les nations qui sont indépendantes, pacifiques et désintéressées n’ont-elles pas à accorder leur attitude et, au besoin, leur action, et n’est-ce pas tout justement le cas pour la France et l’Ethiopie ? ».

 

Le lendemain, dimanche 28 août, la journée commença par une messe en l’église Saint-Gabriel, église de rite orthodoxe éthiopien prêtée pour l’occasion au culte catholique romain. Le général de Gaulle fut accueilli par Mgr Askate Mariam et par un capucin français en bure brune, Mgr Urbain. A sa sortie, il se plongea de nouveau dans un bain de foule avec bonheur, apparaissant moins fatigué que la veille. Après la visite à l’ambassade de France et un déjeuner pris dans l’intimité, le général de Gaulle, accompagné de l’Empereur, se rendit à la gare du chemin de fer éthiopien. On lui présenta les installations et une nouvelle machine diesel. Il interrogea M. Petit, directeur général du chemin de fer franco-éthiopien, sur la situation financière exacte de la compagnie ; lorsqu’on lui répondit « bonne mon Général », il se montra peu convaincu, se tournant vers le Négus silencieux dans son immense fauteuil pour lui demander si les finances de la compagnie étaient vraiment saines et s’il n’y avait pas une subvention[22]. Avant de remonter dans la Rolls impériale, le général de Gaulle prit un nouveau bain de foule, ce que l’étiquette impériale interdisait au Négus de faire. Apparemment confus de cette entorse au protocole, le Général glissa à Hailé Sélassié en regagnant la voiture : « Je suis allé simplement serrer la main des cheminots ».

 

Le lendemain, 29 août, le général de Gaulle visita le lycée franco-éthiopien en compagnie de l’Empereur. Il reçut ensuite à l’ambassade de France la colonie française, puis assista à un déjeuner offert par le prince héritier en sa résidence. A 16 heures, il eut un dernier entretien politique avec Hailé Sélassié[23], puis repartit ensuite pour Djibouti pour y passer la nuit avant de s’envoler le lendemain pour le Cambodge.

 

4.Le rendez-vous avec l’Histoire : le Cambodge du 30 août au 2 septembre

Le programme

L’avion présidentiel décolla de Djibouti le mardi 30 août à 5 heures et atterrit huit heures et demie plus tard à 17 h 30 heure locale à l’aéroport de Phnom Penh où le général de Gaulle fut accueilli par le prince Norodom Sihanouk[24]. Après une soirée privée pour le couple présidentiel installé au Palais Khemarin, le général de Gaulle et le roi se retrouvèrent le lendemain 31 août au Palais royal d’abord pour les audiences solennelles dans la salle du trône puis pour un entretien en tête-à-tête suivi d’entretiens élargis[25], avant un déjeuner privé. Après une courte sieste en début d’après-midi, le général de Gaulle reçut M. Nguyen Thuong, représentant de la République démocratique du Nord Vietnam. Il y eut ensuite une visite de la ville, suivie d’une fête nautique sur le fleuve avec un feu d’artifice. Après une pause au Palais Khermarin, le général de Gaulle et son épouse participèrent au dîner officiel offert par le prince Norodom Sihanouk au Palais Chamcar Mon et purent apprécier à l’issue de ce dîner un spectacle de ballets à la salle Chakdomukh.
Le lendemain, jeudi 1er septembre, reste gravée dans toutes les mémoires avec le meeting le matin au stade de Phnom Penh, complexe sportif national. Accueilli par un délégué de la population et par le prince Sihanouk, le général de Gaulle prononça devant 100 000 Cambodgiens un discours dont le retentissement fut mondial. Il emprunta ensuite le DC8 royal pour se rendre avec Madame de Gaulle et la délégation présidentielle à Siemreap-Angkor. Installé au Palais de Sa Majesté la Reine, le couple présidentiel visita les temples puis, après le déjeuner, visita le temple d’Angkor Vat. De retour à la résidence royale, le général de Gaulle reçut les membres de l’école française d’Extrême-Orient, puis assista après le dîner à une reconstitution historique dans l’enceinte d’Angkor Vat.
Le 2 septembre, le Général retourna à Phnom-Penh. Il reçut la colonie française à l’ambassade de France, puis offrit un déjeuner au Palais royal. Dans l’après-midi, au Palais Khemarin, il eut un dernier entretien avec le prince Sihanouk, qui se conclut par la signature d’une déclaration commune avant de gagner l’aéroport de Pochetong d’où l’avion présidentiel décolla à 20 h 30 pour la Nouvelle-Calédonie.

Le Cambodge et le prince Sihanouk

Après avoir régné pendant quatorze ans, de 1941 à 1955, le prince Sihanouk avait été conduit par les événements et plus spécialement par les querelles intestines khmères à descendre de son trône pour entrer dans l’arène politique afin de mener une lutte permanente, plus conforme à son tempérament, au service de l’unité, du développement et de la sécurité de son peuple. Du fait du tempérament exceptionnellement vigoureux et bouillonnant du Prince, la vie politique cambodgienne avait pris un rythme qu’elle n’avait sans doute jamais connu depuis les périodes fastes de la royauté angkorienne. Omniprésent dans son pays, farouche défenseur de l’indépendance, de l’intégrité territoriale et, dans le contexte de plus en plus menaçant dans la région, de la neutralité du Cambodge, Sihanouk avait permis que le Cambodge fût en paix à cette époque, son unité maintenue, son développement raisonnablement assuré et que le peuple mangeât à sa faim. Les Cambodgiens s’accommodaient de ses tendances autocratiques et aucune véritable opposition ne se manifestait alors. Il existait néanmoins des critiques contre son action, et le nombre croissant de jeunes diplômés éprouvant des difficultés à s’employer correctement pouvait représenter une menace politique dont le prince Sihanouk et l’ambassade de France étaient conscients ; seule sa grande habileté politique évitait les secousses trop fortes. Sur le plan international, le Prince, qui avait participé en 1955 à la conférence de Bandoeng, pratiquait une politique de stricte neutralité, certains lui reprochant toutefois de pencher de plus en plus vers le bloc socialiste. A partir de 1963, Sihanouk, qui n’exerçait plus en droit que les seules fonctions de Chef de l’Etat, avait engagé le Cambodge dans une évolution de plus en plus anti-américaine qui avait conduit à la rupture complète des relations avec les États-Unis au début de 1965. Il avait été le promoteur de l’idée d’une conférence des peuples indochinois. Il avait consacré d’importants efforts pour obtenir, quoique sans succès, soit par la voie d’une conférence internationale, soit par entente directe avec ses voisins et les puissances intéressées, la reconnaissance de la neutralité et de l’intégrité territoriale du Cambodge.

 

Les allocutions du Prince Sihanouk et du général de Gaulle

Dans son allocution de bienvenue prononcée le 30 août à l’aéroport, le prince Sihanouk souligna que le général de Gaulle était le premier chef d’Etat occidental à venir au Cambodge[26], et affirma que son pays était souverain depuis l’indépendance accordée par la France en 1953. Il s’affirma francophile et très gaulliste. Gaulliste parce qu’aimant “passionnément  l’indépendance et l’honneur” et que, à ses yeux, le général de Gaulle en représentait le “meilleur des modèles“. Mais Sihanouk ajoutait aussitôt que, chez De Gaulle, le patriotisme n’était pas un égoïsme. Il salua le soutien ferme et constant à un Cambodge mal connu, mal compris, mais stable, uni, pacifique et attaché à son indépendance. Il salua également la lutte courageuse et désintéressée menée par De Gaulle pour aider le peuple vietnamien « accablé par la guerre cruelle, inégale et injuste qui lui est imposée, à retrouver la paix dans l’honneur, l’indépendance et l’unité ». Sihanouk s’en prit alors implicitement aux États-Unis, accusés de vouloir remplacer “le colonialisme à la mode d’autrefois par un néo-colonialisme plus dangereux peut-être parce qu’il est peu visible, ou qui, oubliant leurs propres traditions de liberté, essaient d’imposer leurs lois et leurs intérêts à des nations plus faibles“.

 

Dans sa réponse[27], empreinte de respect pour un pays « dont la pensée et les œuvres ont enrichi notre Humanité et que les multiples liens rapprochent du mien depuis des siècles », le général de Gaulle utilisa des termes exceptionnellement chaleureux : « Dès mon arrivée à Phnom Penh, je voudrais que l’on sache ici que le peuple français m’accompagne par l’esprit et par le cœur, qu’il salue le peuple khmer en même temps que je le fais avec respect et avec amitié, que ses sympathies et ses vœux sont d’autant plus ardents qu’il connaît les difficultés, les soucis et les périls qui aujourd’hui étreignent le Cambodge et qu’il mesure la lucidité et le courage avec lesquels votre Royaume y fait face jour après jour ». Il salua également les transformations opérées au Cambodge pour s’adapter aux exigences de l’époque tout en se gardant de détruire ce qu’il tient du passé, indiquant que « la France d’aujourd’hui, qui s’ouvre à l’avenir en maintenant la tradition, n’en est que plus disposée à apporter au progrès du Cambodge une grandissante coopération ».

 

Dans son toast prononcé au dîner du 31 août, le Prince Sihanouk reprocha d’abord à la presse internationale de ne pas arriver à croire qu’un très grand homme d’Etat comme le général de Gaulle rendît visite au « petit » Cambodge et de considérer qu’il ne serait venu que pour étudier quelque solution au problème vietnamien. Il déclara que l’autorité incontestée et le prestige du général de Gaulle aideraient le Cambodge à se sentir moins faible et moins seul sur la route semée d’embûches, et que l’amitié d’un grand homme tel que lui et d’une grande nation comme la France était « un présent des dieux ».

 

Le général de Gaulle, dans sa réponse[28], souligna le rôle joué par le Prince pour aider le Cambodge à recouvrer, en accord avec la France, sa souveraineté entière. Evoquant ensuite le conflit vietnamien, il salua la politique d’indépendance, d’intégrité et de neutralité du Cambodge et la clairvoyance dont le Prince faisait preuve depuis longtemps.

 

Le discours au stade de Phnom Penh le 1er septembre

Le grand meeting de masse organisé au complexe sportif national en l’honneur du général de Gaulle fut organisé dans ses moindres détails sous la supervision du Prince Sihanouk.

Les deux Chefs d’Etat arrivèrent à 9 heures. A leur apparition dans la loge royale, les deux hymnes nationaux furent chantés, suivis d’un chant de bienvenue « France, en accueillant ton Chef… ». Puis, une prière de bénédiction « Chayanto » fut prononcée par un collège de 1 000 bonzes, avant l’hommage au général de Gaulle par son Altesse Norodom-Viriyane, déléguée de la population et de la jeunesse, puis le discours du Prince Sihanouk et celui du général de Gaulle. La manifestation se termina par un tour d’honneur du stade principal en voiture.

Dans une allocution relativement courte, le Prince Sihanouk s’en prit aux Etats-Unis, à qui il reprocha d’être, malgré leurs déclarations en sens contraire, les seuls avec leurs alliés vietnamiens à « vouloir détruire notre liberté, notre indépendance, notre intégrité territoriale, notre paix enfin ». Il récusa l’accusation de fausse neutralité et de complicité avec les communistes vietnamiens, considérant que l’attitude cambodgienne à l’égard du conflit vietnamien était « presque semblable à celle du général de Gaulle, à savoir respect des accords de Genève de 1954 (ce qui implique le retrait du Sud-Vietnam des troupes étrangères qui ne devraient pas s’y trouver) et reconnaissance du droit sacré du peuple vietnamien (comme de tous les autres peuples) de disposer de lui-même ». Il critiqua la force brute primant le droit « comme le prouve si clairement la guerre imposée au Vietnam par les Etats-Unis d’Amérique ». Reprenant une image utilisée avec ironie par un journaliste étranger, il compara le général de Gaulle à un nouveau Saint Georges capable de terrasser les « dragons » ennemis du Royaume khmer.

 

Dans son discours, tant attendu à travers le monde[29], le général de Gaulle exposa ses vues sur le conflit vietnamien, sur les responsabilités encourues dans son déclenchement et sur le seul moyen selon lui d’y mettre un terme.

 

Après avoir longuement insisté sur l’amitié, la confiance, l’estime et même l’affection mutuelles entre la France et le Cambodge, le général de Gaulle aborda la question du conflit vietnamien en louant d’abord la politique de neutralité du Cambodge qui découlait des accords de Genève de 1954. Il accusa directement l’intervention américaine grandissante d’être responsable d’une escalade « de plus en plus étendue en Asie, de plus en plus proche de la Chine, de plus en plus provocante à l’égard de l’Union soviétique, de plus en plus réprouvée par nombre de peuples d’Europe, d’Afrique, d’Amérique latine, et, en fin de compte, de plus en plus menaçante pour la paix du monde ».

 

Il exprima son pessimisme face à une situation « dont tout donne, hélas ! à penser qu’elle va aller en s’aggravant », et rappela l’exemple donné par la France en Afrique du Nord où elle mit délibérément un terme à des combats stériles sur un terrain que, pourtant, elle dominait militairement, qu’elle administrait depuis cent trente-deux ans et où vivaient plus d’un million de ses enfants. Arguments dont ne sauraient se prévaloir les Etats-Unis. Selon le général de Gaulle, les combats n’offraient aucune issue et il n’y avait « aucune chance pour que les peuples d’Asie se soumettent à la loi de l’étranger venue de l’autre rive du Pacifique ». Il lui semblait possible d’ouvrir une négociation, sous l’égide des cinq puissances mondiales (dont la Chine et, bien sûr, la France), mais seulement après que les Etats-Unis auraient pris la décision de rapatrier leurs troupes. Une telle issue ne lui paraissait pas mûre, mais il n’y en avait pas d’autre.

Le Général soulignait que la France pouvait le dire du fait de son expérience et de son désintéressement, ainsi que du fait de son « amitié exceptionnelle et deux fois séculaire qu’elle porte à l’Amérique, et de l’idée que, jusqu’alors, elle s’en était faite ». A savoir celle « d’un pays champion de la conception suivant laquelle il faut laisser les peuples disposer à leur façon de leur propre destin ». Au degré de puissance, de richesse et de rayonnement auquel ils se trouvaient, les Etats-Unis n’auraient pas à craindre, au contraire, de « préférer un arrangement international organisant la paix et le développement d’une importante région du monde » ; cela ne risquerait en rien de « blesser leur fierté, contrarier leur idéal et nuire à leurs intérêts », mais renforcerait au contraire l’audience des Etats-Unis « d’un bout à l’autre du monde ».

Admirable leçon politique et témoignage de vraie amitié entre la France et les Etats-Unis, mais pas entendue ainsi à Washington.

 

Le départ

Dans l’allocution qu’il prononça lors du départ du général de Gaulle, le Prince Sihanouk fit une déclaration d’amitié véritable touchante, remerciant le Général d’avoir bien voulu adopter le Cambodge comme ami et affirmant que le peuple khmer, la nation khmère l’avaient également entièrement, totalement adopté. Il remercia le général de Gaulle pour son soutien si précieux, car venant du seul chef d’Etat occidental à reconnaître l’idéal de justice, d’indépendance et de liberté auquel aspirait le Cambodge.
5.La Nouvelle-Calédonie du 3 au 5 septembre et la place de la France dans le Pacifique sud

Cette étape importante concernait un territoire à fort enjeu pour la France. Elle se déroula dans le calme, contrairement aux prévisions alarmistes de quelques journalistes après les incidents de Djibouti, et fut centrée sur les problèmes économiques. Elle eut des suites importantes pour le développement du territoire. Le général de Gaulle resta en Nouvelle-Calédonie du samedi 3 au lundi 5 septembre. Il s’envola pour une visite de quelques heures aux Nouvelles-Hébrides puis retourna dans la soirée à Nouméa avant de reprendre son tour du monde le 6 au matin en direction des Antilles.
Arrivé en fin de matinée le 3 septembre, le général de Gaulle fut accueilli à l’aérodrome de Montouta par Pierre Billotte, ministre d’Etat chargé des départements et territoires d’outre-mer, Jean Risterucci, haut-commissaire de la République dans l’Océan Pacifique et aux Nouvelles-Hébrides, gouverneur de la Nouvelle-Calédonie et des dépendances, les autorités militaires[30] et les élus[31].
Entré dans Nouméa alors qu’une salve de 21 coups de canon annonçait l’arrivée du cortège présidentiel, le général de Gaulle se rendit au nouveau Palais (hôtel du haut-commissariat) puis présida une cérémonie aux monuments aux morts. Après un déjeuner en tête à tête, l’après-midi fut réservé à des entretiens avec Pierre Billotte et le haut-commissaire.
Le lendemain dimanche 4 septembre, le général et Madame de Gaulle assistèrent à la messe à la Cathédrale de Nouméa célébrée par l’archevêque, Monseigneur Pierre Martin. De retour au Palais, il enchaîna les audiences avec les deux parlementaires et le conseiller économique et social, puis avec le président de l’assemblée territoriale accompagné des membres du bureau, et avec les membres du conseil de gouvernement. Puis il assista à une prise d’armes, avant de se rendre à pied à l’hôtel de ville de Nouméa où le maire Roger Laroque lui présenta les membres du conseil municipal. Le général de Gaulle se rendit ensuite à pied au podium installé place Courbet où il prononça une allocution à la population de la ville.
Après un déjeuner officiel au Palais, les corps constitués furent présentés au Général, qui reçut ensuite une délégation de Wallis et Futuna avant la réception officielle donnée au Palais en début de soirée. Puis il dîna en tête-à-tête avec Madame de Gaulle, qui avait visité l’asile des petites sœurs des pauvres dans l’après-midi.
Le lundi 5 septembre, le général de Gaulle reçut d’abord le contre-amiral Picard et le général de brigade Guinot avant de recevoir les maires, conseillers municipaux des communes et les grands chefs, Madame de Gaulle visitant elle le centre de l’enfance de la Croix Rouge. L’après-midi fut consacré à une visite de la ville en compagnie du maire Roger Laroque, puis à une réception à l’assemblée territoriale avant un dîner officiel au Palais.

Les buts du voyage en Nouvelle-Calédonie

Le général de Gaulle s’était déjà rendu en Nouvelle-Calédonie durant l’été 1956, dans le cadre d’un voyage personnel où il avait visité successivement les Antilles et les possessions françaises du Pacifique. S’il revenait en Nouvelle-Calédonie, c’était d’abord parce que ce territoire se trouvait sur le chemin des atolls du Pacifique, la visite du centre d’expérimentations nucléaires demeurant le but initial et principal du voyage. Mais, en se rendant à Nouméa, Port-Vila et Papeete, le général de Gaulle répondait à deux raisons précises. Il entendait d’abord poursuivre – pour presque l’achever – sa visite complète de la France[32]. Le général de Gaulle voulait ensuite réaffirmer la présence française dans le l’Océan Pacifique dont il avait dit, lors de son voyage de 1956 : « Vive le Pacifique, pourvu qu’il soit français ».

Les thèmes développés par le général de Gaulle

Les prises de parole publiques du Chef de l’Etat furent peu nombreuses au cours de son séjour calédonien. Sa principale allocution, la seule dont le dossier du voyage archivé à la Fondation ait gardé une copie, fut sa réponse à M. Laroque, maire de Nouméa, sur la place Courbet devant une foule nombreuse et enthousiaste[33].

Lui-même fidèlement attaché au gaullisme sous les étiquettes successives du RPF, des Républicains sociaux et de l’UNR, maire depuis 1953, M. Laroque rappela l’attachement des Néo-Calédoniens au général de Gaulle depuis 1940[34] et le séjour que le Général effectua dix ans plus tôt, en 1956, en pleine “traversée du désert”. Il parla ensuite de la rapide extension de sa ville, passé en dix ans de 25 000 à près de 40 000 habitants, à la faveur d’une conjoncture économique favorable, et fit part ensuite du souhait de la municipalité de voir le statut de la ville, encore régi par un décret de 1879, aligné sur le statut des communes en métropole.

 

Dans sa réponse, le général de Gaulle rappela le rôle essentiel que le territoire avait joué dans la vie de la France, “en particulier dans la dernière période de son histoire, celle qui est en cours“, et dans sa vie à lui. Il souligna que le territoire disposait de grandes ressources, le minerai, la métallurgie, sans doute aussi l’agriculture, et surtout sa population requérant un effort en matière d’enseignement général et technique et prochainement d’enseignement supérieur. Il releva que, par rapport à sa visite de 1956, l’infrastructure du pays avait connu d’importantes transformations. Le Général insista ensuite sur le rôle français que devait jouer la Nouvelle Calédonie dans cette partie du monde, car “vous êtes un morceau de la France, vous êtes la France australe“. Il conclut en affirmant que la France redressée était en train de reparaître dans le monde comme une grande nation, et que sa vocation était d’œuvrer à la paix et à l’équilibre dans le monde “de manière que chaque peuple y ait sa place comme il voudra qu’elle soit“, allusion évidente à son discours de Phnom Penh.

 

La situation en Nouvelle-Calédonie au moment du voyage[35]

La Nouvelle-Calédonie était devenue territoire d’outre-mer doté d’une assemblée élue en 1946. La Constitution de 1958 avait été approuvée par 98% des suffrages exprimés, et l’assemblée territoriale avait opté pour le maintien du statut de territoire d’outre-mer.

Toutefois, pour contrer l’union calédonienne, parti majoritaire dominé par l’ancien député Maurice Lenormand solidement implanté en milieu autochtone et dont la tactique était jugée démagogique, le gouvernement avait fait voter la loi du 21 décembre 1963. Celle-ci supprima les attributions individuelles des membres du conseil de gouvernement, instaura la participation du secrétaire général comme membre de droit du conseil de gouvernement, et l’élection des membres du conseil de gouvernement par l’assemblée territoriale à la proportionnelle et non plus au scrutin de liste. Pour autant, l’union calédonienne continuait de disposer de trois des cinq postes au sein du conseil de gouvernement, son programme prévoyant d’abroger la loi de 1963, tandis que les partis qui lui étaient opposés, le rassemblement calédonien d’Henri Lafleur, l’UNR et le groupe d’action calédonienne, n’avaient jamais pu parvenir à une entente.

La Nouvelle-Calédonie représentait un triple enjeu du point de vue national : politique, avec la présence d’une forte minorité européenne peu désireuse de subir le même sort que les Européens d’Afrique du Nord ; économique avec le potentiel représenté par les ressources minières et sous-marines des territoires du Pacifique ; stratégique avec le transfert du Sahara algérien vers l’atoll de Mururoa de la base d’expérimentation des essais nucléaires donnant aux territoires français du Pacifique Sud une importance décisive pour la politique d’indépendance nationale voulue par le général de Gaulle[36].

La question du nickel venait compliquer la situation politique.

À cette époque, l’économie du territoire était déjà dominée par la production du nickel assurant 97% des exportations en valeur et faisant de la Nouvelle-Calédonie le troisième producteur mondial après le Canada et l’URSS. La production était assurée par des entreprises privées, la société Le Nickel assurant plus des deux tiers du total, les autres producteurs dits “petits mineurs” ou “mineurs indépendants”.

La société Le Nickel, contrôlée depuis le début du siècle par la banque Rothschild, était confrontée depuis plusieurs années à des problèmes de compétitivité[37]. Elle suscitait par ailleurs une forme d’opposition d’une partie de la population orchestrée par l’Union calédonienne. De son côté, la multinationale canadienne, l’International Nickel Company of Canada (INCO), leader mondial du marché hors URSS, cherchait de nouveaux gisements pour compenser la diminution de son principal site en Ontario. Après une phase exploratoire, cette compagnie signa des accords avec de petits producteurs et avec la compagnie française Péchiney.

Les habitants du territoire dans leur ensemble avaient été séduits par l’annonce que des sociétés étrangères se proposaient de traiter les minerais pauvres. La population était persuadée qu’elle pourrait en tirer un surplus de prospérité et s’affranchir de la position prédominante de la société Le Nickel. Un mémorandum portant la signature des chefs des quatre groupes politiques de l’assemblée territoriale et approuvé par celle-ci le 7 juillet 1966 s’attachait à démontrer la nécessité d’accorder aux sociétés “franco-étrangères”, et plus spécialement à l’INCO, le droit de poursuivre des recherches en Nouvelle-Calédonie. La perspective de voir arriver un acteur nord-américain si puissant sur le territoire fit craindre aux autorités françaises une recrudescence des aspirations à l’autonomie affaiblissant à terme la position française[38] et une concurrence dont la société le Nickel subirait les conséquences. Elles s’y opposèrent donc avec succès, tout en étant conscientes qu’il était nécessaire au plan économique et populaire de créer une deuxième société, ce qui aboutit quelques années plus tard[39]. Dans le même temps, à partir de 1967, la société Le Nickel, qui n’avait pratiquement pas réalisé d’investissement depuis sa création, engagea un important effort pour développer de manière substantielle sa production, ce qui aboutit à ce que l’on appela le boom du nickel au début des années 1970.

Quant à l’agriculture, elle ne jouait qu’un rôle secondaire, ne permettant même pas d’assurer l’approvisionnement du territoire ; l’élevage bovin, activité principale des agriculteurs d’origine européenne, n’était encore pratiqué que de façon extensive, ce qui avait conduit le gouvernement à créer une société d’intervention, la SEDERCAL, pour lutter contre la sécheresse, sélectionner le bétail et rénover les pâturages.
Enfin, le développement du tourisme apparaissait prometteur, moyennant l’amélioration des communications aériennes avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande.
Lors de sa réunion du 3 juin 1966, le conseil pour les territoires d’outre-mer présidé par le général de Gaulle avait examiné le statut de la Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française. Il avait été décidé que la politique tendant à rapprocher l’organisation particulière de la Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française de l’organisation administrative des départements serait poursuivie[40] ; que, en Nouvelle-Calédonie, aucune entrave ne serait apportée à la création d’une nouvelle entreprise minière et industrielle qui devrait demeurer sous contrôle français.

 

Les suites du voyage

Le gouvernement fit voter fin 1968 trois nouvelles lois relatives au territoire néo-calédonien et présentées par le secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre chargé des départements et territoires d’outre-mer Michel Inschauspé :

– une loi modifiant la réglementation minière qui restreignit les pouvoirs de l’assemblée territoriale en ce qui concernait les autorisations personnelles minières, les permis de recherche, les permis d’exploitation et les concessions pour le nickel, le chrome et le cobalt, et transférant ces attributions au ministre de l’industrie ou au gouverneur[41] ;

– une loi relative à la création et à l’organisation des communes en Nouvelle-Calédonie transférant le droit des communes de l’assemblée territoriale à l’Etat ;

– une loi sur le développement économique et social de la Nouvelle-Calédonie.

 

6.Les Nouvelles-Hébrides et la stratégie d’influence de la France

La visite de quelques heures effectuée par le général de Gaulle dans ce territoire co-administré par la France et par le Royaume-Uni symbolisa la volonté de renforcer l’influence française dans le Pacifique sud face aux Anglo-Saxons.

Le 6 septembre, le Général et la délégation présidentielle quittèrent Nouméa de bon matin pour se rendre aux Nouvelles-Hébrides, condominium franco-britannique depuis 1906[42]. Les Nouvelles-Hébrides furent la première colonie française à se rallier à De Gaulle en 1940. Elles servirent de base arrière importante pour les Américains jusqu’à la fin de la guerre.

Accueilli à son arrivée à l’aérodrome de Bauerfield par les autorités civiles françaises et britanniques, le général de Gaulle se rendit directement au monument aux morts français pour un dépôt de gerbes suivi de la minute de silence et de la Marseillaise, puis présida une cérémonie militaire franco-britannique (avec chant de la Marseillaise et de God Save the Queen par les enfants des écoles) devant la Résidence de France avant de s’entretenir avec le commissaire-résident de France, M. Mouradian, puis le commissaire de Sa Majesté britannique, M. Davies, enfin avec les deux co-présidents du tribunal mixte. Il reçut ensuite les corps constitués, puis présida un déjeuner officiel avant de visiter rapidement Port-Vila, s’arrêtant notamment sur le chantier du lycée français et à l’école d’agriculture[43]. L’avion présidentiel repartit pour Nouméa en milieu d’après-midi où le Général dîna et passa la nuit avant de repartir le lendemain matin pour poursuivre son voyage en Polynésie française.

Sur 70 000 habitants en 1966, l’archipel comptait 3 000 citoyens français et assimilés (dont 1900 Vietnamiens) contre seulement 700 ressortissants britanniques. Le dynamisme français se traduisait notamment par une montée en puissance de l’enseignement français, jugé de bonne qualité et prisé par une part croissante de l’élite de l’archipel.

La Grande-Bretagne était soucieuse de ne pas se laisser distancer par l’effort entrepris depuis quelques années par la France pour développer son influence. Les autorités britanniques s’efforcèrent ainsi de faire admettre des modifications ou des innovations qui auraient eu pour effet de mettre en cause le principe même du condominium. L’action britannique indirecte tendait par ailleurs à susciter des revendications des autochtones sur des terres immatriculées, créant un état d’esprit inquiétant les planteurs européens (l’agriculture locale étant dominée par le coprah et le café).

Lors d’une conversation le 11 juillet 1966 avec le secrétaire au Colonial office au sujet des Nouvelles-Hébrides et dont il rendit compte au général de Gaulle dans une lettre du 13 juillet, le ministre d’Etat Pierre Billotte s’était vu proposer toute une série de modifications qui, selon son propos, n’avaient d’autre signification que le dégagement du Royaume-Uni et celui de la France dans la perspective d’une confédération mélanésienne qui aurait associé les Nouvelles-Hébrides, les îles Salomon et la Nouvelle-Calédonie. Les mesures proposées tendaient également à détruire l’autorité du tribunal mixte, véritable pilier des institutions du condominium. Conformément aux instructions arrêtées lors du conseil restreint du 3 juin, Pierre Billotte avait signifié à son interlocuteur britannique la volonté du gouvernement français de maintenir la présence française aux Nouvelles-Hébrides en toute hypothèse.

Le gouvernement britannique prit acte de cette position et réaffirma de ce fait sa détermination à poursuivre l’administration conjointe des Nouvelles-Hébrides sans modifier profondément le statut de 1914, et déclara qu’il n’était pas question dans ces conditions de faire accéder le condominium à l’indépendance.

Cet épisode reflétait un affaiblissement de l’influence britannique dans le Pacifique sud, favorisant du même coup la montée de l’influence américaine souhaitée par l’Australie et la Nouvelle-Zélande, inquiète des perspectives de développement des puissances asiatiques[44]. La Grande-Bretagne, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, pour ne pas être prises au dépourvu, se préoccupaient de libéraliser au plus tôt l’administration des territoires à minorité européenne afin de pouvoir contrôler plus facilement les tendances à l’indépendance, ou tout au moins à l’autonomie, qui se faisaient jour dans certains territoires.

Si la France et le Royaume-Uni accordèrent finalement l’indépendance à l’archipel en 1980, seule la France a pu maintenir une position stratégique dans cette région grâce à sa présence encore dans plusieurs territoires, principalement en Nouvelle-Calédonie.

 

7.La Polynésie française : l’attachement historique et affectif et l’ambition nucléaire

L’étape polynésienne dura du 6 septembre (le départ de Nouvelle-Calédonie avait eu lieu le 7 mais l’arrivée eut lieu le 6 en raison du franchissement de la ligne de changement de date) au 9 septembre. Le général de Gaulle reçut un accueil particulièrement chaleureux de la part des Polynésiens.

 

Arrivé en fin d’après-midi à l’aérodrome de Faaa, le général de Gaulle fut accueilli par Pierre Messmer, ministre des Armées, Alain Peyrefitte, ministre délégué chargé de la Recherche scientifique et des Questions atomiques et spatiales, Jean Sicurani, gouverneur de la Polynésie française, le contre-amiral Guillon, commandant le centre d’expérimentations du Pacifique. Il se rendit ensuite à la Résidence pour y passer la soirée. Le lendemain 7 septembre, le général de Gaulle se rendit à Papeete. Accueilli à l’entrée de la ville par une salve de vingt et un coups de canon et salué par le sénateur-maire Alfred Poroi[45], il se rendit au monument aux morts de la Polynésie française, reçut en audience les parlementaires et le conseiller économique[46], puis fut accueilli à l’assemblée territoriale où lui furent présentés les membres du conseil de gouvernement et les conseillers territoriaux. Il assista ensuite à une prise d’armes place Joffre, prononça une allocution à la population de Papeete puis reçut en audience les corps constitués. L’après-midi fut consacré à une visite du port[47] et de la ville de Papeete, et la journée se termina par une réception à la Résidence du gouverneur. Le 8 septembre, le général de Gaulle visita la côte occidentale le matin : successivement Motu Ovini, où il visita le musée Gauguin, Taravao, où lui furent présentés les chefs de district, Tamaaraa (pointe de Taharoa) ; puis, l’après-midi, la côte orientale, passant par Pirae où il prononça une allocution, puis la résidence de Punaaïa où il passa la nuit avant de s’envoler le 9 au matin pour Mururoa.

 

Tout au long de son séjour polynésien, le général de Gaulle reçut un accueil populaire extraordinaire. Comme le soulignait le quotidien local Le Journal de Tahiti, à aucun moment le service d’ordre ne parut débordé, et la foule vint même acclamer le Chef de l’Etat à son embarquement.

 

La situation de la Polynésie en 1966

Si la Polynésie connaissait un véritable boom démographique et économique du fait des travaux du Centre d’expérimentation du Pacifique entraînant l’arrivée de 12 000 personnes, l’activité politique connaissait un renouveau particulier depuis mai 1966 du fait de l’action du député John French Teariki, l’un des leaders du parti « Pupu Here Ai’a Te Nunaa Ia Ora ». Le député menait une campagne hostile à la présence française, en se prononçant contre les expériences atomiques en Polynésie[48]. Un autre élu, M. Géran-Jérusalémy, se prononçait en faveur de l’indépendance dans la communauté française. Leur audience était cependant limitée par l’existence à l’assemblée territoriale d’une majorité favorable à la présence française. Sur un plan plus général, le malaise causé par l’arrivée de très nombreux métropolitains, civils et militaires, était réel quoique pas manifesté trop ouvertement ; il s’expliquait « en raison de la hausse très sensible des prix et d’un certain déséquilibre entre les éléments masculins et féminins de la population »[49]. Les différentes instances territoriales exprimaient par ailleurs la crainte que l’achèvement des travaux du Centre d’expérimentation du Pacifique ne provoquât une récession brutale. Le nouveau plan quinquennal 1966-1970 avait donc prévu un important programme de dépenses (investissements, tourisme, agriculture, équipement sanitaire et social, écoles et lycée) pour maintenir le niveau d’activité du territoire.

 

Les discours du général de Gaulle

En réponse au discours prononcé à l’aérodrome de Faaa par le maire Francis Sanford, le général de Gaulle déclara qu’il était très heureux de se trouver en Polynésie française et que, reprenant une expression du maire, si, « à force de changements et de transformations rapides, on était quelque peu essoufflé », il en était ainsi dans beaucoup de parties du monde et dans la métropole (« nous sommes quelque peu essoufflés, mais nous courons ensemble et nous courons rapidement »).

Le discours à l’assemblée territoriale le 7 septembre fut plus long et aborda des problèmes de fond du territoire[50]. Le général de Gaulle rassura le président Jacques Tauraa sur le maintien des franchises polynésiennes reconnues dans la loi-cadre. Il souligna également les atouts géographiques de l’ensemble constitué de Tahiti, des Iles de la Société, des Gambier, des Tuamotu, des Marquises et des Australes et souligna le grand service rendu à l’ensemble français « d’être le siège des expériences qui doivent lui donner la puissance de dissuasion qui lui assurera la paix ». Il évoqua les perspectives nouvelles de développement qui s’ouvriraient après l’installation du centre d’expérimentation du Pacifique, dans les domaines du tourisme, des communications, des recherches océaniques, de l’exploitation de l’Océan et des sports marins.

S’adressant ensuite à la population de Papeete place Joffre[51], dans un discours qu’il prononça comme à son habitude sans note, sans hésitation et interrompu à plusieurs reprises par les applaudissements, le général de Gaulle, après avoir rappelé l’Histoire et rendu hommage au ralliement de la Polynésie française à la France Libre et à l’effort magnifique et courageux fourni par le Bataillon du Pacifique, insista de nouveau sur le développement du territoire et sur ses atouts. Il salua de nouveau le service rendu par la Polynésie française à la France pour être le siège du centre d’expérimentations du Pacifique, et évoqua les possibilités d’avenir offertes par l’Océan et le rôle de la Polynésie comme foyer de rayonnement français à travers tout le Pacifique.

 

Il reprit des propos similaires lors de sa visite à l’hôtel de ville de Papeete, soulignant l’ampleur des réalisations et des transformations du territoire impliquant un grand effort de formation et d’enseignement. Il annonça par ailleurs qu’il donnerait instruction à son retour que la route traversière soit réalisée, comme « compensation » selon ses propres termes à l’installation du centre d’expérimentations du Pacifique.

 

A Pirae le 8 septembre, dernière étape de son séjour à Tahiti, le général de Gaulle fut couronné par la jeune princesse Ivana Pomaré, descendante de la reine Pomaré IV qui avait signé le protectorat avec la France en 1847 et du roi Pomaré V qui avait fait don de ses Etats à la France en 1880 en décidant que le destin du peuple tahitien serait joint pour toujours au destin du peuple français. Répondant au maire Gaston Flosse, le Général dit, comme il l’avait fait à Papeete la veille, que la France était résolue à faire ce qu’elle devait pour le développement du territoire, dans le domaine des infrastructures, du niveau de vie, de la formation et de l’enseignement[52].

 

Dans son dernier discours[53], prononcé en réponse à celui de M. Tavaearai Raiarii, doyen des chefs de districts, à Taravao, le général de Gaulle rassura sur l’installation du centre d’expérimentations du Pacifique qu’il présenta comme nécessaire pour que la France constitue une force de dissuasion et donne ainsi les plus grandes chances de paix. Enfin, il assura que toutes les dispositions seraient prises pour que cela n’ait pas d’inconvénient pour les populations de Polynésie.

 

8.Le centre d’expérimentation du Pacifique (CEP)

Arrivé à Mururoa en provenance de Tahiti le 9 septembre à 13 heures, le Général embarqua aussitôt sur le De Grasse où il fut accueilli par le vice-amiral Jean Lorain, commandant le groupement opérationnel des expérimentations nucléaires pour le Pacifique.

 

 

Les problèmes de défense dans le Pacifique

Les problèmes étaient jugés distincts entre la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française, chacun de ces deux grands ensembles ayant une valeur propre[54].

 

La Nouvelle-Calédonie, les îles Loyauté et les Nouvelles-Hébrides étaient considérées comme faisant partie de la ceinture de protection de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande contre un expansionnisme asiatique. En cas de conflit, il était admis que des pressions politiques anglo-saxonnes tendraient sans doute à s’assurer l’infrastructure et les ressources stratégiques de ces territoires, le gouvernement français n’ayant guère d’autre moyen de faire des réserves à ce sujet que par la voie diplomatique.

 

La Polynésie française, quant à elle, était vue comme ayant une situation privilégiée sur la route Panama-Australie, ce qui en faisait un maillon indispensable de la chaîne des bases et points d’appui français outre-mer. Cette situation dans le sud du Pacifique était jugée comparable à celle d’Hawaï dans le nord.

 

Du fait de l’absence de menace extérieure, la mission des Forces armées stationnées dans ces territoires visait essentiellement à y affirmer la souveraineté française, l’accession à l’indépendance des pays voisins suscitant des tendances à des revendications autonomistes éventuellement encouragées de l’extérieur (en Nouvelle-Calédonie, influence chinoise et pression financière des groupes miniers anglo-saxons ; en Polynésie, actions étrangères profitant du climat de revendication née de l’installation du Centre d’expérimentation du Pacifique).

 

Le centre d’expérimentation du Pacifique (CEP)

Constitué de l’ensemble des installations et des moyens mis en place par les Armées et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) en vue de permettre l’exécution des programmes d’expérimentations nucléaires, le CEP était composé d’une base arrière à Tahiti, d’une base avancée sur l’atoll de Hao, des sites de tir sur les atolls de Mururoa et de Fangataufa, et de postes techniques périphériques (météorologie, radiologie) répartis sur l’ensemble des archipels de la Polynésie. Le CEP comptait 6300 militaires, ainsi que 4500 civils. L’ensemble des effectifs du groupement opérationnel des expérimentations nucléaires, incluant ceux du CEP, étaient de 12 300 militaires et 4 500 civils en phase de campagne, soit 16 800 personnes. Au moment du voyage, l’état-major jugeait nécessaire de prévoir des investissements nouveaux pour adapter les moyens à des programmes d’essais plus lourds (développement d’infrastructures météorologiques, de l’infrastructure portuaire de Hao, des possibilités hospitalières à Tahiti).

 

Le tir Bételgeuse

Le Général assista le dimanche 11 septembre matin, avec un jour de décalage par rapport au programme initial du fait de la météo, à la quatrième explosion nucléaire française, dénommée Bételgeuse.

Arrivé le 9 septembre dans l’après-midi à bord du De Grasse avec le ministre de la Recherche scientifique, Alain Peyrefitte, et le ministre des Armées, Pierre Messmer, le Général assista à une présentation puis donna ses instructions en fin d’après-midi au vu du compte-rendu météo. Faute de tir, la journée du 10 fut consacrée à une promenade en voiture le matin sur le site de Fangataufa (les personnalités de la suite présidentielle pouvant, si elles le désiraient, se rendre sur la plage), puis l’après-midi à une projection à bord du film du CEA sur l’essai Aldebaran qui avait eu lieu quelque temps plus tôt.

Le tir expérimental d’un engin à fission de plutonium fut effectué sans incident au-dessus du lagon de Mururoa le lendemain 11 septembre à 7 h 30 locales. Le Général assista au tir depuis la passerelle, revêtu de la tenue de protection, les yeux protégés par des lunettes spéciales, et entouré par Pierre Messmer, Alain Peyrefitte et Pierre Billotte comme on le voit sur la célèbre photo prise juste après l’explosion[55].

 

Immédiatement, le général de Gaulle se tourna vers les techniciens et leur déclara : « Messieurs, je suis fier et je suis fier de vous ». Alain Peyrefitte crut l’entendre dire : « C’est magnifique ! C’est une résurrection ! »[56]. Les passagers du De Grasse eurent droit ensuite à une coupe de champagne, la présidence de la République ayant fait parvenir 120 bouteilles.

 

Le Général fut de retour à 16 h 30 à Hao[57] où il fut salué par les personnalités arrivant de Papeete. Il passa en revue les équipages des avions Neptune et Vautour qui venaient d’effectuer les prélèvements d’usage dans le nuage atomique. Le Général eut accès ensuite au laboratoire du CEA. Rejoint ensuite par Madame de Gaulle qui arrivait de Tahiti, il alla à la rencontre de la population locale du village d’Otepa qui lui réserva un accueil chaleureux là aussi. Le Général et son épouse assistèrent à la messe dans la soirée, avant de se retirer à la Résidence.

9. La Guadeloupe

Le Général ne fit qu’une courte halte à Pointe-à-Pitre pour dormir dans un vrai lit à la sous-préfecture, après plusieurs nuits passées en avion. Il n’eut aucun contact avec la population, juste une poignée de mains avec le préfet Pierre Bolotte, le général de division Robert Quilichini, commandant supérieur interarmées du groupe Antilles-Guyane et le lieutenant-colonel d’infanterie de marine Pierre Bourdilleau, commandant militaire de la Guadeloupe, qui l’accueillirent le 12 septembre dans la soirée à sa descente d’avion, et le saluèrent, cette fois avec les parlementaires et les élus locaux[58], à son départ le lendemain matin. L’avion présidentiel décolla à 10 h 15 pour Orly.
Aucun problème intéressant le département ne fut donc évoqué et le dossier du voyage ne contient aucune note à l’exception d’une note du chef d’état-major particulier, le vice-amiral d’escadre Philippon, qui fit un point sur les forces armées stationnées dans les Antilles[59].

10. Les retombées du voyage dans la presse

L’annonce du voyage dans la presse

Le Figaro du 25 août annonçant le départ du général de Gaulle le matin même d’Orly à bord du DC-8 officiel pour Djibouti insistait sur l’importance politique et stratégique de l’étape à la Côte française des Somalis en raison à la fois de la pénétration soviétique au Moyen-Orient et du retrait britannique d’Aden. La télévision soviétique avait mentionné le voyage la veille, en soulignant que la visite du général de Gaulle à Phnom Penh lui donnerait l’occasion de réaffirmer le point de vue du gouvernement français à l’égard du conflit vietnamien, la France
ayant adopté une position jugée réaliste. Quant au gouvernement américain, il s’exprima par la voix du secrétaire d’Etat Dean Rusk pour dire que Washington serait reconnaissant au général de Gaulle s’il pouvait convaincre le Cambodge de rester dans une stricte neutralité et s’il
pouvait déclencher un processus quelconque de règlement pacifique au Vietnam en provoquant un changement d’opinion à Hanoi ou à Pékin.

 

L’étape de Djibouti

La presse se fit largement l’écho des manifestations violentes qui se déroulèrent pendant la visite du général de Gaulle. Pourtant, le Figaro comme Le Monde soulignèrent que les manifestations ne visaient en rien la personne du Général, tout en indiquant que la visite avait été l’occasion de mettre en lumière brutalement un problème politique[60]. Les journalistes s’interrogeaient par ailleurs sur l’influence des querelles entre Issas et Afars et sur de possibles manipulations de l’extérieur, ou encore sur le désaccord entre la population et l’administration territoriale.

L’éditorial de Philippe Herreman dans Le Monde du 27 août intitulé “L’avertissement de Djibouti” soulignait la nécessité de changer l’administration locale rejetée par les habitants du territoire. Il estimait que cela éviterait l’effet de contagion dans d’autres territoires d’outre-mer, notamment ceux du Pacifique, ce qui risquerait de replonger la France dans des problèmes coloniaux dont elle pensait s’être débarrassée.

Le Figaro du 27 août souligna que les autorités locales n’avaient peut-être pas pris suffisamment conscience des risques de désordres (mais la presse elle-même, dans les jours précédents, pensait que le Général serait accueilli avec enthousiasme sans cacher qu’une certaine agitation politique s’était emparée de Djibouti), ajoutant que tous les Français déploreraient que le Président de la République, pour la première fois au cours d’un de
ses déplacements, eût dû renoncer à parler en public. Il poursuivait en précisant que le général de Gaulle, prenant acte avec sérénité des incidents, sut faire la part des choses et que son nom fut en fait souvent acclamé par les mêmes qui réclamaient l’indépendance, car il apparaissait, aux yeux des masses africaines, comme l’homme qui avait osé prendre l’initiative de la grande décolonisation. D’une façon générale, la presse fut plutôt sévère avec le gouverneur et le ministre qui n’avaient pas prévu les incidents et avaient tenté de les minorer[61], et souligna au contraire que le Général de Gaulle avait lui bien compris la signification et la portée des événements et avait pris acte de l’ampleur du mouvement nationaliste dans le territoire[62].

De son côté, l’Humanité lança un avertissement en annonçant d’autres troubles à la Réunion, à la Martinique et à la Guadeloupe où le général de Gaulle devait faire escale[63].

L’Ethiopie

Dans le Monde du 27 août, Jean Lacouture rappela que la visite du général de Gaulle en Éthiopie n’était pas la première. Il y était venu pour la première fois en mars 1941 pour passer en revue, non loin d’El Asher, aux abords du Soudan (alors anglo-égyptien), le détachement français qui combattait aux côtés des forces de Wavell contre celles de Graziani, contribuant ainsi à rétablir sur son trône l’Empereur Hailé Sélassié. Le Chef des Français Libres avait déjà pris contact à Londres avec le souverain dressé depuis 1935 contre l’envahisseur italien. Ces souvenirs communs, ravivés à l’occasion du voyage privé que fit le général de Gaulle en Éthiopie en 1953, puis lors des deux visites du Roi des rois à l’Elysée en 1959 et en 1963, serviraient de toile de fond aux entretiens des 27 et 28 août.

Le Cambodge

Le Monde des 28-29 août estimait que l’attention accordée à la visite au Cambodge soulignait la remontée spectaculaire de l’influence française aux Nations Unies depuis la fin de la guerre d’Algérie. La période de la guerre d’Algérie avait vu l’ONU adopter une position franchement hostile à la France, lui reprochant ses conflits coloniaux en Afrique du Nord, ses
expériences atomiques au Sahara, son refus d’admettre toute intervention de l’Organisation internationale qui dépassât les strictes stipulations de la charte (voir l’intervention au Congo) ; cette posture avait conduit en retour la France à afficher une désaffection quasi-totale au sein de l’ONU. Puis l’attitude en flèche de la délégation française au moment de l’affaire dominicaine et surtout son refus de laisser avaliser l’intervention américaine au Vietnam par le Conseil de Sécurité lui avait valu la réprobation ouverte du gouvernement américain mais aussi un préjugé favorable de nombreux États.

Dans Le Figaro des 3-4 septembre, Nicolas Chatelain révélait que De Gaulle et Sihanouk s’étaient quittés sans illusion sur les chances de « forcer » une négociation au Vietnam.

Les réactions de la presse internationale au discours de Phnom Penh furent variées comme l’indique une note de la direction des Affaires politiques du Quai d’Orsay du 20 septembre 1966[64]. Si les réactions dans les pays occidentaux furent mitigées (les Allemands faisant part de leur incompréhension et regrettant que le général de Gaulle n’eût pas exprimé
une position plus équilibrée[65]), celles de la presse des pays du bloc soviétique furent favorables, soulignant que le camp dit capitaliste n’avait pas une position uniforme sur le conflit vietnamien. La presse chinoise se montra plus discrète. Dans les pays du Tiers Monde, la presse fut généralement plus enthousiaste (par exemple en Algérie, en Indonésie), sauf dans les pays très liés aux États-Unis. Dans certains pays considérés comme non alignés comme l’Inde et la République arabe unie, les réactions furent prudentes, sans doute pour ne pas froisser les Américains qui étaient d’importants bailleurs de fonds. Du côté américain, les réactions, peu nombreuses pour ce qui concernait l’administration Johnson, étaient globalement négatives ; il en était de même pour la presse britannique (et officieusement du Foreign office), avec toutefois des exceptions comme l’ancien Premier ministre Anthony Eden (Lord Avon) qui déclara que le général de Gaulle avait « entièrement raison ».

Le compte-rendu en Conseil des ministres

Le Figaro du 15 septembre 1966 rendit compte du Conseil des ministres de la veille qui avait duré exceptionnellement longtemps (3 heures 40)[66] et au cours duquel fut faite une relation du voyage.

Quatre ministres qui avaient accompagné le Chef de l’Etat[67] exposèrent les observations et les impressions recueillies et le général de Gaulle lui-même tira les conclusions de son voyage. Chacun se félicita de l’accueil aux différentes étapes et de l’intérêt des constatations faites. Seule ombre au tableau : la Côte française des Somalis.

Pierre Billotte déclara que les manifestations de Djibouti ne pouvaient être considérées comme traduisant une volonté ferme et encore moins comme l’affirmation d’un sentiment unanime. “Nous sommes prêts à assumer ensemble notre avenir si les populations le désirent, a-t-il été redit, mais si elles veulent se séparer de nous, ce n’est pas la France qui y fera obstacle“.

Concernant le Cambodge, Maurice Couve de Murville indiqua que l’accueil fut exceptionnel et extraordinaire, et que le général de Gaulle avait réaffirmé lors de son discours les positions bien connues de la France, sans prétendre apporter une solution au conflit du Vietnam qui risquait de se prolonger et de s’affirmer. Il déclara que le gouvernement français n’était donc pas surpris par les réactions suscitées par ce discours.

En ce qui concerne la Nouvelle-Calédonie, il fut indiqué que seraient étudiées les conditions dans lesquelles l’économie française pourrait apporter à l’exploitation des ressources en nickel les éléments qui paraissaient nécessaires.
Enfin, à propos du centre d’expérimentation du Pacifique, le général de Gaulle déclara : « Cette organisation existant, après les expériences faites, alors que Pierrelatte s’achève, le moment arrive où la France disposera, dans un avenir assez proche, d’un armement thermonucléaire. Personne, alors, ne pourra l’attaquer. Il y a des conclusions évidentes à en tirer quant à notre avenir et à la paix ».

11. Que reste-t-il de ce voyage cinquante ans après ?

Beaucoup de choses ont naturellement changé depuis 1966 et des événements parfois dramatiques ont bouleversé de manière profonde certains des Etats ou des territoires visités en 1966 par le général de Gaulle. Hailé Sélassié a été renversé et assassiné en 1974 pour laisser la place à une dictature communiste et l’unité du pays finit par devoir céder à la volonté d’indépendance de l’Erythrée. Comme le rapporte Alain Peyrefitte, le général de Gaulle savait que la disparition du Négus aurait des conséquences sur la stabilité de toute la Corne de l’Afrique.

De son côté, le Prince Sihanouk fut obligé de quitter son pays en 1970 et le Cambodge fut livré à l’une des pires tragédies qu’ait connues un peuple au XXe siècle ; Djibouti finit par acquérir son indépendance en 1977 ; les Nouvelles-Hébrides en 1980 ; quant à la Nouvelle-Calédonie et à la Polynésie, elles ont connu des évolutions importantes sur le plan institutionnel, après, dans le cas de la première, des événements dramatiques au cours des années 1980, et leur développement économique n’a pas tenu toutes ses promesses malgré d’importants soutiens financiers de la métropole ; enfin le centre d’expérimentation du Pacifique a dû fermer après la dernière campagne d’essais nucléaires décidée par le Président Chirac en 1995.

Il faut toutefois souligner l’héritage politique laissé par De Gaulle dans ces différents territoires.

Comme il l’avait pressenti, car il respectait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, Djibouti accéda à l’indépendance, mais sans drame majeur et sans que fût remise en cause la présence militaire française dans l’une des régions les plus stratégiques du monde. Certes, depuis, d’autres Etats ont installé une base à Djibouti, les Américains, récemment les Chinois. Mais l’armée française, aujourd’hui avec la Légion étrangère, est toujours présente à Djibouti dans une région particulièrement sensible.

Les liens demeurent forts entre la France et l’Ethiopie, qui devrait devenir dans les vingt années à venir l’un des pays d’Afrique les plus peuplés ; de même entre la France et le Cambodge, de nombreux Cambodgiens étant venus s’installer en France dans les années 1970 dans les conditions dramatiques que l’on sait.

Enfin, sans chercher à faire de pronostics sur des échéances politiques à venir, en particulier en Nouvelle-Calédonie, les territoires calédonien et polynésien ont maintenu jusqu’à présent un lien fort avec la France. Le général de Gaulle était soucieux de maintenir un équilibre entre les Européens et les populations locales, en particulier en Nouvelle-Calédonie, sur les plans politiques, économiques et démographiques, et il pensait que la départementalisation constituait de ce point de vue la meilleure solution. Ce n’est pas l’évolution qui a prévalu, on le sait. Pour autant, cette question des équilibres reste centrale. La France reste un acteur dans le Pacifique, le seul acteur européen, et cela peut compter alors que le XXIe siècle s’annonce comme le siècle où les principales forces politiques, militaires, économiques du monde basculeront vers la zone du Pacifique. Il est important de rappeler aux grandes puissances du Pacifique, et d’abord aux Etats-Unis et à la Chine, que la France est un interlocuteur avec lequel il faut compter.

L’étape à Mururoa et le tir atomique auquel assista le général de Gaulle rappellent combien un effort national important et constant, soutenu par un Etat volontaire et par un Chef de l’Etat visionnaire et sûr de sa légitimité populaire, permettent à la France de réaliser de grandes choses. Relisons les propos du général de Gaulle rapportés par Alain Peyrefitte :

« La preuve est faite que la France peut se hisser par ses propres moyens au niveau des plus grands. Nous sommes capables d’exister par nous-mêmes. Nous avons un Etat digne de ce nom. En outre, c’est la justification de l’élection populaire du Président. Seul un homme incarnant la souveraineté populaire pourra engager le destin national. Un Président désigné par le système des partis n’aurait jamais la capacité de presser sur le bouton. La dissuasion cesserait aussitôt d’être crédible. Oui, Mururoa, ça récapitule tout ce que nous avons essayé de faire depuis vingt-six ans (depuis 1940, ndr). Et ça offre une chance que le pays ne retombe pas au fond du ravin quand je ne serai plus là ». Puis, plus loin : « L’Etat est fait pour stimuler les citoyens, et le Président est fait pour stimuler l’Etat »[68].

Dernier point à souligner. La force symbolique du message du général de Gaulle cinquante ans après le discours de Phnom Penh, un message combinant réalisme politique, respect des peuples, de leurs cultures, de leurs Etats, et promotion de la paix, en procédant non pas d’une vision pacifiste et naïve, mais d’une affirmation de la puissance et de la grandeur, d’une grandeur qui n’a plus rien à prouver à l’Histoire sinon à œuvrer pour la paix entre les peuples.
Sources :

Fondation Charles de Gaulle, dossier du voyage

Charles de Gaulle, Discours et messages, Vers le terme 1966-1970, Plon, 1970

Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, t. 3, éd. de Fallois, 2000

Vidéo Ina.fr Charles de Gaulle à Djibouti

Fresques Ina.fr site paroles publiques Voyage à Djibouti

 

[1] Jacques Foccart, Journal de l’Elysée, t. 2, Fayard/Jeune Afrique, 1998.

[2] Voir mon article sur le voyage dans la région Nord du 23 au 26 avril 1966 (decouvrirdegaulle.org).

[3] Voir le télégramme adressé par Etienne Burin des Roziers à Georges Galichon.

[4] Une assemblée territoriale élue au suffrage universel et élisant un conseil de gouvernement chargé de l’administration du territoire.

[5] Ali Aref, né en 1934 à Djibouti (il avait donc 32 ans lors du voyage de 1966), musulman et membre de la famille des anciens pachas de Zeila, s’était lancé en politique en 1957. Il était devenu vice-président du conseil de gouvernement depuis 1960, s’imposant comme l’homme fort du territoire. Favorable à la France, gaulliste, proche de Jacques Foccart, il avait été reçu par le général de Gaulle à l’Elysée le 15 janvier 1966.

[6] Au sein même de la majorité Afar, entre Ali Aref et l’ancien sénateur Kamil, et entre la majorité Afar et le député somali Moussa Idriss (parti du mouvement populaire), partisan modéré du pan-somalisme tout en étant inscrit au groupe UNR à l’Assemblée Nationale à Paris.

[7] Le conseil pour les territoires d’outre-mer du 3 juin avait décidé de renforcer la surveillance des frontières et le contrôle de l’immigration, ainsi que la puissance des émetteurs de Radio-Djibouti (pour contrer la propagande somalienne).

[8] Une note du Chef d’état-major particulier sur les problèmes de défense en Côte française des Somalis soulignait que le territoire pouvait être menacé par l’Ethiopie et par la Somalie. Si la menace la plus dangereuse sur le plan militaire paraissait être l’Ethiopie, il était admis que celle-ci n’interviendrait que dans l’hypothèse où la Somalie tenterait de mettre la main sur le territoire. Outre les difficultés d’acheminement de troupes, le problème le plus préoccupant était celui de la défense aérienne, surtout depuis l’apparition d’avions américains F5 et soviétiques MIG dans les ciels éthiopiens et somaliens.

[9] Facilitée par la loi du 31 décembre 1963 qui avait réduit les prérogatives de l’assemblée territoriale dans la désignation des membres du conseil de gouvernement.

[10] Voir Maurice Flory, « L’indépendance de Djibouti », Annuaire français de droit international, 1977.

[11] Dans une annotation manuscrite sur la note préparée à son attention, le général de Gaulle relevait : « Il n’y a jamais moyen de savoir combien le territoire coûte à la Métropole (budget métropolitain, aides diverses, dépenses militaires, etc. »).

[12] Cf. compte-rendu du 16 septembre 1966 des événements par le GCS/CFS au cabinet militaire du ministre des armées.

[13] Voir le Bulletin mensuel de renseignements de la Côte française des Somalis du mois d’août 1966.

[14] Voir Philippe Decraene, « La crise ouverte à Djibouti aura d’importantes répercussions dans toute l’Afrique orientale », Le monde diplomatique, novembre 1966.

[15] Mais cette hypothèse fut néanmoins évoquée, sans preuve à l’appui, dans le Bulletin mensuel de renseignements de la Côte française des Somalis d’août 1966.

[16] Albert Sahatdjian, né en 1897 de père français et de mère arménienne immigrée, avait été président du comité de libération de Djibouti en 1944, président de la section locale du RPF en 1950, et président de l’assemblée assemblée territoriale depuis 1950.

[17] Sénateur apparenté UNR depuis 1965.

[18] Discours reproduit dans Discours et messages, Vers le terme 1966-1970.

[19] Hailé Sélassié était Empereur depuis 1930 ; le régime était une monarchie constitutionnelle depuis 1955.

[20] Ce projet en fait n’aboutit pas, du fait notamment de réticences de la part des Américains comme le révèle
une note de C. Lebel, chargé d’Afrique-Levant au Quai d’Orsay, du 14 octobre 1966 – voir Documents diplomatiques français juin-décembre 1966.

 

[21] La réponse du général de Gaulle au toast de l’Empereur Hailé Sélassié est reproduit dans Discours et messages, Vers le terme 1966-1970.

[22] Anecdote rapportée par Michel Bassi dans son article du Figaro du 29 août 1966.

[23] Le général de Gaulle et le Négus ne se revirent plus jamais. Celui-ci était présent à Notre-Dame de Paris lors de la messe d’hommage au général de Gaulle le 12 novembre 1970.

[24] La délégation officielle pour le voyage au Cambodge comprenait Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, Georges Galichon, directeur de cabinet du Président de la République et son épouse, Jacques Foccart, secrétaire général à la Présidence de la République, et son épouse, le vice-amiral d’escadre Philippon, chef de l’état-major particulier du Président de la République, Etienne Manac’h, ministre plénipotentiaire, chargé des affaires d’Asie au ministre des Affaires étrangères, Bernard Durand, chef du protocole, René de Saint-Légier, conseiller diplomatique au Président de la République, Gilbert Pérol, chargé de mission au cabinet du Président de la République, Philippe Malaud, chef de cabinet du ministre des affaires étrangères (futur député de Saône-et-Loire et futur secrétaire d’Etat à la Fonction publique dans les gouvernements Couve de Murville, Chaban-Delmas et Messmer), le capitaine de frégate Besnault, aide de camp, et le lieutenant-colonel Lurin, aide de camp.

[25] Pendant ce temps, Madame Dde Gaulle visita la crèche des Sœurs de la Providence à qui elle laissa 10 000 francs français. Avec l’accord du Général (voir la note manuscrite de Mme de Gaulle retrouvé dans le dossier du voyage), Mme de Gaulle demanda aux services de la Présidence de la République de lui fournir au total 80 000 francs français pour des œuvres  à Djibouti (2 œuvres), à Phnom Penh, en Nouvelle-Calédonie, à Tahiti et aux Nouvelles-Hébrides.

[26] Le prince Norodom Sihanouk, lui, était venu en visite officielle en France du 24 au 26 juin 1964.

[27] Reproduite dans Discours et Messages, Vers le terme 1960-1970.

[28] Egalement reproduite dans Discours et Messages, Vers le terme 1960-1970.

[29] Reproduit dans Discours et messages, Vers le terme 1966-1970.

[30] Le contre-amiral François Picard Destelan, commandant en chef de la zone stratégique et commandant supérieur des forces armées dans le Pacifique, le général de brigade Frédéric Guinot, commandant supérieur des troupes du groupe du Pacifique, ancien de l’état-major particulier à l’Elysée de 1961 à 1963, le capitaine de frégate Raoul Duval, commandant la marine et l’aéronautique navale en Nouvelle-Calédonie.

[31] Roch Pidjot, député, Henri Lafleur, sénateur, Jean Guillard, conseiller économique et social, Antoine Griscelli, président de l’assemblée territoriale accompagné des membres du bureau, Lucien Allard, président de la commission permanente, Arnold Daly, Wakolo Théophile Pouyé, Reybas Auguste Parawi, Céléné Yann Uregei, conseillers du Gouvernement, Roger Laroque, maire de Nouméa.

[32] Wallis-et-Futuna, les Terres antarctiques et australes françaises et Saint-Pierre-et-Miquelon resteraient les seuls territoires à ne pas avoir été visités par le général de Gaulle.

[33] Allocution improvisée reproduite dans Discours et messages, Vers le terme 1966-1970.

[34] Le territoire se rallia à la France Libre le 19 septembre 1940 et envoya un détachement de combattants volontaires qui, avec le détachement venant de Tahiti, constitua le premier bataillon expéditionnaire du Pacifique.

[35] Eléments établis à partir de la note préparée pour le Ggénéral de Gaulle par le secrétariat général de la Présidence de la République et archivée dans le dossier du voyage.

[36] Il avait été envisagé au début des années 1960 de créer un site d’expérimentation en Nouvelle-Calédonie (voir Jean-Marc Regnault, La France à la recherche de sites nucléaires 1957-1963, Cahiers du centre d’études d’histoire de la Défense, n°12

 

[37] Elle est aujourd’hui contrôlée par la société Eramet.

 

[38] Il faut rappeler que les projets de l’administration Roosevelt à la fin de la guerre concernant le Pacifique Sud visaient à placer les territoires français sous une administration internationale.

 

[39] La société fut finalement créée sous forme de consortium avec la compagnie INCO pour développer la production de nickel dit “latéritique”.

 

[40] Politique de départementalisation voulue par le général de Gaulle, mais d’une départementalisation « honnête et équitable, pas une départementalisation en trompe-l’œil ». Voir Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, t.3, p. 214, éd. De Fallois, 2000.

[41] Voir le rapport pour avis du député Pierre-Charles Krieg exposé lors de la séance de l’Assemblée nationale du 9 décembre 1968.

 

[42] Et jusqu’à son indépendance en 1980 (aujourd’hui Vanuatu).

[43] Parmi les cadeaux remis au général de Gaulle, il faut signaler un totem des Nouvelles-Hébrides remis au directeur des musées de France Jean Chatelain le 17 janvier 1967 et destiné aux collections nationales.

[44] C’est dans cette perspective que les gouvernements de Camberra et de Wellington avaient adhéré aux pactes de l’OTASE, de l’ANZUS et de l’ANZAM, que les deux anciens dominions avaient participé en 1963, aux côtés des troupes britanniques et malaises, à la défense de la Malaisie contre l’Indonésie et qu’ils avaient par la suite, en 1965, envoyé des unités dans le sud du Vietnam.

[45] Maire de Papeete depuis 1947, élu sénateur en 1962, Alfred Poroi avait été l’un des premiers promoteurs du ralliement à la France Libre en 1940.

[46] John Teariki, député, Alfred Poroi, sénateur, et Francis Borrey, conseiller économique.

[47] Dont le président était Robert Hervé, compagnon de la Libération.

[48] Il adressa au général de Gaulle un long texte devant être prononcé, dans lequel il mettait en cause l’impartialité de l’administration, s’opposait à la perspective d’une départementalisation tout en souhaitant à la Polynésie un avenir dans un ensemble français, et surtout s’opposait avec force aux expérimentations nucléaires, appelant le général de Gaulle à appliquer en Polynésie les « excellents principes » qu’il avait recommandé aux Américains à Phnom Penh. Lors de la rencontre à l’assemblée territoriale le 6 septembre, M. Teariki rappela par ailleurs les réserves qu’il avait exprimées dès le 29 janvier 1964 au sujet d’une possible assimilation trop rapide des Chinois résidant en Polynésie, craignant que cela ne lèse les Polynésiens.

[49] Cf. note du secrétariat général de la Présidence de la République du 25 juillet 1966.

[50] Allocution reproduite dans Discours et messages, Vers le terme 1966-1970.

[51] Allocution reproduite dans Discours et messages, Vers le terme 1966-1970.

[52] Allocution également reproduite dans Discours et messages, Vers le terme 1966-1970.

[53] Discours et messages, Vers le terme 1966-1970.

[54] Cf. note du chef d’état-major particulier.

[55] Les passagers du De Grasse avaient consigne de tourner le dos au point zéro (cap du De Grasse), une main tenant la rambarde, l’autre protégeant les yeux, de fermer les yeux, et ne se retourner qu’après la perception du flash lumineux.

[56] C’était de Gaulle, t. 3, p. 142.

[57] La base de Hao comptait 2650 personnels militaires et civils.

[58] MM. Médard Albrand, Pierre Monnerville, Gaston Feuillard, députés, MM. Lucien Bernier, René Toribio, sénateurs, M. Henri Rinaldo, président du conseil général, M. Omer Ninine, président de la commission départementale, M. Henri Bangou, maire de Poite-à-Pitre, M. Maurice Flory, maire des Abymes, ainsi que le général Quilichini, le lieutenant-colonel Bourdilleau, M. Joseph Barbotteau, président de la chambre de commerce et d’industrie.

[59] La note contient une observation disant que l’absence de menace extérieure pouvait conduire à envisager l’utilisation des forces armées davantage pour d’éventuelles opérations de maintien de l’ordre, ce qui devrait conduire à en modifier la composition entre jeunes Antillais et jeunes métropolitains, de 2/3 1/3 à l’inverse. De fait, la situation en Guadeloupe connut l’année suivante de fortes tensions.

[60] Le Monde du 26 août 1966 titra : « Djibouti est attaché à la personne du général de Gaulle mais est partagé sur l’avenir du territoire ».

[61] France Soir, sous la plume d’Henri de Turenne, insistait sur les fautes “incroyables” de l’administration locale. Le quotidien indiquait également, sous le titre « Avant Djibouti, De Gaulle savait », que le Chef de l’Etat savait avant de partir, par les émissaires de son cabinet, que la question de Djibouti était moins endormie que les représentants locaux voulaient bien le dire. Selon France Soir, les services de Jacques Foccart, en particulier, étaient loin de partager l’assurance tranquille donnée en Conseil des ministres par M. Billotte que « tout serait calme à Djibouti ». Il faut noter que le gouverneur du territoire fut remplacé par Louis Saget alors que le Général poursuivait son voyage en Polynésie.

 

[62] France Soir souligna la « relative facilité avec laquelle il a admis un changement de statut des Somaliens, à condition qu’il soit demandé par la voie démocratique », et poursuivit en écrivant qu’il s’agissait là d’une position nouvelle de sa part, De Gaulle ayant considéré jusqu’alors qu’il ne pouvait y avoir d’indépendance sans Etat, et d’Etat sans un minimum de ressources lui permettant de vivre, ce qui l’avait conduit à décourager rudement deux ans auparavant les revendications des autonomistes Antillais, au demeurant peu suivis par la population (il avait déclaré « on ne fait pas un Etat avec une poussière d’îles »).

[63] Comme on l’a vu, l’escale du général de Gaulle à la Guadeloupe ne provoqua aucun trouble.

[64] Note n°500/CLV dans Documents diplomatiques français juin-décembre 1966, p. 637.

[65] Voir le TD de l’ambassadeur de France à Bonn, Roger Seydoux de Clausonne, du 12 septembre 1966 dans Documents diplomatiques français juin-décembre 1966, p. 625

[66] Conseil des ministres consacré également, il est vrai, à l’approbation du projet de loi de finances pour 1967 dont les derniers arbitrages furent rendus par Georges Pompidou et Michel Debré pendant le voyage du général de Gaulle.

[67] Maurice Couve de Murville, Pierre Billotte, Pierre Messmer et Alain Peyrefitte.

[68] C’était De Gaulle, p. 148-149.